Déméter ou l’Île en elle

Déméter ou l’Île en elle

Déméter ou l’Île en elle

Madeleine Challan Belval

 

Les yeux rivés sur l’homme, Déméter se perd dans un labyrinthe de pensées sensuelles, charnelles même ! L’homme est de taille moyenne, mince et charmant, charmeur aussi. Entouré de femmes, il rit, use de sa prestance, séduit, invite à toute sorte de possible. Déméter s’approche mais reste à une légère distance, le regard perçant sur l’homme. Elle est maintenant dans son champ de vision. Les secondes s’égrènent tandis qu’il parle. Sa voix posée dans un début de grave a des accents parfois chantants, presque mélodieux. Il a de l’humour, de la dérision aussi. Elle connait sa légèreté et sa façon de prendre la vie comme elle vient. L’homme ne la regarde toujours pas. Elle l’observe, minutieusement, imagine sous son jean, un boxer de marque célio, à moins qu’il ne soit nu dans son jean…Le regard de Déméter remonte légèrement, dépasse le sexe, trouve la veste gris bleutée, la chemise blanche, pur coton, et dessous oui dessous, imagine le torse doré, velouté, les poils doux, pas trop, pas assez, juste suffisants. Ses yeux caressent ce torse familier, l’enveloppent, amenant une perceptible excitation dans tout son corps. Elle vibre doucement et un léger frisson vient la parcourir. L’homme regarde sa montre, une magnifique montre, contrefaçon achetée dans un de ses voyages. Il est tard, il doit partir. Toutes lui disent au revoir, pendues à son cou. Cela le fait sourire, il aime être adulé. Il se dégage, avance tout en faisant un petit signe de la main à celles qu’il quitte. En cet instant là, Déméter le déteste : il a tant de suffisance et ne fait que brasser le vent. La vérité est qu’elle connait la fragilité sur laquelle il se pose : une table de verre si fine qu’elle pourrait s’effondrer à tout moment. Elle recule, il ne l’a pas vu, c’est mieux ainsi. Parfois elle a honte de l’homme qui s’espère aussi jeune que ses fans et qui se désespère de vieillir. Parfois elle pense que ce sera cela qui les séparera un jour: l’inacceptable de la vieillesse, cette impossibilité à regarder la beauté intérieure de l’autre avec la même intensité que la beauté de la jeunesse. Elle se met à le suivre. Que va-t-elle savoir qu’elle ne doit pas savoir ? Il avance vite, elle court, il ralentit devant la vitrine d’un magasin, remet en ordre sa chevelure épaisse et brillante. Elle s’arrête, prend conscience qu’elle l’espionne, cela l’amuse ! Lui ne se doute de rien. Il repart du même pas, il ne sait pas marcher lentement, sort sa clé, fait clignoter sa voiture, une Ford mustang des années soixante. Déméter regarde la voiture filer sous ses yeux, vrombir sous l’accélérateur. Ce n’est pas comme cela qu’il croisera son regard. Il est tard, il n’y a plus qu’à rentrer se coucher, fermer les yeux sans rancœur ni tristesse, sentir palpiter son cœur et pulser dans chacune de ses cellules. Le portable grésille, son nom s’affiche sur le petit écran, il la cherche : « t’es où ? » Il est comme cela à ne pouvoir finalement jamais se passer d’elle. Elle n’ose lui dire : « j’étais juste derrière toi». C’est de sa faute après tout s’il ne sait la deviner. Elle est déçue qu’il ne l’ait ni vue ni sentie. Quand saura t’il la remarquer, la regarder un peu plus de façon à ne plus se perdre en lui-même ? «J’arrive !» dit elle, éludant la question. Elle raccroche. Maintenant elle fonce du plus vite qu’elle le peut et le trouve tranquillement assis devant l’ordinateur sur « Classic Car », son site préféré de voitures de collection. Il lui sourit, l’embrasse, elle fond. Il semble si tranquille qu’il en est désarmant. Comment imaginer les méandres qui parfois le possèdent et l’emmènent dans des circonvolutions dans lesquelles elle n’ose même plus s’aventurer. Il sait la déliter, l’envoyer sur des roses qui l’égratignent, souvent la déchirent ou la blessent au plus profond d’elle-même. Elle ne sait pourquoi elle reste dans ces moments là. Elle est tétanisée, incapable de se mouvoir, incapable de se protéger, elle reste en première ligne, là où tous les coups sont permis. Comment a-t-elle accepté cette dernière fois où il l’a transpercé ? Pour se pardonner, elle se raconte que plus jamais elle ne subira cela. Elle a toujours eu confiance dans l’autre, elle a toujours vu les couleurs de l’être, semblables à celles de l’île de son enfance, elle a toujours pensé et surtout vu les si profondes ressources de l’humain. Et puis dans ce moment là, terrifiant, aveuglant, elle s’est mise à douter pour la première fois de sa vie. Elle ne savait plus qui elle était, elle n’arrivait plus à se reconnaitre, sidérée de ce qui se passait. L’homme qu’elle aimait, se métamorphosait en personnage démoniaque, tournoyait dans la folle jeunesse et dans le rythme des nuits qui se terminent au petit matin. Déméter l’écoutait en état de choc. Chaque jour apportait un détail, un supplément de nouvelle, tout y passait. Il lui disait : «  trop longtemps que je vogue avec toi ! » et puis encore « lifte tes rides, lisse ton âge !» puis enfin il avait fini par se taire, puisqu’il voulait la quitter. Il partit deux jours et deux nuits, revint sans gentillesse, la blessant chaque jour un peu plus, incapable de s’en aller, incapable de la choyer comme avant, créant une sorte de nid infernal auquel elle ne mettait aucun terme. L’homme avait ses nouveaux amis qui étaient les rois de la nuit. Une rousse en était la reine et lui se prenait pour son chevalier ou son coursier royal. Déméter ne pouvait s’aligner face à cette génération qui sortait de l’œuf. Elle n’avait d’ailleurs aucune intention de s’aligner, tant les propos semblaient futiles et ineptes. Cela parlait de « relooking », de boîtes où ils se mettaient tous la tête à l’envers dans toutes sortes de compositions alchimiques. Ils n’avaient que le mot de « teuf » à la bouche, un mauvais goût d’alcool dans l’haleine et des yeux rouges exorbités par la came et le tabac. Elle disait cela quand elle était en colère ! Ils avaient l’âge de leurs enfants, ils se perdaient avec frénésie, ça le subjuguait. Elle l’écoutait lui raconter ses soirées, chaque fois médusée par l’intérêt qu’il avait pour toutes leurs péripéties avec sa façon de prendre parti, de s’engager dans leurs histoires à peine sorties de l’enfance. Elle le contemplait dans son immaturité déployée qui se révélait en toute innocence. Elle connaissait cette part de lui qui l’emmenait vers des extrêmes, le poussait à aller vers l’inconnu, du moment que cela vibrait comme un tambour. Aujourd’hui il retrouvait, ses 20 ans. Il fondait dans sa jeunesse perdue en suivant le rythme d’une princesse rousse, s’enivrant de son parfum délétère. Déméter écoutait tétanisée, elle acceptait sans savoir pourquoi. Qu’est ce qui l’incitait, elle aussi, à partir dans des extrêmes? Il la bousculait, elle restait. Elle pouvait perdre toute sa confiance en elle, elle restait. Elle se sentait bafouée, humiliée par ses paroles, elle restait. Elle était paralysée, incapable d’ouvrir à la femme qui frappait à la porte d’elle-même. Elle était là, petite chose dégonflée comme le ballon de son enfance lorsqu’il avait perdu son hélium. C’était vide en elle, ni colère, ni rejet. Cela coupait son énergie, souillait son intégrité, massacrait son identité, assassinait sa confiance. Pourtant, il suffisait qu’à nouveau il la prenne dans ses bras, qu’elle respire son odeur chaude, sente le parfum de son corps pour qu’elle tressaille et oublie l’instant d’avant qui lui faisait si grande violence. Il la tenait dangereusement ainsi, elle se raccrochait comme la branche de l’arbre à son tronc ou parfois plus fragile comme la feuille en début d’automne à la tige de la branche. Elle se voyait entre deux eaux, ballotée par les flots qui tantôt la berçait gentiment, tantôt la balançait jusqu’à ce qu’elle boive tasse sur tasse. Elle se voyait aussi comme un puzzle qui tantôt s’assemblait, se constituait, tantôt s’éparpillait en mille pièces sur la table du salon.

Dans ces moments là, elle arrivait juste à imaginer un peu de couleur pour l’entourer et elle avait fini par prendre l’habitude de se réfugier dans l’île de son cœur. Elle prenait le bateau qui l’amenait dans son enfance et c’était comme le fil d’une pelote de laine qu’elle tirait pour retrouver souvenirs et petits bonheurs, ces tout petits riens qui font sourire. Elle sentait alors les vagues de la plage des Soux, crique non loin de l’anse des Fontaines qui avait rythmé ses baignades. L’odeur salée des goémons montait jusqu’à elle et l’enivrait. Elle courait dans le sable doux et si fin de sa jeunesse, elle dansait dans le vent qui parfois soufflait fort l’hiver jusqu’à lui donner des rêves d’envol au dessus des nuages. Elle retrouvait le brouillard que l’on voyait arriver et recouvrir l’île entière. L’hélicoptère s’immobilisait, attendait la percée qui parfois ne venait pas tandis que la sirène au loin émettait un son inquiétant. Le brouillard pouvait se faire cocon, l’île prenait son indépendance, camouflée dans son manteau de ouate et suspendait sa respiration. Les heures se jouaient de tous, jusqu’à ce que le voile épais se craquèle et laisse passer un peu de ciel, un peu de jour, un peu de lumière. La vie reprenait alors, plus grouillante que jamais. Un souvenir en amenait un autre, elle se perdait dans ses pensées jusqu’à se retrouver dans son identité. Des larmes chaudes jaillissaient, elle n’était plus seule au monde. En elle, vivait son rocher sauvage qu’elle parcourait à bicyclette en long et parfois en large. Elle y avait passé ses jeunes années au travers des rues qui chantent, mangé le plus souvent possible des patagos, ses coquillages préférés, rencontré son premier amoureux dans la rue du Puits Neuf. Ils s’étaient embrassés pour la première fois au ciné de l’île où elle allait régulièrement tant elle aimait ce que ce petit cinéma programmait. Plus tard, elle avait dansé au bar de la Marine, là où ils se retrouvaient tous. Ah oui elle avait aussi tourné trois fois comme le veut la coutume avec les cortèges de ses amies autour de la place de la Norvège. Elle avait espéré un temps que cela lui arriverait à elle aussi de mener la noce lorsqu’elle était encore amoureuse d’Augustin. Elle se rappelait aussi avoir participé à une émission sur Neptune Fm, la radio de l’île qui avait un tout petit local à la Citadelle. Elle en avait été très fière, d’autant plus que plusieurs adultes de l’île l’avaient félicité. Elle avait pris aussi son premier pastis au bar de la Meule, elle en était sortie hilare, personne ne lui avait demandé son âge. Elle allait en avoir 18, tout le monde se connaissait, ou se reconnaissait! Elle n’était pas agacée d’être reconnue comme la petite amie de Bernard ou la fille de Pierre l’instituteur. Elle aimait cette façon qu’ils avaient de l’enraciner ainsi, presque comme une plante de l’île. Elle revenait de ses voyages au cœur d’elle même, rassérénée. Elle ouvrait les yeux, posait sa main sur son cœur malmené, sentait que le creux dans lequel elle était, allait se transformer pour s’aplanir, et pourquoi pas faire un bond. Déméter osait un sourire qui s’élargissait à l’intérieur d’elle, son élan de vie l’emmenait vers le jour, les battements de son cœur frappaient à sa porte, toc toc et toc. Il était temps de retrouver son soleil, s’allonger dans ses myriades. Cela lui donnait toujours chaud de transporter son île au cœur. Elle reprenait ses couleurs et pour peu qu’un souffle de vent la surprenne, elle devenait plume et s’envolait en riant. La plume était légère, agile mais si fine qu’elle se retrouvait inévitablement emmêlée dans un tourbillon à chaque bourrasque. La seule issue était de chatouiller les yeux de l’île pour rebondir. Elle y cherchait sa sagesse. Mais l’île parfois se dérobait. On pouvait la voir comme un roc indestructible, on pouvait aussi la voir comme un entonnoir qui aspire, enferme et empêche toute sortie. Partir de là avait été pour elle un déchirement. Il avait fallu s’arracher au sens littéral du mot. Elle avait pleuré, inondant toutes les pores de sa peau puis les remplissant une à une. Le temps avait fini par les assécher. Elle s’était sentie alors au bord de l’entonnoir, ni dedans et pas tout à fait dehors. Les yeux avaient comme une couleur de reproche, un peu verte, un peu bleue, changeante. Elle n’était plus tout à fait de l’île mais pas encore d’ailleurs, de là bas, du continent. Il fallait faire vite, trouver l’énergie qui lui permettrait de transporter son roc qui faisait office de colonne vertébrale. Peut être pouvait elle se muer en tortue plus qu’en escargot pour ne pas se faire écraser au moindre coup de pied, ou hypnotiser les yeux en s’imaginant cobra ou encore baleine pour s’en faire un corset. Elle avait alors trouvé la plume en elle, sa façon de voleter autour de l’entonnoir, de parfois s’y engouffrer puis de prendre le vent pour s’en échapper. C’est cela qui lui permettait de rester joueuse et vivante. L’île surgissait pour la rasséréner mais elle ne pesait pas. Elle restait encore un petit peu « îslaise » mais pas que…, le continent l’avait ramifié en lui donnant de l’ampleur et des contours. C’est à cela que son homme s’attaquait lorsqu’il la malmenait, jusqu’à ce qu’elle doute de son identité et de cette intégrité que cette terre entourée de mer avait façonné.

Il ne connaissait pas l’île ou du moins il la connaissait l’été comme tout un chacun, un joyau sorti d’un écrin, une curiosité magnifique sur laquelle on amarrait, l’arrivée du bateau déversant son flot à port Joinville, la location du vélo sur le port, l’excursion rapide de son contour et le départ sur le continent avec le bateau du soir. Il ne la connaissait que sur catalogue, ne devinait aucun de ses recoins, comme ceux qu’elle s’était appropriés, adolescente, prés du vieux château. Elle avait même caché dans les rochers, une cuiller et un couteau pour y pique niquer au détour d’une journée à bicyclette. Lorsque cela lui arrivait, elle retrouvait ses couverts blottis l’un contre l’autre, parfois frigorifiés. Elle les sortait comme si c’était un trésor de guerre, victorieuse de les arracher à leur sort. Elle avait fini par les oublier. Probablement portaient t-ils aujourd’hui, la rouille des années qui passent. A moins qu’une main amie les aient découvert et emporté dans un lieu abrité des embruns. Elle avait aussi fait des cabanes dans le bois de la Citadelle, avec des branches, des feuilles et de vieux tissus empruntés au garage de leur maison de la rue de l’Eau. Là encore, branches feuilles et tissus avaient certainement disparus, avalés par le sol et le temps qui passe. II ne l’avait jamais survolé sa terre à elle. Lorsque l’hélicoptère décollait du gris continental, elle surgissait minuscule. On la devinait juste à sa lumière, à son reflet ensoleillé au milieu de la mer que c’en était un miracle ! Bien sûr tous les jours n’étaient pas radieux mais même dans le froid, le brouillard ou la pluie, cette île charmait le cœur. Elle lui en parlait. Il l’écoutait, parfois amusé par l’énergie qu’elle mettait à lui décrire un lieu, une odeur, une couleur, parfois poli, légèrement ailleurs et toujours incapable de vibrer de cette émotion puissante qui s’incarnait littéralement en elle.

Ils avaient fini par y aller ensemble. La route jusqu’à Fromentine, le bateau, l’arrivée à port Joinville, la foule qui sort, se précipite, les uns dans les bras des familles, les autres chez les loueurs de vélo : islais et touristes se séparaient là sur cette esplanade. Elle n’était pas revenue depuis longtemps, elle n’y avait plus de parents, elle se sentait un peu touriste, un peu gauche aussi, elle n’était plus d’ici et ce moment la rendait timide et désemparée. Elle avait à cœur de lui faire connaitre son île et maintenant qu’ils étaient là tous deux, celle ci se dérobait sous ses pieds, s’enfonçait dans une brume qu’elle avait du mal à saisir. Personne n’était venu l’accueillir, personne ne la reconnaissait, personne ne pouvait deviner son désarroi. Les rires et les embrassades d’autrefois qui ponctuaient leur arrivée n’étaient plus. Ce deuil subi blessait son énergie, la rendait si vulnérable qu’elle avait envie de prendre ses jambes à son cou et de fuir. L’île en brume aux yeux de chat, lui interdisait ce repli. Elle regarda son homme alors qu’elle était prisonnière des contours de son rocher magique et vit qu’il était déjà à « Bi-Clown ». II ne perdait pas de temps en considération quelle qu’elle soit, il lui faisait signe pour qu’elle vienne essayer son vélo (hauteur de selle et de guidon, consignes en cas de crevaison). Bientôt ils partiraient tous deux, lui gai comme un pinson, prenant l’initiative, elle joyeuse d’être avec lui, laissant cette tristesse dans un petit recoin sombre de son être. Le jour où elle déplierait cette tristesse, elle y trouverait une certaine trahison, un sentiment d’abandon. Même si elle s’était absentée de cette terre immergée, elle la portait toujours dans son cœur, comme une amie chère à qui elle restait fidèle en toute circonstance. En retour, elle recevait de l’indifférence, et pire encore un certain mépris. Quelle était cette faculté que l’île possédait, d’attacher chaleureusement le cœur et l’âme, pour ensuite les rejeter à la mer juste parce que ses parents ou ses grands parents n’étaient pas de là. Elle savait pourtant que les ruptures projetaient sur le continent celui ou celle qui n’était pas d’ici. Elle savait que son sort ne pouvait être différent. Mais elle espérait qu’une exception tomberait sur elle.

Ils firent le tour, pédalant, rigolant, s’embrassant à chaque arrêt, se prenant la main caressante. Lorsqu’ils s’aimaient ainsi, elle retrouvait son énergie, le diapason qui l’emmenait à l’unisson. Le soir même, ils reprirent le bateau et elle se promit à ce moment précis qu’elle n’y retournerait plus. Elle préférait garder ses souvenirs et oublier ce passage qui la rendait étrangère. L’île de sa jeunesse battait dans son cœur, l’île d’Yeu, la réelle, venait de la renier.

Dans le bateau qui les emmenait à Fromentine, quelle ne fut pas sa surprise de tomber sur lui, l’amoureux de ses 18 ans. Il avait vieilli, ses cheveux bouclés grisonnaient quelque peu, il avait quelques kilos de plus, mais il y avait gagné une élégance et une jolie prestance. Il n’habitait pas l île, il y avait acheté une maison secondaire, il y retournait voir ses parents, sa famille, son frère resté là bas. Il avait le droit, lui, de se sentir chez lui, même sans y habiter à demeure, d’être accueilli à bras ouverts. Elle en était là de ses pensées moroses quand le charme opéra : les souvenirs surgirent, rugirent même comme le vent qui s’engouffre dans les rues étroites. « Te souviens-tu »lui disait-il. Et les fêtes de la «  crêperie bleue » dansaient devant leurs yeux. La crêpe d’un anniversaire passée au méthylène, offerte comme un trophée, suspendue au mur dans son cadre, prenant une forme bizarre, jusqu’à ce que la moisissure ne la ronge et l’empêche d’y rester à vie. « Te souviens-tu » disait-il. Et les virées à moto au soleil couchant jusqu’à la pointe du But roulaient des mécaniques dans leurs échanges. « Te souviens-tu » disait-il. Et les sorties en bateau du port de la Meule voguaient joyeusement dans leurs paroles. Il y avait l’unique fois où en plongeant, il avait pêché un homard. Elle voulait le relâcher tant elle trouvait que le crustacé l’implorait. Il y eut alors, bataille, tangage, cris puis bascule à la mer. Seul le homard restait maitre à bord. Elle l’avait alors rejeté à l’eau dans un effort surhumain sans que la bête ne la pince. Elle en avait déduit que c’était un signe qu’il devait être un prince de l’eau ou l’amant d’une sirène. Augustin avait toujours connu Déméter avec un imaginaire qui l’étonnait et parfois le ravissait. L’avait elle gardé ce monde magique ? Il se tourna alors et alors seulement vers l’homme qui l’accompagnait, son amoureux à elle. Souhaitait   t- il une réponse ou juste une confirmation ? Il n’eut pas la réponse. La sirène retentissait annonçant l’arrivée du bateau. Il était temps de descendre et que chacun reparte vers son univers. Ils échangèrent juste les numéros de portable pour une prochaine fois incertaine. Déméter était troublée par cette rencontre, comme si son île la rattrapait par la peau des fesses. Une certaine nostalgie s’emparait d’elle, sa terre se mélangeait au parfum, à la voix, au rire d’Augustin. Elle avait toujours aimé son rire communicatif, sa voix chatouilleuse aux accents souvent plein de conviction. Il était devenu avocat, avait rejoint Paris, construit sa vie, peut être même fait fortune avec ses plaidoiries. Ils s’étaient perdus de vue jusqu’à ce jour où l’île lui clignait de l’œil. C’est comme cela qu’elle voyait les choses. Le hasard n’existait pas, l’île avait ressenti son amertume, elle jetait dans ses bras l’amour de sa jeunesse. C’était à elle de ne pas le retourner à la mer comme elle avait fait avec le homard, à elle de revenir sur son rocher un jour où il l’accueillerait comme l’îslaise qu’elle avait cru être. Le passé ne pouvait se répéter, il pouvait juste être support d’un avenir qui pouvait se dessiner avec quelques saveurs de mer salée. Augustin l’appela dés le lendemain, pour lui dire son trouble, sa joie, son désir de la voir elle, si belle. Comment avaient-ils pu ainsi se perdre ? Elle reçut son enthousiasme avec affection, gentillesse et tendresse. Elle imaginait déjà qu’il pourrait l’accueillir à la descente du bateau, pour effacer la touriste en elle. Elle confondait les deux liens si étroitement imbriqués qui ne pouvaient se dénouer : lui et l’île. Il sentit cela très vite, sa finesse était toujours vivante. Il pouvait l’inviter elle et son amoureux dans sa nouvelle maison non loin du port de la Meule. Il avait toujours été attaché à ce lieu et surtout à la petite chapelle si blanche dans le soleil d’où l’on surplombe la mer et le port. Autrefois c’était l’endroit merveilleux où ils pouvaient être seuls au monde. C’était leur coin à tous les deux, où leurs cœurs battaient la chamade. Elle fut touchée qu’il ait choisi ce port d’attache, pour revenir là. « Bien sûr qu’elle allait venir, ils avaient tant à se dire  et ils étaient si désireux de retrouver les méandres de leur jeunesse ! » Elle voulait venir seule, retrouver ses bras à lui qui l’entourait autrefois ardemment : elle pouvait se débattre, jamais elle n’arrivait à leur échapper. C’était un jeu entre eux, un jeu de rire, un jeu où elle mettait sa force et sa ruse. Ce qui est sûr c’est que tous deux y mettaient leurs cœurs. Ils roulaient dans l’herbe, elle lovée contre lui, faisant parfois mine de s’en aller, lui la maintenant fermement sans violence, juste amoureusement tendre. Leurs jeans pouvaient prendre des couleurs d’herbe folle, leurs cheveux pouvaient s’emmêler de petits brins de feuilles ou de jolies pâquerettes, ils n’en avaient cure. Ils étaient sûrs que l’île souriait à les voir jouer ainsi. Ils ne pouvaient en être autrement tant la joie, l’insouciance et leur bonheur exultaient. Déméter voulait retrouver la voix d’Augustin dont elle aimait les intonations graves. Et ce qu’elle savait par-dessus tout, c’est qu’elle voulait tout simplement retrouver l’île, en lui.

Ils convinrent d’un weekend de printemps où Augustin serait déjà sur place. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’il y viendrait exprès pour elle. Il se sentait épris de cette femme et de tous les souvenirs qui remontaient à la surface. Ils s’étaient quittés bêtement : lui voulait partir travailler à Paris, elle voulait voyager. Chacun avait pris sa route, quelques cartes envoyées de ci de là : lui la Tour Eiffel, elle le Taj mal, lui Le quartier latin, elle New York, lui Notre Dame elle Mexico. Ils s’étaient lassés de cette correspondance et il n’y avait bientôt plus eu de nouvelle. Ce soir là, elle s’endormit pleine de sa jeunesse au bras d’Augustin.

Il prépara son arrivée comme s’il allait accueillir sa princesse. Il mit des fleurs partout, il se rappelait comme elle aimait cela, retrouva quelques tubes des années 80, chercha des Patagos qu’il fit revenir dans la crème et se précipita à l’arrivée de « l’Insula Oya » avec un bouquet de fleurs des champs dans la main. Elle le vit de loin, il s’était posté à l’endroit où ils se retrouvaient autrefois. Elle vacilla une seconde, tant le temps semblait n’avoir eu aucune emprise sur cet instant. Elle revenait sur l’île, Augustin l’attendait, elle n’était plus seule et le soleil brillait réchauffant tous les souvenirs. Elle courut vers lui, se faufilant entre tout ce que le bateau déversait d’hommes et de femmes auxquels s’agglutinaient des enfants. Ils se serrèrent comme deux oisillons qui s’étaient perdus dans le froid et la neige et partirent vers la Meule au volant de la jeep des années 1980. Emmitouflée dans son écharpe, le vent pouvait souffler, quelle importance ! Son regard à lui surveillait un tant soi peu la route puis divaguait jusqu’à elle, sa belle ! Il ne pouvait la quitter trop longtemps des yeux. Chaque seconde, se révélait si précieuse. Vivre l’instant présent prenait là toute sa consistance : la voir, l’entendre, l’écouter, la toucher légèrement comme une sonate pour piano et violon. Ils s’engouffrèrent dans l’allée qui remontait vers la maison blanche aux volets bleus. Elle ressemblait à celle d’une carte postale que l’on aime à envoyer sur le continent : « Bons baisers de l’île d’Yeu, on est heureux ! ». Elle découvrait ce lieu sans surprise, il semblait être sa colonne vertébrale. Déméter était émue et un peu chancelante de tout ce qui se révélait à elle dans cet instant fulgurant. La femme était magnifiée. Elle avançait avec son bouquet de fleurs des champs qui trouva refuge dans un vase aux couleurs des persiennes. Ils s’installèrent dans la véranda, autour d’une petite table de jardin en teck. Les patagos avaient un parfum de mer. Déméter avait juste envie de chanter et de danser. Cette joyeuse légèreté qu’elle retrouvait était son plus beau cadeau. Son cœur battait au rythme de ses vingt ans reprenant son passé au présent. Elle ne pensait plus à sa vie quotidienne, elle avait tout simplement pris un billet de retour en arrière. C’était pas plus compliqué que cela. Augustin sut deviner cette envie qu’elle avait de danser sur un air des années 80. Il l’invita et ils partirent dans un rock plutôt acrobatique. Leur connexion d’autrefois n’avait même pas pris la poussière. Elle gardait sa brillance et son entrain. Ils riaient, ils jouaient, ils étaient prince et princesse. Elle aimait la danse, elle aimait tourner sans jamais s’arrêter jusqu’à l’épuisement de son danseur. C’était toujours une certaine victoire pour elle de voir l’autre à bout de souffle. Augustin s’en rappelait et se fit un honneur de ne pas céder à la fatigue. Il la fit voltiger jusqu’à ce qu’elle s’envole. Elle retrouvait son partenaire d’autrefois dans la même énergie et la même puissance. Une fois de plus elle en fut troublée. Ce voyage en arrière lui rappelait «  Minuit à Paris » de Woody Allen. Elle effectuait un retour dans le temps avec la même intensité qu’avant. C’était comme si des petits lampadaires années 90 s’étaient allumées pour éclairer cette époque somme toute très heureuse de sa vie. A peine essoufflée, elle se précipita sur les patagos à la crème, avant qu’ils ne refroidissent. Les déguster, avoir leur douceur en bouche restait un plaisir dont elle ne se lasserait jamais ! Il suffisait de fermer les yeux et leur saveur ressuscitait l’île dans tous ses contours. Il retrouva les petits bruits de plaisir qu’elle émettait lorsqu’elle savourait sa vie. C’était des petites intonations qui ressemblaient à des « hum » trainants, avec une tonalité grave un peu gutturale. Il la regardait avec émerveillement comme une toute première fois. Elle captura son regard en un clin d’œil. Il sut à l’instant même qu’elle n’était jamais sortie de sa vie, qu’il l’avait attendu depuis tout ce temps et qu’elle ne repartirait plus vers un ailleurs. Leurs mains se prirent l’une dans l’autre pour se caresser tendrement. Leurs bouches encore pleines de cette saveur de mer salée, se retrouvèrent dans un continent tant apprécié de l’amour. Il laissa glisser ses doigts le long de la fermeture éclair de sa robe rouge, s’ouvrant un espace vers sa peau veloutée. Ses paumes se firent plume effleurant son dos puis sa taille, remontant vers ses seins ou le téton s’était durci et pointait son plaisir. Il pouvait rester ainsi des heures à s’effleurer. Si proche de lui, elle déboutonna sa chemise de coton bleue, fine au toucher, pour arriver sur son torse, qu’elle aimait embrasser de courts baisers coquins. Ils roulèrent comme des vagues, devenant flot continu de la mer à marée montante, éternité de bonheur, il en elle. Ils voyagèrent ainsi jusqu’au soir, inconscients du temps qui s’écoulait, dans une présence de l’un à l’autre qui les ravissait. La nuit vint les chercher, doucement, les enveloppant de sa pénombre. Déméter frissonnait, il la recouvrit d’une couverture en polaire et prépara un petit thé. C’était autrefois un de leur rituel. Ils avaient une dizaine ou plus de saveurs différentes thés de noël ou thés aux agrumes, thé vert bien sûr et rooibos pour le soir. Ils s’asseyaient ou parfois s’allongeaient sur le canapé et tasse en main, décidaient de la suite des événements. Déméter se sentait transporter des années en arrière et flottait dans un temps qu’elle n’arrivait plus à déterminer. Sa vie sur le continent, son amoureux d’aujourd’hui, tout s’évaporait pour laisser place à un retour dans le passé. Etait-elle dans le film de Woody Allen ? Elle se laissait glisser dans cet interstice, goûtant et humant sa jeunesse avec acuité. Tasse en main, ils décidèrent de partir faire un tour de l’île dans la jeep. Avec une bonne couverture et le chauffage à fond, ce devait le faire. Pointe du but pour écouter la mer, puis passage à port Joinville « à fond les gamelles », juste pour sentir l’atmosphère de la nuit et guetter les bars ouverts avant de filer vers Saint Sauveur et les plages. Une vraie virée et du vent en perspective ! Autrefois ils roulaient ainsi puis dansaient le samedi au bar de la Marine. Souvenir en main, ils allaient refaire une copie du passé qui se mettait à vivre dans l’instant. La jeep les attendait, alluma ses feux et vrombit de plaisir à l’idée de cette sortie nocturne. Les objets prenaient vie et Déméter pouvait palper l’énergie qui se déployait de cet instant. Elle s’enroula dans la couverture et hurla un « go ! » à la voiture qui franchissait le portail, Augustin aux commandes. L’île était noire ce soir là. Il n’y avait pas de lune. Cela décuplait des sensations étranges où chaque bruit pouvait avoir un écho qui s’amplifiait à l’intérieur de soi. Le vent soufflait, Déméter cherchait le bouton qui lui permettrait de garder cet instant en éternité. Autrefois elle appelait cela « arrêt sur image » ! Et tous deux s’immobilisaient jusqu’à ce qu’Augustin sorte de cet état en émettant un son ou un mouvement. A la pointe du but, ils saluèrent le phare au loin. Ils ne s’attardèrent pas, préférant aller humer la ville. Ils y trouvèrent un peu de monde et quelques bars ouverts. Ils continuèrent leur périple. Rouler restait leur intention. Ils retrouvèrent la nuit noire. Ils pouvaient essayer de percer cet étau, ils savaient qu’ils n’y parviendraient qu’au petit jour. Ce n’était qu’une question d’heures et la patience serait la meilleure arme. Plage des Sabias, ils descendirent de voiture pour aller mettre les pieds dans l’eau à la lueur des phares. Le sable était toujours aussi fin : enfouir ses pieds restait divin. Ils n’étaient plus que deux grands éclats de rire, main dans la main, pataugeant pieds nus, jeans relevés un peu mouillés par les vagues incontrôlables. Le froid commençait à les saisir ; ils reprirent le chemin du retour pour aller se réchauffer près du feu de cheminée dans la maison aux volets bleus. Une allumette suffit à créer l’étincelle qui fit flamboyer l’âtre. Les flammes faisaient danser de drôles de personnages dans la pénombre de la pièce. Déméter s’en amusait, allait à leur rencontre, leur parlait. Cela les faisait rigoler et prendre des couleurs orangées, si lumineuses que l’instant méritait un arrêt sur image. Mais les ombres continuaient leur danse, inlassablement jusqu’à en mourir. Avant de disparaitre, elles avaient laissé une douce chaleur qui incitait à fermer les yeux, à se lover dans cet espace moelleux entre nuit et jour. Enlacés le couple s’endormit de bonheur.

« Chic planète», Luis Trio la réveille à tue tête. « Amis terriens, Amies terriennes, han, han… dansons dessus oh, oh, oh…rien de plus beau que la terre …sous la neige ou au soleil… ».Elle perçoit les paroles par bribes, celles que son chéri aime tant lorsqu’il se lève heureux. Elle tend le bras, sent sa chaleur encore présente dans la douceur de la couette. Elle cligne des yeux, les ouvre à demi, les referme, les frotte entre rêve et jour, entre deux désirs. Les images de la nuit l’incitent à rester dans la douceur du lit, à continuer encore un tout petit peu à s’enfoncer dans l’espace de sa jeunesse, à vivre intensément son île, à rester dans sa fabuleuse histoire qui danse encore en elle une valse nostalgique. Mais plus forte est la présence de son amoureux qui chante sous la douche. Elle le rejoint, reçoit la pluie du pommeau, se blottit contre sa peau savonneuse et se met elle aussi à chanter.