Adieu mon île – Guillaume Najean

Adieu mon île – Guillaume Najean

Adieu mon île

 

Ile d’Yeu,  18 octobre2010

« C’est  moi  Papa, ouvre. Punaise t’as vu ce qui tombe ! »

« J’en ai rien à foutre, il pourrait tomber de la merde que ça serait pas plus mal, et au moins ça ferait chier tout le monde. »

La messe était dite, deux ans d’absence balayés sur l’autel de cette exécrable météo automnale.

« Maman est là ? »

« Où veux-tu qu’elle soit ? Au salon dans son fauteuil ! »

« Salut Maman. »

« Mon chéri. »

Magie de l’amour maternel ; des yeux de plomb , fatigués par la maladie (une sclérose en plaque),  instantanément transformés en pierres précieuses serties du bonheur que seule une mère a le pouvoir de créer  quelles  que  soient  les circonstances.

Bernard, quarante ans, mon ainé de dix ans, m’avait prévenu : « Cela fait un moment que tu ne les as pas vus,  prépare  toi à un grand changement. »

Je rentrai deux jours plus tôt d’un long périple de dix-huit mois à travers les hauts plateaux tibétains, et le retour brutal dans notre monde occidental atteignait son paroxysme avec ses retrouvailles familiales. Encore totalement imprégné du mode de vie des nomades que j’avais côtoyés, j’arrivais chez mes parents, tout à fait libre : ni culpabilité par rapport à ma longue absence, ni empathie exagérée.

« Tu dors là ? »

Premier vrai contact avec Papa. Voix sûre, œil un peu moins, traduisant une volonté de réponse positive,  immédiatement  contrebalancée  par le rajout de travail occasionné par ma visite.

Simple haussement d’épaules pour lui faire comprendre qu’évidemment je m’installais chez eux quelques temps. Les bases de la cohabitation des prochains jours étant établies, je sentis chez l’un comme chez  l’autre une bouffée d’anxiété disparaître.

Ce fut dans ce même état d’esprit, que je me rendis seul au port  le lendemain en milieu de matinée. Ce trajet que j’avais effectué des milliers de fois dans mon enfance se révéla extrêmement différent et anxiogène. En effet, dès ma sortie de la maison, s’accumulèrent les rencontres et surtout les questions : te revoilà, tu vis seul, tu vas rester…J’avais beau avoir vécu en vase clos pendant presque deux ans avec une cinquantaine de familles dans un territoire grand comme vingt fois  celui de l’île, jamais  question aussi intrusive  ne m’avait été posée. De là où je venais, la vie était tellement dure, qu’elle ne laissait aucune place à la fantaisie d’un choix quelconque, et je me rendis compte du fossé incommensurable auquel j’allais être confronté en revenant trentenaire dans une île que je n’avais finalement quitté qu’une petite dizaine d’années, excepté  quelques séjours sporadiques.

Je m’éclipsai dès les premiers signes de somnolence postprandiale de mes géniteurs et m’affairai dans le garage à remettre en état mon  fidèle cheval de fer qui ne méritait  qu’un sérieux regonflage de pneus.

Féerie de l’île : à peine sorti du jardin, j’anticipai visuellement ma future escapade, sachant  que j’allais découvrir une mer d’une couleur différente, une nouvelle avancée de sable, un amas de galets inconnu…Avant même d’atteindre la côte, je freinai subitement pour prendre sur la droite la ruelle des sept venelles  pèlerinage de mes premiers émois amoureux.

La Gournaise, petit champ, grand champ, la pointe du But, les Sabias, la lande ; le temps s’était arrêté, mon esprit aussi ; ce n’était que  contemplation inconsciente : un lavage mode lainage de mon cerveau, tout en douceur.

Le vieux château s’était drapé d’un châle de brume et ressemblait effectivement  à la forteresse de  « l’île noire » de Tintin.

Un groupe de jeunes enfants attira mon attention : ils piaillaient telle une volée de moineaux. Je décidai  de les rejoindre à pied. La maitresse quelque peu désemparée m’expliqua qu’un des bambins venait de se tordre la cheville. Je m’accroupis et tout en le rassurant saisis délicatement son pied ; me remémorant une manipulation que j’avais mainte fois vue pratiquée  par une guérisseuse tibétaine, je tractai subitement dans l’axe son articulation. La grimace du gamin fut plus de surprise que de douleur. Il se remit debout, fit précautionneusement quelques pas, et annonça qu’il n’avait plus mal. Un charmant « oh » admiratif s’ensuivit. A la demande d’une des accompagnatrices je déclinai mon identité et  poursuivis  ma randonnée.

Ce ne fut qu’en toute fin d’après-midi que je remontai la rue de la maison familiale ; d’autant plus ragaillardi que j’entendais au loin le rire tonitruant de Papa. Réflexion faite, plus j’approchais du but, plus je me rendais compte que cela ne traduisait pas une joie quelconque, mais sa façon à lui d’exprimer une profonde exaspération voire une colère terrible. Les réminiscences de mon enfance ne m’avaient pas trahi. Il était furax et je n’avais d’autre choix que d’écouter avec attention les raisons de son courroux : alors qu’il s’apprêtait à se garer tantôt devant le Super U, deux jeunes s’étaient faufilés « dangereusement » selon ses dires pour lui subtiliser « sa » place . Ni une ni deux, il avait baissé sa vitre pour leur dire sa façon de penser. S’en était suivi un doigt d’honneur accompagné d’un : « vas te faire mettre papy. »Sans se démonter, mon père les avait rejoints vociférant  qu’il ne s’était encore jamais fait mettre. « Et là…et là, tu sais ce qu’un de ces petits cons a osé me dire… : c’est bien l’ancêtre, faut avoir des projets dans la vie. »

« Non mais je crois rêver ! »Et de nouveau ce rire puissant, certes un peu plus nuancé, avec une légère empreinte d’humour qui n’avait pas échappé à ma mère, qui me regardait désormais soulagé : la tempête s’estompait. Tel un chat, elle  ronronnait de plaisir de l’anecdote, mais surtout de notre connivence retrouvée.

Les jours qui suivirent filèrent  très agréablement. La météo s’était  améliorée et notre cohabitation fonctionnait à merveille ; chacun y mettait du sien, sachant pertinemment que cette situation un peu artificielle était  temporaire. Nous voulions tous les trois, profiter au maximum de ces moments devenus  rares ces dernières années.

Un matin, un message de mon éditeur siffla la fin de la récréation. Je devais regagner Paris et m’atteler à la rédaction de l’ouvrage relatant mon séjour tibétain.

Un malaise s’installa aussitôt : au plus profond de nous, nous savions que nous ne revivrions jamais plus de tels moments.

Je décidai donc d’abréger cette souffrance morale en rejoignant Fromentine le jour même par le bateau de quatorze heures.

Je ne voulus  pas que Papa m’accompagne à l’embarcadère. Cela allait de soi, aucun de nous deux n’étant adepte de ces adieux démonstratifs dont le site  était souvent le théâtre, particulièrement en pleine saison touristique.

Je déambulai donc seul le long de la jetée, lorsque l’on me héla. Je me retournai et fut assez surpris de voir Gaëlle, (une islaise) me rejoindre en courant ; je l’avais déjà croisée  une fois ces derniers jours, mais elle avait feint m’ignorer ; je ne m’en étais pas formalisé, mettant tout cela sur le compte  d’une petite aventure que nous avions eue  quelques années auparavant,  alors qu’il me semblait qu’elle était déjà en couple avec l’homme qui l’accompagnait présentement. Il est vrai que ni l’un ni l’autre ne sortions grandi de ce rapport furtif et  fortement alcoolisé que nous avions eu dans la  forêt  en marge d’un concert à la citadelle.

Assez mal à l’aise elle me présenta son mari, puis très confusément me remercia pour ce que j’avais fait pour leur fils. Devant mon incompréhension son mari prit le relai, m’expliquant que c’était à leur rejeton que j’avais manipulé la cheville. J’eus à peine le temps de leur donner ma version des faits qu’ils étaient  aussi soudainement repartis. Amusé par le cocasse de la situation je repris mon chemin. Un signe de la main à Mathilde, qui devant la « Roue libre »profitait du soleil en attendant le retour de ses vélos, et je me retrouvai devant la gare maritime.

Soudain, devant le contrôleur un frisson  me parcourut  le corps. Je réussis néanmoins  à faire bonne figure et me réfugiai  à l’arrière du bateau. Affalé sur un siège, je pris ma tête entre mes mains et ne bougeai plus. Cela dura un long moment. Le léger soubresaut du départ me ramena à la réalité. C’était affreux, je savais que je ne reviendrais plus dans mon île, à l’exception d’événements familiaux douloureux.

Lentement, ma main droite glissa vers le bas de mon pantalon et le remonta légèrement découvrant ainsi la tache de naissance en étoile juste  au-dessus de ma malléole droite : la même exactement que celle du petit  gars à l’entorse.  g