L’ile d’Yeu par 59°

L’ile d’Yeu par 59°

L’Ile d’Yeu par 59°

Xavier Dordor 

 

– « As tu déjà essayé une noix de miel d’Emilie Sage dans un petit verre de Rhum Labat à 59°, tu le sors du frigo, et tu ajoutes seulement un zeste de citron »

En prononçant ces quelques mots à la nouvelle terrasse de l’Escadrille, Edmond Chauviteau avait une bouffée de chaleur qui lui montait à la tête.

C’était l’alcool certes, mais surtout 30 ans de souvenirs qui le ramenait à chaud de Saint Louis à Port Joinville, de Marie Galante à Yeu. Deux iles éloignées de plus de 10 000 km sur la carte avec lui au milieu, durement balloté depuis plus de deux ans. Deux iles si proches quand on les connaissait bien toutes les deux, ce qui était son cas aujourd’hui. Heureusement, la mer s’était calmée pour lui depuis quelques temps et son bonheur islais était lisible. Le rouge s’accrochait à ses joues ambrées, il souriait aux deux yeux bleus qui lui faisaient face.

Faut dire qu’il en avait fait du chemin depuis qu’il avait claqué vertement la porte des chantiers Murat à l’anse des Canots. Une colère froide qu’un petit tour à la distillerie d’en face à Grand Bourg n’avait pas arrangé. 59°, il n’y avait vraiment qu’à Galante qu’un tel titre était autorisé pour le rhum. Même à la Guadeloupe en face, on se limitait à 50°, alors bien sûr, cela laissait des traces dans les têtes…mais il n’y avait pas eu que cela. Le père était mort, quelques semaines auparavant et voilà que le chantier avait du s’arrêter faute de travail. Pour lui, Edmond, pas eu d’autres solutions que de claquer la porte même si ses mains savaient parfaitement ce que c’était que tailler un mât ou une bôme de Saintoise. Même en une pièce. Ses mains, elles avaient mis en terre le père, Marcel, un Chauviteau lui aussi mais pas un galantais, il était blanc de blanc lui pas créole, pas métis comme Edmond. Il était de métropole, le père, enfin pas vraiment, il était né à l’Ile d’Yeu, encore une ile c’est tout dire. Y a pas pire que les Islais pour rechercher la compagnie des Iles. Et quand il s’était agi une année de partir en vacances avec sa femme, le père avait choisi la Guadeloupe comme ses copains et cousins islais. Puis les souvenirs ne disaient plus comment ils avaient abouti à Saint Louis à Marie Galante. Le bateau vapeur de l’époque, ce n’était pas comme aujourd’hui. Toujours est il que débarqué sur Galante, Marcel, il ne l’avait plus quittée et ne la quitterait plus.

La femme créole a des atouts qui affolent les « métros », et Marcel avait très vite succombé, une nuit chaude à Grand Bourg…trop vite et peu discrètement – le Rhum du Père Labat sans doute- pour que son épouse l’apprenne immédiatement et …outragée reprenne le bateau pour la France. L’histoire avait 35 ans, son âge, à lui Edmond, aujourd’hui.

A l’époque, il n’avait pas eu trop de mal, Marcel à trouver du travail aux Antilles. Bon marin, formé à l’Ile d’Yeu, c’était tout dire, il s’était rapidement engagé sur un bateau en face à Pointe à Pitre parce qu’à Galante , ce n’était que de la « p’tite pêche ». Et puis Pointe à Pitre, cela lui permettait d’aller faire la fête sans être trop surveillé. Il partait pour des campagnes de pèche dans l’atlantique nord, sur plusieurs semaines, là où la mer plus forte, plus dangereuse, plus poissonneuse aussi, n’épargnait ni les bateaux ni les hommes. Et pourtant, c’était Joséphine la maitresse de Marcel et sa p’tite mama créole à lui, qui les avait quittés un matin à l’hôpital de Grand Bourg, suite à une dysenterie qui avait mal tournée. Ils avaient eu du mal à vivre tous les deux, seuls à seuls, père et fils, mais au final Edmond gardait un souvenir fort de son père, cet homme qui partait parfois en ville le soir tromper sa solitude. Heureusement, il y avait toujours un lit de camp dans les casemates avoisinantes et des rires de camarades d’écoles pour attendre le retour du père.

« Allez, Dieu ait son âme, ce n’était jamais méchant… et il m’en a appris des trucs de bateaux et des astuces de marins, le vieux … » disait-il souvent.

L’arrivée à Port Joinville n’avait pas été si facile. Même quand on s’appelle Chauviteau ou surtout quand on s’appelle Chauviteau, qu’on est le fils de Marcel et que sa belle mère, – il n’avait jamais su comment appeler la femme de son père- était rentrée sous la honte. Elle en avait entendu des gloussements, disait-on, dans les rangs à l’Usine Saupiquet. Et le Marcel, si ses frasques avaient fait rire au comptoir des Voyageurs pendant quelques mois, les ragots étaient allés bon train alimentés par les islais qui hiver après hiver débarquaient en vacances à Marie Galante pour oublier le froid de Yeu et les jours trop courts. Il y a quelques années encore, jusqu’à la soixantaine, ils ne manquaient pas d’appeler le père dès leur arrivée et de faire la tournée du soir avec lui. Chaud l’hiver à Saint Louis ou à Capesterre, là où logeaient les « islais du continent ». Alors au retour, bien sûr cela jasait. Les absents ont toujours tort et le fils de Marcel à son arrivée allait vite devenir le bâtard Chauviteau.

Il s’en était douté Edmond et n’avait pas été pressé de se rappeler au mauvais souvenir des islais, en tout cas, c’est ce qu’il avait craint. Où aller ? Quand il avait voulu rentrer en métropole, il avait plutôt chercher sur le littoral atlantique, plus pratique pour exercer son métier de charpentier de marine que rester sur Paris où il avait atterri, c’est sûr. Mais les grands chantiers étaient très tournés métal et le bois avait presque disparu, ou c’était du placage et il n’aimait pas cela. Faire des mats, poser des listons, réparer des ponts d’accord mais poser des couchettes ou des placards, ça serait s’il avait vraiment faim. Le Morbihan l’attirait depuis toujours avec ses iles et une offre au Palais sur Belle Ile le tentait bien. « Belle Ile, Marie Galante », il avait raison le Voulzy dans sa chanson et Edmond l’avait toujours en tête.

Va pour Belle Ile, mais sur le bac, l’Ile d’Yeu l’avait rattrapé. Un marin d’accostage avec qui il échangeait trois mots pour poser son barda, lui avait vite avoué que son ile, à lui c’était Yeu, et que sa mère, une Taraud, vivait encore à Port Joinville, Rue du Paradis. Echanges de noms : « Chauviteau » tu parles que j’en connais depuis la maternelle,… ils sont plusieurs familles qui ne se parlent pas toujours aimablement entre « Chauviteau Potiron » et « Chauviteau Diable » . Mais ce sont des gens adorables et j’ai deux très bons copains Chauviteau. Tu sais, j’’ai un vague souvenir de mon père racontant une histoire de rhum et de coucherie à Marie Galante qui s’était mal terminée. C’était donc ton père et toi .

L’essai au Chantier du Palais à Belle Ile ne se passait pas bien, le patron, un Samzun, n’aimait pas vraiment son métier, il avait hérité de son père cette petite entreprise et ne pensait que chiffre d’affaires et marges pour grandir, grandir. « Concurrencer les chantiers du continent,… » qu’il voulait . Les clients se plaignaient et Edmond cela ne lui plaisait pas. Poussé par le vent et le patron, il quittait bientôt Belle Ile sans bien savoir que faire. Heureusement pour quitter une ile, une vraie ile sans pont, il faut un bac, et des marins d’accostage. Au retour, le même Dédé Taraud était là à l’embarquement sur le Bangor, et finalement l’avait pris en charge le week end suivant sa rotation, et l’avait amené en voiture à Fromentine. Là commençait réellement sa rencontre avec l’ile d’Yeu.

 

Dès l’embarquement sur l’Insula avec son barda, la rumeur avait enflé.

« T’as vu le black là, le métis avec son blouson, c’est un Chauviteau, le batard d’un vieil Islais, Marcel Chauviteau de Cadouère, dont la femme a été enterrée l’hiver dernier »

Belle entrée en matière. Heureusement la mère Taraud avait été là pour Edmond : elle l’avait tout de suite accueilli chez elle, elle lui donnait la chambre de Dédé son fils dès que celui repartait sur Belle Ile. Puis, la mère et ses copines, toutes des veuves, qui chantaient et faisaient la fête ensemble pendant les longues soirées d’hiver, elles avaient calmé les hommes et fait jouer la solidarité islaise. «  Il n’y peut rien le gamin si son père avait la queue à la main, disaient- elles en pouffant». Au final, c’est même un fils d’une ancêtre Chauviteau qui lui avait mis le pied à l’étrier en l’engageant à la charpenterie de marine sur la route de la Tonnelle. Il n’avait pas été déçu le patron, Edmond était réglo et connaissait son affaire.

 

C’était plutôt les jeunes de l’ile qui lui faisaient la gueule. Enfin les mecs surtout, parce que les filles assez rapidement l’avaient plutôt eu à la coule. Il avait raison son père qui lui disait « tu verras, un galantais comme toi, t’es black pour les uns, métis pour les autres mais beau gosse pour ces dames,…c’est pas plus mal ». Au printemps, sur les plages, il n’avait pas besoin de bronzer et à l’Escadrille, il n’avait pas besoin de se forcer pour prendre le micro, s’asseoir au piano. (Merci au Père Guizao, le curé jazzy de Saint Louis à Marie Galante qui l’avait poussé à se mettre aux claviers et lui prêtait son orgue électrique). Le Blues créole, ça fait la drague au printemps ou à l’été, et ça chauffe l’atmosphère en hiver. Finalement, les mecs avaient mis une bonne saison pour l’accepter et presque oublier qu’il n’était pas islais. Oh… et puis au début, Dédé Tarraud l’avait bien aidé aussi. Pas question de laisser dire des conneries racistes sur Edmond…sinon baston.

Les soirs de janvier restent longs à Yeu pour un natif de Grand Bourg et la nostalgie nourrit son rhum. Plusieurs fois, il avait été tenté de plaquer le froid et la grisaille de Yeu pour une autre ile, d’oublier la baie de Ker Chalon pour l’anse du Vieux Fort. « Vieux château ou Vieux Fort, c’est toujours pareil dans les iles .. » disait il à Annabelle Chauviteau, une de ses « cousines » avec qui il s’entendait bien. Elle n’était pas bien vieille mais elle savait déjà tout de Yeu, et l’avait emmené dans tous les coins de mémoire de l’Ile, et ça ne manquait pas. Et lui concluait toujours en lui répétant « de toute façon, ton Ile d’Yeu, elle a jamais eu 100 moulins comme ma Galante,… »

A Ker Chalon, sur le chemin après le port de plaisance, il avait trouvé un studio en fond de jardin d’une grande baraque fermée 10 mois sur 12. Autonome, une petite porte rien que pour lui, c’était le paradis. Peinard, mais tricard parfois tout seul le soir. Alors, l’Escadrille d’un coup de Yamaha, c’était déjà ça. François, le patron l’avait à la bonne, et lui mettait une bouteille de Havana, et un soda sur le piano. « Pas poivrot, faudrait pas croire… », ils devraient rester à quai les parisiens qui critiquaient les islais au comptoir : « un 25 janvier, ils verraient ce que c’est la vie ici…». Dur de se lever dans le froid et le noir, dur d’être seul sur les pontons à réparer leurs bateaux en teck, les doigts gourds, dur de remonter les remorques à flot sur la calle puis de traverser l’ile en tracteur pas protégé jusqu’à l’atelier après la citadelle. L’atelier, c’était le seul lieu où on se parlait au boulot, enfin quand le hurlement des scies et les dégauchiseuses le permettait. Alors, le soir, c’est vrai qu’il avait envie de l’ouvrir un peu sa gueule et de parler surtout quand il pleuvait et que lui manquait le soleil galantais.

L’Escadrille, c’était surtout là où il avait croisé Marie G. Pas une Chauviteau quoique sa grand mère maternelle, la vieille Gertrude, en était une de Chauviteau, mais pas de la même famille « faut pas confondre, disait elle, mes ancêtres ce sont des Potiron, pas les tiens, … ». Ils avaient blagué sur sa maigre pèche un matin de mai, un jour férié sur le quai, puis échangé des recettes de cuisine de poisson, puis appris à diner ensemble, pour ne plus se quitter peu à peu après diner. Le deuxième hiver était ainsi passé beaucoup plus vite. Et les envies de Marie Galante s’étaient un peu dissipées…un comble, c’était Marie qui voulait débarquer à Galante. Une vraie islaise, qui avait besoin d’iles comme lui. Et si quelques copains à eux, pensaient à s’exiler vers le continent, eux deux n’y songeaient pas,…question de style, mais aussi de travail. Elle aux Sicardières avait sa place dans les classes maternelles, et lui un peu plus loin sur la route avant la confiance du patron. Ils verraient après.

Car maintenant, il y avait Jules ou Julie, cela avait été tout de suite leur secret, mais Marie en était au 4ème mois et cela commençait à se voir : les yeux bleus étaient parfois tirés le matin, et elle qui était plutôt fluette portait de plus en plus de tuniques floues. Bref, tout le monde le murmurait dans l’ile, et les rumeurs reprenaient. Un jour, un crétin de Cadouère lui avait même dit « tel père, tel fils » et s’était retrouvé à se faire soigner chez Rageard qui ne l’avait pas félicité pour son commentaire. Alors pour fêter l’événement et arrêter les commérages, ils avaient demandé à François de fermer l’Escadrille pour mieux l’ouvrir ce soir aux copains et aux parents. Les tribus Chauviteau,Tarraud, Groisard, … étaient invitées. Cela promettait. Une Soirée Blues Créole proclamait l’ardoise sur le mur. Depuis ce matin, on lui demandait avec insistance leurs intentions à Marie et à lui, il disait « Mariage peut être,… » comme promettait trop souvent le vieux Marcel son père aux petites créoles aux yeux noirs.

Là, à l’Escadrille, les yeux étaient bleus et ils brillaient tout autant. Marie avait même essuyé des larmes quand Jean Louis Villarbu avait grimpé l’estrade et pris sa guitare pour entonner « Ile d’Yeu d’amour, Marie Galante,… » en parodiant Voulzy.

Lui Edmond, n’était pas mieux, mais ce n’était pas Jean Louis qui lui faisait monter les larmes aux yeux. C’était beaucoup plus profond. Ce qui l’avait achevé, c’était, tout à l’heure, Rue Georgette à la nouvelle cave : il était tombé en vitrine sur une bouteille de Rhum Labat, noire et blanche, qui affichait triomphante et ingénue ses 59°. « Pas possible, ça fait plus de deux ans et 10 000 Km d’océan que j’en ai pas vue ». Là, face à la bouteille, il ne pouvait pas se défiler, il était rentré, avait fait avouer à Stéphane, le patron, comment il se l’était procurée et le nom du négociant sur le continent. Edmond lui avait raconté la distillerie là bas à Galante, les cuites adolescentes, et la dernière, la plus mémorable, quand il avait claqué la porte de l’atelier à l’anse Canot. Sympa, le Stéphane, il lui avait offert la bouteille…remarque c’était leur fête à Marie et à lui, et le Stéphane était invité, …ce serait son cadeau. Mais quand même, il n’était pas obligé.

Avec sa bouteille en étendard, Edmond avait quitté la cave, puis était passé chez Pélagie à la galerie juste à coté chercher Jean François son mari « qui ne crachait jamais sur un rhum et encore moins dedans » pour partager l’incroyable trésor. Entrés par la porte de derrière de l’Escadrille, ils avaient tous deux foncé droit au comptoir chercher trois petits verres, des zestes et le pot de miel personnel d’Edmond que le patron lui conservait. Ils avaient touillé avec un petit bout de tige de pinceaux et très vite le miracle s’était accompli. Très épais, le miel qui partait en cristaux déjà avec du Havana à 40 ou 45°, avait littéralement explosé sous la puissance du Labat à 59°. Et ils avaient appelé Marie pour lui montrer la découverte et lui faire gouter le nectar. «  Vas y mollo, pas sûr que Jules ou Julie apprécie tout de suite le Rhum Labat » lui dit Edmond, dèjà très protecteur.

Alors, il se mit à raconter toute sa vie avec Labat à Jean François, …sous le regard tendre des yeux bleus de Marie qui connaissaient déjà l’histoire. Par cœur.

– « As tu déjà essayé une noix de miel d’Emilie Sage dans un petit verre de Rhum Labat à 59°, tu le sors du frigo, et tu ajoutes seulement un zeste de citron »