D’Yeu merci

D’Yeu merci

 

D’YEU MERCI

Cesar Roman

 

 

L’éternité c’est un tantinet long. Dieu s’ennuyait. Blasé de NESPRESSO*, et de Havanes**, il décida de renvoyer ADAM et EVE sur terre, absous du péché originel.

Je vous vois sourire. A poil ? Il n’est pas con dieu. Sur le conseil de Madame CHANEL, on les habilla en PRADA.

Se posait la question du lieu d’atterrissage. Il écouta sa dream team, que des pointures ; normaliens, Cambridgiens, Harvardiens Oxfordiens, polytechniciens, énarques, Stanfordiens, Princetoniens, anciens du club de boules de Boussois-Maubeuge,… On lui proposa Les Champs Elysées, la place rouge, Sarcelles, la place Jema-el-Fna, Wall-street, Tien an men,… Dieu dormit dessus et au matin ;

  • Ce sera l’île d’Yeu.
  • Magnifique, votre seigneur. L’île Dieu quel beau symbole.
  • Bande d’ignares. Rien à voir avec Dieu. Insula Oya, habitée par les ogiens, origine celtique.

Un vendredi ensoleillé du mois de mai, Eve et Adam débarquèrent sur le quai de Port Joinville sans jamais avoir embarqué à Fromentine. Ils s’enquirent d’un toit pour la nuit auprès d’un marin-pêcheur. Après avoir mesuré le standing du jeune couple à sa mise, il leur indiqua le « yachting club ».

  • Est-ce loin ?
  • Non, mais je vous conseille de prendre un vélo.

L’homme riait sous cape à l’idée de ces deux gravures de mode juchées sur une bicyclette. Il leur indiqua la direction et retourna à ses filets.

Ils enfourchèrent deux bicyclettes adossées à un arbre, et se mirent en route. En toute innocence ; personne ne leur avait encore enseigné les lois de la propriété privée. ( les lois de l’équilibre, oui)

Le sourire de l’hôtesse d’accueil illuminait le hall.

  • Nous voudrions une chambre.
  • Vous avez réservé ?
  • Non, désolés.
  • Vous avez de la chance, notre junior suite vient de se libérer.
  • Je vous demanderai votre carte de crédit.
  • Carte de crédit ?

Dieu ne s’occupait pas des détails, et ses conseillers avaient zappé le problème.

  • Alors vous avez des espèces ?
  • Des espèces ?

Le sourire de l’accorte demoiselle disparut en un millième de seconde.

  • Dans ces conditions, je suis navrée mais nous ne pouvons vous accueillir dans notre établissement.

Ils regrimpèrent sur les vélos. Les nuits étaient encore frisquettes, et s’allonger dans un pré pouvait nuire à la blancheur immaculée de leurs luxueux vêtements.

Ils avaient à peine posé les bicyclettes, là même où ils avaient trouvées, qu’ils aperçurent, dans la rue du Général De Gaulle, un couple de septuagénaires courant en hurlant ; « au voleur, arrêtez les, au voleur ». Un réflexe les poussa à courir à l’opposé du couple mûr. Jeunes et gaillards, ils couraient vite, surtout qu’Eve avait mis sous le bras ses somptueux talons-aiguilles tapissés de strass. Sauvés, ils entrèrent dans la buvette de la Bienvenue pour reprendre leur souffle. La clientèle était clairsemée, un groupe d’adolescentes pouffant à la vue d’un petit écran brandi par l’une d’elles, un vieux pêcheur, le regard perdu dans son ballon de Muscadet en quête d’horizons perdus, et, sur un tabouret, au comptoir, une sculpturale créature, vêtue de noir, sirotant, à la paille, son COLA ZERO. Ils s’approchèrent du bar. La belle brune les aborda.

  • Je vois que nous avons les mêmes goûts vestimentaires. Lucie Ferneau, agent immobilier à l’île d’Yeu.

Ils ne purent répondre. Les séniors faisaient irruption à grand fracas. Le visage d’un rouge violacé, ils éructaient des propos incohérents. Chacun craignait que le test à l’effort ne leur fût fatal. Madame Ferneau s’approcha d’eux aussitôt, leur glissa deux mots à l’oreille, et deux morceaux de papier bleu dans la main. Le geste les calma instantanément. Eve s’interrogeait sur ce papier doté d’un tel pouvoir sur terre. Ils purent se présenter à Lucie qui leur offrit un verre.

  • Je vous conseille la Troussepinotte ; un apéritif à base de pommes cultivées exclusivement sur l’île d’Yeu.

Adam déclina.

  • Deux Troussepinotte et un Vittel.

En attendant les verres, Lucie leur exprima son amour pour l’île, sa connaissance experte du foncier et de l’immobilier.

  • Mon mari, Hans Atanassiou, est un grand architecte parisien. Il a conçu une géniale tour de 33 étages sur l’île, et le promoteur est prêt à offrir un phare ultra- moderne au sommet ; la sécurité pour des milliers de marins. Un projet d’intérêt général. Quelques vieux grincheux écolos s’y opposent. On y arrivera.

Le barman posa les verres sur le zinc. Eve n’avait osé repousser la suggestion de Lucie. Elle huma la Troussepinotte ;

  • Goûte le premier, mon chéri.

Adam était sujet au mal de mer, et la traversée l’avait rendu nauséeux. Il refusa fermement.

  • Bon, mes amis, c’est pas tout ça ; je vous aurais bien couchés à la maison, mais j’ai les enfants ce week-end. Je vous ramène au « Yachting ».

Ils grimpèrent dans la Lamborghini Diablo, noir de jais de Lucie. Tassés dans l’habitacle sportif, ils n’eurent pas le temps d’être incommodés. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, ils pénétraient à nouveau sur le parking du trois étoiles. L’hôtesse avait retrouvé sa banane XXL, qui faillit s’inverser quand elle les aperçut. La présence de Madame Ferneau redressa aussitôt ses commissures. Lucie Ferneau posa, sur la banque, une carte noire de petit format ;

  • Je vous présente mes amis Eve et Adam. Je vous demande de les soigner comme moi-même. Servez leur un bon dîner.
  • Pas de problème, madame Ferneau.

Eve se questionnait sur ce bout de plastique au pouvoir encore supérieur aux morceaux de papier entrevus dans le bar.

Après avoir dégusté une douzaine d’huitres numéro trois de La Guittière, et un bar de ligne succulent, Eve et Adam accompagnés de la sollicitude de tout le personnel, rejoignirent leur chambre. Ils entamèrent aussitôt leur travail de peuplement de la planète, là où ils l’avaient laissé des lustres et des lustres auparavant. Renouveler le cheptel humain avec des êtres dénués de cupidité, de jalousie, de perversion, de vice,…, c’était un chantier, mais ils avaient tout le temps devant eux. La dictature de l’urgence ne les avait pas encore effleurés. Durant trois jours et trois nuits, ils ne quittèrent pas la chambre. On leur montait des plateaux de produits locaux qu’ils savouraient, de bon appétit, sur la terrasse, face à l’Atlantique. Eve était une merveilleuse jeune femme*. Comme on le sait, déguster du caviar, matin, midi et soir peut finir par lasser. L’ardeur d’Adam commençait à décliner au grand dam d’Eve. Surtout que les amoureux s’interdisaient toute fantaisie. Ils étaient en mission. Au début, ils œuvraient dans le noir. Ensuite, Eve avait éclairé un abat-jour, sur lequel elle avait déployé son foulard de soie. Conjugué au reflet de la lune sur l’océan, la douce lumière autorisait une délicieuse lecture de ses formes généreuses. En revanche le pouvoir affriolant des dessous chic, faits de dentelle blanche, du génial couturier italien, n’avait traversé l’esprit ni de l’un, ni de l’autre.

Le troisième soir, l’image de Lucie Ferneau s’imposa soudainement à la pensée d’Adam. Cette vision, fulgurante et inexpliquée, restaura la vigueur d’Adam de manière insoupçonnée. Ce soir là, Eve connut une sensation particulière. Cela ne dura pas ; Adam fut saisi d’un nouveau et monstrueux sentiment de culpabilité, qui mit fin à l’épisode, instantanément.

Le matin du quatrième jour, vers 11h, Lucie appela la chambre depuis le standard de l’hôtel.

  • Je peux monter ?
  • Bien sûr, Lucie.

Eve, innocente, n’avait pas songé à remonter le dessus de lit, et les draps harassés trahissaient de fougueux ébats.

  • Et, bien, les tourtereaux, c’est beau la passion.

Eve sentit ses pommettes s’empourprer ; un sentiment nouveau.

  • Prenez vos affaires, je vous installe à la maison. Je vais vous faire découvrir l’île. Il fait un temps superbe. Rassurez-vous, j’ai pris le 4×4.

La maison de Lucie, en balcon sur la plage des Vieilles, jouait l’humilité dans le paysage et s’y inscrivait harmonieusement. Dès le seuil franchi, on entrait dans un autre monde ; Hans avait rénové la demeure avec maestria. Le rampant sous toiture dégageait des volumes généreux dans lesquels s’inscrivaient salon, salle à manger, cuisine américaine, bar. La priorité était donnée aux vues sur l’océan.

Lucie avait acheté un beau turbot de trois livres au marché. Elle le sortit du four et ils le dégustèrent sur la terrasse, arrosé d’un OVNI blanc de Mourat.

Dès que le regard d’Adam croisait celui de Lucie, même pour saisir les couverts à disposer sur la table en teck, affolé, le jeune homme tournait la tête brutalement en tentant de ne pas rougir comme une pivoine.

On évoqua à nouveau le projet pharaonique d’Hans. Comme pour se dédouaner, Adam redoublait d’arguments polémiques pour saper les certitudes de Lucie.

  • Un tel projet dans un cadre aussi naturel et préservé, ça ne te gêne pas ?
  • Cliché. Les tours sont l’avenir de notre planète, pour faire face à l’explosion démographique, sans envahir tout l’espace naturel. Il faut densifier. Et si les ABF avaient existé, on n’aurait jamais construit les pyramides, la tour Eiffel, l’opéra de Sydney, le Colisée,…
  • Densifier pour loger les sans abris, peut-être, mais à quel prix allez vous vendre les appartements ?
  • 17 500 euros le m2, en moyenne.
  • Ca fait le studio à un million d’euros.
  • Ca triera les blaireaux. Les prestations sont haut de gamme, piscines d’eau de mer individuelles, salon de coiffure, massages, réception, conciergerie, voiturier, simulateur de golf, Hammam, salle de conférences, et j’en oublie certainement.
  • Vous avez commandé une étude de marché ? Le climat de l’île, même doux, c’est ni Saint Barth ni Miami.

Les milliardaires aiment le soleil permanent, les plages privées et les nuits folles.

  • Cliché. De plus en plus recherchent l’authenticité.
  • Dans une tour de 33 étages vivant en autarcie ? Tous ces gens possèdent des yachts, de grosses unités. Une centaine de bateaux de 30 mètres et plus ; il va falloir creuser un nouveau port de plaisance, sans parler des héliports et des aérodromes. Ca peut nuire à l’authenticité.

Pour la première fois, la belle assurance de Lucie sembla vaciller. Les arguments eussent été débités par un vieux barbon, qu’elle eût été moins sensible. Mais depuis leur première rencontre, le charme à la fois enfantin et sérieux d’Adam, ne l’avait pas laissée de marbre. Il s’avérait aussi être un homme intelligent et brillant.

Tout en débarrassant la table, Eve prit Adam en aparté ;

  • Mais où vas-tu chercher tout ça ? Je te trouve agressif avec notre hôte.
  • Inspiration divine.

En fait, un conseiller de Saint-Pierre, dictait ses réponses à Adam, tel le spin-doctor dans l’oreillette de certains présentateurs de télé. Cet homme était le fondateur de l’économie écologique. Comme tous les précurseurs, en avance sur son temps, il avait fait l’objet de la risée de ses contemporains. Il était mort dans le plus grand anonymat, presque dans la misère. Saint-Pierre avait une sympathie particulière pour cet homme ; il lui avait évité la case purgatoire, malgré ses travers pour la dive bouteille.

Le départ pour le tour de l’île mit un terme au débat. Check-point entre Bretagne et Vendée, Yeu est à l’effigie de Janus ; à l’Ouest, une dentelle granitique sculptée à la Bretonne, à l’Est, sable et paysage dessinés à la Vendéenne. A Saint-Sauveur, berceau du premier peuplement de l’île, Lucie refusa de les accompagner à l’intérieur de l’église, arguant d’un coup de téléphone professionnel urgent. La nef centrale, reconstruite au dix-neuvième est un ersatz gothique sans intérêt. Eve, en ligne avec Viollet-Le-Duc un des experts architecturaux de Saint Pierre, affranchit aussitôt Adam. En revanche, ils purent apprécier les absides, chœur, croisée du transept, dans leur jus roman originel. Cet effort surhumain des constructeurs pour s’affranchir de la gravité avec un seul élément, le bloc de pierre, est, ici, particulièrement émouvant.

Quelques mois passèrent. Une douzaine de commissions, et un arbitrage agacé de Saint-Pierre avaient été nécessaires pour fixer la somme allouée mensuellement au couple. Sur le compte ouvert au Crédit Maritime Atlantique, 1897,26 euros étaient virés tous les 24 du mois depuis la Banque Palatine. Ils avaient loué une petite maison de pêcheur. Les formes d’Eve s’arrondissaient et elle avait un appétit d’ogre. Adam partageait son temps entre la préparation du petit nid douillet de l’enfant, la pêche au lancer, le marché de Port Joinville et la cuisine où il mitonnait des petits plats et des tartes à se damner. Sa spécialité ; la Tatin de pommes « clochard ». Les liens avec Lucie s’étaient rafraîchis depuis qu’Adam avait adhéré à « La tour prend garde », une association de défense contre le projet d’Hans. Ouest-France avait publié la photo d’un défilé pacifique où l’on voyait nettement, en première ligne, Adam brandir une banderole affichant le slogan « Tour de con ».

Quand le permis de construire fut accordé en conseil d’état, contre la volonté de la municipalité, ce fut un premier séisme. Mais quand les recours, une vingtaine, furent retirés, un à un, jusqu’au dernier, l’île tomba dans la stupeur. Une équipe d’avocats internationaux à fort accent italien, avaient approché tous les requérants. Certains avaient cédé à la carotte, des sommes rondelettes, d’autres au bâton, promesse de balles perdues. Les plus courageux s’étaient vus menacés sur leur famille.

En cette nuit calme de décembre, un petit cargo chargé jusqu’à la gueule d’une centrale à béton en pièces détachées, de ciment, ferraille, coffrages, attendait la marée à quelques encablures de Port Joinville. Le ciel était couvert et personne ne remarqua le Zodiac posté à une centaine de mètres du cargo. Le plongeur assis sur le boudin gonflable, bascula doucement dans l’eau sombre. Il était trois heures du matin. A trois heures vingt, il était de retour. Il passa un coup de Smartphone très bref. Presque simultanément, l’équipage, électrique, quitta le cargo dans les canots de sauvetage. A trois heures trente, ce fut le feu d’artifice. A quatre heures, le navire gisait par le fond.

Dieu et Saint-Pierre occupent des bureaux contigus. Quand Saint-Pierre passa la tête dans l’encoignure de la porte pour expliquer que Lucifer sollicitait une audience, Dieu faillit tomber de son Charles Eames.

  • Comment peut-il oser ce renégat, ce démon ?
  • Souvenez-vous, il vous adorait. Il voulait être votre ange préféré, et a pêché par excès de zèle.
  • C’est ce qu’on dit. Depuis il a vénéré Satan.
  • Elle vient de s’amender en s’opposant à un projet de Satan.
  • Elle ?
  • Lucifer est incarné en femme, une bombasse d’ailleurs.
  • Une bombasse ?
  • Je vous prie de m’excuser pour cette expression ; une très belle femme, selon les critères humains. Entre Beyonce, Eva Mendez, et Pénélope Cruz, si vous voyez.
  • Connais pas.
  • Entre Lollobrigida, Sofia Loren, et Ava Gardner.
  • Je vois. Faites la monter.

Il la reçut drapé dans un manteau de sévérité. Elle se jeta à ses pieds pour implorer son pardon.

  • On me dit que tu es un artificier hors pair. Tu vas retourner sur l’île pour lutter contre le projet de Satan. Tu vas choisir un mari ; un deuxième couple, pour faire avancer le travail d’Adam et Eve, ne sera pas de trop. Tu feras une période d’essai de trois mois. Si tout va bien tu remonteras signer ton CDI. Mais gare à toi si tu me trahis une seconde fois.

Saint-Pierre prêta son bureau ; Lucie reçut, un à un, une dizaine d’anges présélectionnés par le patron. Elle porta son choix sur un beau costaud, d’origine africaine par son père, chinoise par sa mère. Ce qui fit la différence ; son humour décalé.

 

Aujourd’hui, si vous abordez sur l’île, vous n’y verrez, d’Yeu merci, aucune tour. En revanche, si vous croisez un bambin, posez vous des questions.

 

 

 

* Depuis que Georges Clooney avait été écrasé par un piano à queue au sortir d’une boutique où le café est vendu au prix de l’or, il était devenu un pourvoyeur assidu de Saint-Pierre en capsules.

** « Dieu est un fumeur de Havanes » Serge Gainsbourg.

* Le visage solaire, inscrit dans un ovale parfait, est délicatement posé sur un calice aux proportions dictées par le nombre d’or. Surlignée d’un sourcil naturellement fin et courbe, la paupière aérienne dégage un iris diapré de vert et gris bleu, comme pour mieux capter la complexe diversité du monde. La pommette bien présente tend une peau au grain d’une rare finesse.   La bouche est large et charnue, délicieusement expressive et gourmande. Le nez est discret « comme il se doit ». Le cheveu dru et vigoureux, coiffé à la garçonne, alloue au front un espace mesuré mais dynamique et tendu. Le teint est d’une délicate pâleur nacrée. Fluide contre courbure du cou, l’épaule suspend le bras avec vigueur, mais sans à-coup, ni cassure. Les seins, tenus haut, à peine poirés, sont calibrés au millimètre, pour s’intégrer à la savante géométrie d’ensemble du tanagra. Je vous laisse imaginer le reste, plus bas, à l’avenant.