Cauchemar à ch’Porgne – Sylvie Cormier

Cauchemar à ch’Porgne – Sylvie Cormier

Cauchemar à Ch’Porgne

 

La nuit a été sombre, effrayante. Amélie a fait d’horribles cauchemars ; elle préfère ne pas trop fouiller dans les images qu’elle a encore en tête mais elle croit se souvenir d’un pêcheur pris dans une déferlante, son père en ciré… elle s’est réveillée en hurlant, elle ne voyait plus que Ch’Porgne et le tumulte bleu vert de l’océan.

 

Ch’Porgne, c’est comme ça qu’on appelle la tourelle jaune et noire des Chiens Perrins plantée sur un îlot rocheux en face de la Pointe du But. Au large de la pointe nord ouest de l’île, elle règne sur le domaine des poissons seigneurs, les gros bars établis en bancs nombreux dans les tombants et les fosses marines.

C’est ici que se prennent les records de l’île, les six kilos et plus, et que les pêcheurs professionnels viennent pêcher le bar de ligne. Il n’y a guère de jours où l’on ne voit au mouillage Neptune, Ti’ Guy, Trompe-Sot, l’Océanide ou le Requin Bleu, un vol de goélands impatient en suspens au dessus de chaque bateau.

 

A chaque fois qu’il revenait de ses sorties en solitaire, le père d’Amélie, passionné de pêche, le regard aiguisé par la vigilance, lui répétait :

–  il faut être très prudent là bas, beaucoup de familles ont une histoire terrible à raconter sur cet endroit, tu sais ; certains n ‘en sont pas revenus, même par beau temps.

 

Elle est seule dans la maison où elle est venue se reposer quelques jours avec la bénédiction de son médecin parisien, pour se remettre d’une  méchante pneumonie.

Ce matin elle a besoin de s’échapper au grand air ; de la lumière pour chasser l’angoisse, du vent pour écarter les nuages noirs laissés par l’insomnie.

Le ciel est pur, le bleu vif et acide de début juin fait pépier les mésanges, avec ces petits bruits secs qui craquètent de branche en branche. Le chant des oiseaux… oublier l’anxiété, s’en laver dans le trille mélodieux de la grive musicienne qui rend hommage au printemps, perchée en haut du saule glutineux, le gosier renversé en arrière.

 

Elle part à bicyclette, décidée à aller jusqu’à la Pointe du But. Elle a enfoncé un bonnet marin sur sa tête ; le vent ramène sur son visage des mèches qui dépassent et l’aveuglent, elle les chasse d’un revers de main, écartant du même geste  un tourbillon de craintes.

Elle dépasse l’Anse des Broches, jette un coup d’œil au plan incliné : le Père Simon remonte sa petite annexe. Elle aime le croiser sur la cale, il a toujours un récit au bout des lèvres, des dictons de vieux marin, qu’il  articule avec malice, faussement naïf sous ses sourcils broussailleux … aujourd’hui elle ne s’arrête pas, elle n’a pas l’énergie  de se concentrer sur son parler un peu rugueux.

 

Elle pousse sur les pédales, et monte lentement vers la Planche à Puare. Après le coup de vent de la nuit, il y a encore une houle résiduelle, la mer a mis sa robe  dangereuse. Elle aperçoit Ch’Porgne au loin, voit une grosse barque rentrer dans l’Anse des  Broches avec trois casiers empilés à l’arrière, un nuage de mouettes criailleuses dans son sillage, et des bateaux qui se dirigent en sens inverse vers le coin de pêche aux bars : le bateau bleu et blanc, c’est le Requin Bleu, le vert, coque vert foncé, plat-bord  et timonerie vert clair, c’est Trompe-Sot, avec son boisseau de drapeaux orange qui claquent au vent.

Devant eux, un gros Zodiac noir qu’elle ne connaît pas marche à vive allure et saute dans les vagues, hérissé de cannes à pêche,  quatre hommes à son bord, cramponnés dans les secousses.

 

Son père l’emmenait parfois en mer l’été, elle, l’aînée ; elle était toujours partante pour embarquer, sans même savoir combien d’heures durerait la pêche à bord du « Loubin ».  Elle revoit son visage tendu, un jour où ils avaient dû quitter rapidement le lieu de pêche ; le vent se levait, la mer se creusait, le ciel était passé très vite d’un bleu incertain au gris sombre. Elle n’avait jamais peur, avec  son père, il connaissait le moindre caillou, et repérait le lieu précis et le moment où les déferlantes se levaient selon le temps… mais ce jour là, une fois à l’abri, il avait poussé un soupir de soulagement en lui donnant une bonne tape dans le dos.

– Et bien, ma fille, on y est arrivés !

Le soir au dîner il avait raconté leur retour à sa femme et à sa cadette effarées, en se vantant de sa prudence.

– La houle résiduelle est une traîtresse même quand la mer n’est pas forte, il faut être très attentif ; un accident est vite arrivé, une seule vague  peut suffire pour que ce soit la catastrophe. Je reste toujours en deçà du phare, parce que si la mer se lève quand on est passé de l’autre côté on a toutes les chances d’être précipités sur les roches. Un jour comme aujourd’hui ça n’aurait pas pardonné !

 

Arrivée à la Planche à Puare, Amélie appuie sa bicyclette à une large pierre de granit sur laquelle elle s’assied pour observer l’Anse des Broches en contrebas. Le Père Simon n’est plus sur le plan incliné ; il a tiré son « canote » sur le bord de la cale, les rames sont bien rangées sous le banc. Il charge un bac à poissons dans le coffre de sa petite voiture bleue sans permis. En arrière du chemin côtier, la chaume, à perte de vue jusqu’à la Pointe du But. Amélie respire  à fond, l’air frais en entrant dans ses poumons chasse petit à petit l’oppression qui pesait sur sa poitrine.

 

Elle renverse la tête pour laisser le soleil toucher ses joues, son front, et s’allonge sur le dos. Elle se sent plus calme, un peu apaisée par la promenade ; la chaleur la pénètre, les bras, le torse,  une douceur tiède au creux du ventre, elle ferme les yeux et s’assoupit un bref instant.

Elle est tirée de sa somnolence par la rumeur océane, les vagues, les cris des mouettes, les pleurs des goélands qui lui parviennent comme une menace confuse et son cœur se serre à nouveau.

 

Le vrombissement d’un moteur au loin, puis au dessus d’elle, tout près, un grand fracas de pales d’hélicoptère. C’est l’hélicoptère de la gendarmerie qui se dirige vers la Tourelle des Chiens Perrins ; pas loin de la  Rondée le Requin Bleu fait des cercles, l’équipage du Trompe-Sot agite les bras.

Elle enfourche sa bicyclette. Son cœur bat au rythme rapide des coups de pédale. Du chemin côtier, elle voit apparaître la vedette de sauvetage ; arrivée à la Pointe, elle voit sur les rochers, entre la côte et le phare, le gros Zodiac noir avec un boudin déchiré. Les vagues le poussent dans des remous d’écume qui éclatent méchamment sur la roche émergée. Il y a un homme à bord, non, deux. Une  forte vague de houle arrive de derrière le phare, soulève violemment le bateau pneumatique, les deux hommes sont éjectés, jetés à la mer par la secousse.  Jamais ils ne pourront remonter à bord ; parvenir à se hisser dans cette mer agitée est impossible.

Elle scrute l’eau, cherche les hommes, ne voit rien, ses yeux sont brouillés. Elle revoit son père à la barre du « Loubin », le jour où  la mer s’était levée si vite. L’océan avait réussi à le surprendre, mais pas à l’emporter… Des larmes dégoulinent le long de ses joues.

 

La vedette de  secours est là, les sauveteurs ont réussi à lancer un bout, à accrocher le moteur du Zodiac et  à le prendre en remorque par l’arrière… Le Requin Bleu et Trompe-Sot font maintenant route vers le port, comme s’ils avaient renoncé à aider les pêcheurs.

Mais les hommes, où sont les hommes ? Elle en aperçoit deux sur les rochers, au pied de la tourelle ; les deux autres sont à la mer et luttent pour se hisser sur les gros blocs de pierre aux aspérités coupantes.

Elle se met à  pleurer, terrifiée. Son cauchemar, cette nuit, lui revient par bribes. Elle voit son père tombé à l’eau, en bottes et en ciré. Et si quelque chose lui était arrivé, à Paris ? Depuis quelques jours, elle n’a pas eu de nouvelles. Elle sanglote, de plus en plus angoissée.

 

Un attroupement sorti de nulle part s’est formé : quelques promeneurs, la voiture jaune du facteur, le Père Simon et le gros « Casquette » qui prend à peine le temps de saluer à la ronde, sans sortir de sa  4L. De retour d’une pêche avec son frère, le bateau déjà amarré à la grosse bouée rose vif de son mouillage de l’Anse des Broches, il a vu le canot de sauvetage qui fonçait vers la pointe du  But. Il a tout laissé  en haut de la cale, poisson, canote et frère, pour sauter dans sa voiture aussi vite que possible ; il repart déjà, rassuré, les secours sont sur place.  Il n’y à rien à faire de plus, il ne  connaît pas le bateau, et il à  toute sa pêche  à nettoyer.

 

Les autres, voyant Amélie en larmes, s’approchent, inquiets.

– Elle les connaît ces gens, la p’tite demoiselle ? Des estivants, sûrement, pour s’approcher come ça de Ch’Porgne.

– Non, je ne les connais pas, mais … c’est affreux… Et s’il se noient ?

Elle sanglote,  prise de tremblements, à la limite de la crise de nerfs. Le Père Simon lui pose la main sur l’épaule et tente de la rassurer.

  • Vous en faites pas, ma p’tite, ils savent ce qu’ils font, les sauveteurs.
  • Vous croyez qu’ils vont y arriver ?
  • Mais bien sûr ! Ils vont s’en sortir, regardez, ça y est …

 

Les quatre pêcheurs sont maintenant sortis de l’eau, deux d’entre eux montent les échelons encastrés dans le côté de la tourelle ; les deux autres sont en bas, la marée a baissé, les vagues ne peuvent plus les atteindre. Dans le fracas de moteur de l’hélicoptère qui tourne, dans la confusion des exclamations et des commentaires, Amélie comprend que la vedette de sauvetage ne peut pas approcher d’avantage et que les hommes vont être hélitreuillés depuis le haut du phare.

 

La remplaçante du facteur, une jolie brune de son âge, s’approche d’elle.

– Ça y est, Mademoiselle, rassurez vous, ils sont sauvés. Ils ont dû avoir

une grosse frayeur ; ça leur servira de leçon  j’espère, risquer sa peau comme ça pour  du poisson, surtout des touristes, j’comprends pas. Tout le monde sait que c’est dangereux par ici.

– Mon père il pêche  là  pendant ses  vacances mais jamais ça lui arriverait, un truc pareil, il s’y  connaît et il est prudent.

Les larmes l’envahissent à nouveau, elle hoquète comme une petite fille.

 

La jeune femme, gênée, fouille dans sa sacoche, retourne à sa voiture et revient en brandissant un papier bleu.

– Dites, j’avais justement un télégramme pour vous, j’étais en route pour votre maison quand j’ai vu l’hélicoptère. J’espère que ce n’est rien de grave, dans l’état où vous êtes. Je vais rester un peu, le temps que vous le lisiez …

 

Fébrile, Amélie déchire le papier. Elle lit, relit, sourit, le brandit sous le nez de la postière en énonçant à voix haute :

« Inquiet pour toi seule sur l’Ile –  Arrive demain – Si bonnes conditions  t’emmènerai pêcher à Ch’Porgne – Baisers – Papa».