Avis de tempête

Avis de tempête

AVIS DE TEMPETE

Colette Paillé

27 DECEMBRE 1999

Un cri vrille les tympans de Doris…C’est elle qui a crié…pour échapper à la vague monstrueuse qui l’enlace. Pour un tango mortel… Ouf ! ce n’est qu’un cauchemar dû à la tempête annoncée qui sévit depuis la veille. Elle ébouriffe ses cheveux. Vite, une bonne douche. Une eau salvatrice, cette fois ! Et de l’eau, il y en a…La pluie cingle la fenêtre. L’entrée du port a disparu…L’Île est coupée du monde !

Le miroir de sa coiffeuse lui renvoie son image. Doris a, parfois, du mal à se reconnaître. Des cheveux d’ébène frisés qui cascadent autour de l’ovale de son visage, des yeux verts frangés de longs cils, un nez petit et mince, une bouche ourlée en cœur : ce sont aussi les traits de son jumeau : Noé. Grands et élancés, ils se ressemblent vraiment tous les deux. Mais au niveau du caractère, ils sont bien différents ! Elle, elle est plutôt casanière. Après une licence de psychologie à la fac de Nantes, elle est devenue professeur des écoles. Elle enseigne à l’Ecole Primaire de Port-Joinville. Pour sa plus grande joie. Son frère a l’âme d’un aventurier. Après un parcours chaotique, de la Fac de Lettres à une école de journalisme, il est devenu photographe de presse pour la revue mensuelle « Equitable ». Il sillonne la planète pour fixer sur son objectif le quotidien des petits planteurs de café, de cacao. C’est sa manière à lui de faire de l’humanitaire. Il n’hésite pas à exposer ses photos dans le hall des grandes surfaces. Pour inciter les clients à acheter des produits de la marque « équitable ». Contribuer à assurer un minimum vital aux petits producteurs locaux, c’est sa « mission » ! Il ne vient pas souvent sur son île natale. Mais pour les fêtes de fin d’année, il avait envie de retrouver l’ambiance familiale et ses amis d’enfance.

Perdue dans ses pensées, Doris n’a pas vu le temps passer. Déjà 11 heures. Elle s’est levée tard. Sa nuit a été courte et…agitée. Sa meilleure amie, Caroline, fêtait son anniversaire. Elle avait invité tous ses amis, dont Noé bien sûr…D’ailleurs, ils ne s’étaient pas quittés des yeux, ces deux là ! Il ne restait plus qu’eux quand Doris était partie du Ker Chalon, où habite son amie, vers 2 Heures du matin…A ce moment-là, le vent n’avait pas désarmé. Sa vieille Opel Corsa se déportait dans les rafales…Où peut-il bien être, Noé ? se demande-t-elle…Elle ne l’a pas entendu rentrer dans la maison familiale qu’ils partagent, sur le port. Pourvu qu’il ne soit pas allé sur la côte sauvage comme il en avait l’intention, hier. Fixer sur l’objectif des gerbes d’écume, il adore ! Mais là, ce n’est pas raisonnable…

Quelques notes de musique se superposent au sifflement du vent…La mélodie de son portable sort Doris de ses réflexions…C’est sa mère. « Sais-tu où est ton frère ? » »Non, répond-elle, mais nous devons nous retrouver vers 13 h à la crêperie « La Caravelle » pour déjeuner, nous t’appellerons de là-bas ». Mais l’inquiétude maternelle pousse Doris à appeler le portable de son frère. Aucune tonalité. Elle compose aussitôt le numéro de Caroline. »Noé a passé la nuit chez moi. Mais il est parti vers 9 h ; il voulait aller à la Pointe du But, photographier la dernière tempête du millénaire ; je lui ai dit de rester éloigné des rochers… ». Ce qui ne rassure en rien Doris.Qui connait bien son jumeau et ses prises de risque !

Assise à une table du restaurant, la jeune institutrice s’impatiente. Toujours aucune nouvelle de Noé. Isabelle, leur mère, vient de l’appeler sur son portable. Pas de tonalité. Il est 13 H 3O. Caroline, la dernière à l’avoir vu, n’a pas réussi non plus à le joindre.

« Ce n’est pas normal, pense Doris, il devrait, de toute façon, être là ! » Elle appelle Antoine, son père, à son bureau. » Je passe te chercher à la crêperie avec ma voiture, il est peut-être en panne » répond celui-ci. Les voici sur la route côtière qui mène à la Pointe du But. Dans l’habitacle, l’angoisse est palpable. Les éléments sont toujours aussi déchainés. Des branches d’arbres, des poubelles, jonchent le sol, ralentissent la voiture. Ils arrivent derrière la corne de brume. La Fiat Panda, que Caroline a prêté à Noé, n’est pas là. Doris ne parvient même pas à ouvrir sa portière. Le vent est impitoyable. La tour à feu est à peine visible entre les assauts des vagues. Les récifs des Chiens Perrins écument de rage. Pas le moindre bateau à se mettre sous la dent !

« Si son véhicule n’est pas là, c’est qu’il a décidé d’aller sur un autre site, dit Antoine, on continue ».Ils passent devant le Grand Phare. Prennent la direction des Sabias. Traversent les villages de Cadouère, du Ker Chauvineau. Les rues sont désertes. Le ciel, plombé, a éteint la blancheur typique des maisons. Enfin, ils arrivent devant la plage. La presqu’île du Chatelet est fantomatique. Voilée d’embruns, recouverte d’écume…La Fiat est là, parsemée de flocons jaunâtres. Mais, vide à l’intérieur…Antoine s’extrait péniblement de son véhicule, suivi de Doris. Ils parviennent à descendre sur le sable, inspectent la côte. Aucune trace de Noé. « Je vais voir du côté du Vieux Château, dit Antoine »  tandis qu’elle rappelle sa mère qui est antiquaire, à St Sauveur. »On a retrouvé sa voiture, il ne peut être bien loin » dit-elle pour calmer l’angoisse qui commence à monter. Son père a fait demi-tour. Impossible de s’approcher du bord de la falaise. Trop dangereux !

Ils décident d’appeler les pompiers. La plupart d’entre eux sont des amis ; Ils sauront quoi faire. En attendant, ils essaient d’aller de l’autre côté de la pointe, vers la plage des Sables Rouis où le jeune homme a pu se mettre à l’abri. Ils y vont en voiture. Autre déception. Personne. Jean-Paul, le lieutenant des pompiers, est arrivé. Ses hommes se déploient, en cordée, de part et d’autre du promontoire rocheux. Isabelle est là aussi. Dans sa vieille fourgonnette de brocante, elle pleure…

Le temps s’est apaisé dans l’après-midi. Avec leur zodiac, les pompiers, s’éloignent un peu de la côte. Inspectant les plages, avec leurs jumelles. L’hélicoptère survole la zone. Les plongeurs fouillent les fonds rocheux… Mais il faut rentrer, la nuit tombe. Nuit blanche pour les proches du jeune photographe…La même question tourne en boucle : que s’est-il passé ?

Le lendemain, gendarmes et pompiers sont mobilisés. De la pointe du But à la Pointe des Corbeaux, ils descendent sur les rochers, dans les criques. La vedette de la S.N.S.M. patrouille. Les plongeurs du Club fréquenté par Noé, ne ménagent pas leur peine. Les courants marins ont pu entrainer le jeune homme au large ou drosser son corps sur le rivage. Personne n’ose prononcer le mot qui tue : noyé ! Selon Jean-Paul, une vague traîtresse a déséquilibré le jeune photographe…et l’a entraîné par le fond !

Des feux d’artifice éclatent sur toute la planète. Pour saluer son entrée dans le troisième millénaire. Aux antipodes de la liesse générale, la famille et les amis de Noé continuent leur quête. Pour trouver un indice. Son appareil photo, au moins…Qui indiquerait l’endroit exact où Noé serait tombé à l’eau. Mais en vain. Rien dans les creux de roches, ni dans les grottes comme celle de la Belle Maison. L’océan, énigmatique, garde ses secrets.  Dans la maison, sur le port, le temps s’est arrêté. Antoine et Isabelle, Francis et Thérèse, les grands-parents, revenus des Canaries, Doris, sont dans un état de sidération. Ils ne peuvent même pas imaginer qu’ils ne reverront plus Noé. Pas de preuves de sa mort. Pas de deuil possible.

Doris culpabilise. Si elle avait tenu compte de son cauchemar…la lame scélérate qui l’entrainait dans l’abîme était celle qui avait emporté son frère ! La télépathie entre jumeaux, c’est prouvé ! Elle aurait dû se précipiter sur la côte. Peut-être était-il encore temps de le sauver…Elle n’en parle pas à ses parents. Pourquoi en rajouter…

L’île entière est devenue un vieux disque gravé. Gravé par la courte vie de Noé : 23 ans ! Chaque lieu-dit est le sillon d’un souvenir : la plage de Ker Chalon évoque l’enfance et les baignades sous la surveillance de Mamie Thérèse, l’Ecole de Voile, c’est son adolescence et l’apprentissage de la navigation, le bois des Sapins abritait les pique-nique en famille, la plage des Soux, c’est sa jeunesse, là où ils se retrouvaient entre copains pour faire la fête…

Chacun surmonte l’épreuve comme il peut : Isabelle vend son magasin d’antiquités, elle rejoint Antoine, qui a été muté à Blois, dans l’administration. Les grands-parents, Thérèse et Francis, retournent aux Canaries. Doris reste sur l’île. Elle vit pour deux. Elle hante la côte sauvage avec son appareil photo, comme Noé. A l’affût du moindre signe, d’une dépouille échouée sur le sable…Elle ne se résigne pas ! Heureusement, ses petits élèves donnent un sens à son existence. Pour eux, elle entre en résilience.

Chaque soir, elle avale les gorgées de mots apaisants du livre d’Eckhart Tollé : » Mettre en pratique le pouvoir du moment présent ». Elle s’efforce d’habiter l’instant, de le vivre intensément. En pleine conscience. Au printemps, lorsque les ajoncs, les genêts, les asphodèles mêlent leurs fragrances dans l’air marin, elle se promène sur le sentier côtier. Respire à pleins poumons. Fixe sur son objectif le ballet incessant des mouettes. Reliée à l’univers, elle se sent en communion avec son frère où qu’il soit. Une présence impalpable l’accompagne.

Deux années se sont écoulées depuis le départ de Noé. Doris, soutenue par ses amis, a repris le cours de sa vie. Au mois de juillet 2002, elle organise, dans les locaux de l’ancienne poste, une rétrospective des œuvres photographiques de son jumeau. Alors qu’elle assure la permanence, un jeune homme fait le tour de l’exposition ; il reste longtemps absorbé devant une photo qui représente une plage échevelée de varech, un lendemain de tempête. « Je trouve ce cliché très évocateur, on dirait la chevelure du dieu de la mer Nérée, tel qu’il est représenté parfois dans la mythologie »dit-il, en regardant la jeune femme. Celle-ci se met à sourire, et dit » Et moi, je m’appelle Doris ! » « Non c’est une blague », dit l’inconnu qui éclate de rire. « Pas du tout, c’est mon père qui a eu l’idée de me donner le prénom de l’épouse de Nérée » « Il n’a pas eu tort : avec vos cheveux noirs et bouclés, votre regard vert comme la mer sous une certaine lumière, vous auriez pu poser pour représenter la déesse ! » Doris, un peu confuse, détourne la conversation. « C’est mon frère jumeau qui a pris cette photo, il était très doué… » « Etait, dites-vous, pourquoi ? »Bouleversée, Doris ne répond pas. Elle s’accroche au bleu des yeux de l’inconnu. A ses traits burinés par le ciseau du vent, son teint hâlé, elle en déduit qu’il est marin. Ses cheveux blonds lui donnent l’air d’un Viking. Il émane, de toute sa personne, une force tranquille. La détresse soudaine de la jeune femme l’émeut, il dit dit »Excusez-moi ». Il dit encore : »Je suis de passage sur l’île, j’aimerais que vous me serviez de guide pour la visiter ; si vous pouvez vous libérer naturellement. ».

C’est ainsi que les deux jeunes gens font plus ample connaissance. Elle lui apprend son île. Il est breton, s’appelle Gwendal. Il réside à St Gilles où il s’est inscrit à l’Ecole de skippers. Dans le cadre des exercices en mer, il fait la traversée jusqu’à l’Ile d’Yeu. Il a navigué sur tous les océans. Comme matelot, sur un vieux gréement, pour encadrer des jeunes en réinsertion.

Il se prépare pour la course Vendée-St Domingue. Affronter la mer, en solitaire, c’est son défi… En attendant, il profite de ses moments de loisirs, pour retrouver Doris.

Entre eux, c’est l’osmose totale. Lorsque, sur la jetée, elle aperçoit son bateau qui rentre au port, son cœur hisse la grand voile ! Ils font le tour de l’île, sac au dos. Gwendal est enthousiasmé par la beauté de la « perle de l’Atlantique », par ses petites plages, serties comme des joyaux dans le collier des rochers abrupts. Par le port de la Meule, blotti dans un écrin de granit. Dans la petite chapelle qui le domine, ils se font la promesse de s’aimer « contre vents et marées ». Sur la tour en ruines du Vieux Château, elle le photographie. Elle l’appelle « mon chevalier des mers ». Il la taquine en lui disant : « tu es ma déesse ». Il apprécie la convivialité qui règne entre les îlais. Tout est prétexte aux soirées festives entre amis. Qui résonnent de chants de marins. La vie sur l’île semble plus légère que sur le continent. Le jeune homme participe même à la traditionnelle pêche à la »morgate », à la turlute ! Bref, les amoureux croquent la vie, éternisent les instants passés ensemble.

Les grands-parents, les parents de Doris, sont revenus passer l’été dans la grande maison familiale du port. Le bonheur des jeunes gens apaise la douleur encore vive de la disparition de Noé. Papy Francis est sous le charme du jeune navigateur. Il organise un de ces piques-niques mémorables dont il a le secret. Dans le bois des Conches, la famille et les amis se retrouvent pour déguster huîtres et palourdes. Gwendal est stupéfait lorsque d’un coup de pelle dans le sable, au pied d’un sapin, Francis fait apparaître une bouteille de Bordeaux ! Vestige de la chasse aux tourterelles. Privilège datant de la royauté, qui attire sur l’île les chasseurs du continent. Il faut bien s’occuper en attendant le passage de ces pauvres oiseaux migrateurs ! Maryvonne, la mère du jeune homme, est venue faire la connaissance de toute la famille. Elle aussi, elle est enseignante, à ST Brieuc ; son mari, le père de Gwendal, est décédé en 1998, dans un accident de la circulation. Les jeunes gens partagent l’expérience cruelle d’un drame familial. Ce qui les rapproche encore plus.

Le jeune couple s’installe dans une maison de pêcheurs, au Marais Salé. Au terme de sa formation de skipper, il a trouvé un sponsor pour sa grande course. La marque EQUITABLE. (Doris y voit un signe de Noé). Son futur catamaran, sa « Formule 1 » des mers, est en chantier aux Sables d’Olonne. En attendant, il pratique la pêche côtière sur un caseyeur îlais.

Inexorable, le moment redouté par Doris, se précise. Après des essais de navigation concluants avec son voilier, Gwendal, se prépare à partir. Il a beau essayer de rassurer la jeune fille : »Tu sais, il y a beaucoup plus d’accidents de la route, que de naufrages, ma déesse. Nous resterons en communication ; je t’appellerai tous les jours ! », rien ne calme son angoisse…Elle assiste, aux Sables d’Olonne, au grand départ des concurrents de la course. Moment d’émotion extraordinaire. Une foule de spectateurs, acclame les héros du jour. Doris est fière de son marin. Rassurée par l’encadrement de l’événement. A la moindre alerte, les secours se déploient pour venir en aide aux navigateurs.

Gwendal tient parole. Grâce à la liaison satellite, il lui téléphone chaque jour. Sur son ordinateur, elle suit la progression de l’Equitable sur la carte marine. Le jeune marin est bien placé. En quatrième position. Dans sa classe, elle a affiché le parcours des concurrents de la course. Ses élèves sont passionnés par l’avancée des bateaux. Des petits drapeaux indiquent leur position. Les parents, enthousiastes, suivent l’évolution des navigateurs. Entre îlais, on partage tout !

8 N0VEMBRE 2004

« Pourquoi ! », crie Doris, debout sur le bord de la falaise. Le ressac éructe ses imprécations d’écume, en contrebas de la Pointe du Chatelet… la jeune fille est submergée de chagrin. Elle avait encore fait cet horrible cauchemar : une vague tentaculaire la projetait au fond de la mer…elle ne pouvait plus respirer…Son radio-réveil l’avait sortie de sa terreur nocturne pour la replonger dans le désespoir. Les mots cruels de Radio Neptune résonnent encore dans sa tête : »Des nouvelles du large viennent endeuiller le monde maritime ; le sympathique Gwendal Kermeur, concurrent de la course en solitaire Vendée-St Domingue est porté disparu. Son catamaran « L’Equitable » a été repéré fortement endommagé par la tempête, par Alan Bates, un autre participant qui se trouvait sur zone. Il s’est dérouté pour lui porter secours, mais le bateau était désert… »

De son portable, Doris avait aussitôt appelé le PC de la course, aux Sables. Jean-Pierre, l’organisateur, lui avait confirmé la nouvelle. Les recherches se poursuivaient. La veille, un vent à trente-cinq nœuds et une mer forte et agitée avaient provoqué beaucoup d’avaries dans la flottille de la course. Certains concurrents avaient dû regagner le port le plus proche pour réparer.

Personne ne comprenait cette disparition. Les navigateurs s’attachent pour manœuvrer, évitant ainsi les accidents…Un hélicoptère survolait les flots qui s’étaient calmés pour déceler la moindre présence à la surface. Ne voulant plus rien entendre, elle avait pris son vélo. Après une fuite éperdue, elle s’était retrouvée à l’endroit même où Noé avait, lui aussi, disparu. Le bateau de pierre, surmonté d’une croix, érigé à la mémoire des péris en mer, était son refuge. Il était le gardien de la mémoire de son frère.

Sa colère se perd sur la crête des vagues. Elle comprend la rage de Jeanne de Belleville lorsque son mari, Olivier de Clisson, fut mis à mort par Philippe VI, roi de France. Devenue corsaire, elle attaquait les vaisseaux français, ne faisant pas de quartier. L’ennemi désigné, auquel la jeune fille fait face, ne lui répond que par un grondement sournois. A quoi bon les prières, les incantations qu’elle était venue psalmodier sur la lande. Les « Conduis sa barque au rivage, garde-la de tout naufrage » qu’elle adressait à Marie, l’Etoile des Flots, comme au temps des grands pardons, s’étaient perdus dans la brise marine. Son chevalier des mers, en joutant avec l’ouragan, avait été désarçonné…

Doris reprend son vélo, pédale furieusement pour regagner le port. De nouveau, elle appelle le responsable de la course. « Rien de nouveau ; un bateau patrouille sur la zone. Le gilet de sauvetage de Gwendal n’était pas dans son catamaran. Il l’avait sans doute sur lui. Mais la hauteur des vagues, ne lui laissait pas beaucoup de chance de s’en sortir … ». Elle n’attend pas qu’il termine, elle raccroche. Et se raccroche à l’espoir fou que le jeune marin s’en soit sorti… recueilli par un cargo qui passait à proximité…

Comme pour Noé, l’attente est insoutenable…Doris sombre dans l’irrationnel. Elle reproche à son père de lui avoir choisi ce prénom qui porte malheur. Le dieu de la mer est un dieu jaloux. Il lui reprend ceux qu’elle aime, pense-t-elle, dans son délire. Un médium renommé, qu’elle consulte sur le continent, n’a pas pu, avec la photo du jeune homme, entrer en communication ! Ce qui réconforte la jeune femme. Gwendal est vivant quelque part, pense-t-elle. Ses amis n’osent pas éteindre la petite flamme d’espoir. Qui la maintient debout…

Caroline lui conseille de consulter un psychologue, Damien, qui vient à l’hôpital local une fois par semaine. Grâce à lui, elle reprend pied, peu à peu. Se replonge dans ses lectures « thérapeutiques ». Quelques vers d’Apollinaire lui semblent adressés :

Mon beau navire, ô ma mémoire,

Avons-nous assez navigué,

Dans une onde mauvaise à boire,

Avons-nous assez divagué

De la belle aube au triste soir…

C’est un signe, se dit-elle. Je dois reprendre le cours de ma vie. Comme Noé, Gwendal est à ses côtés. Son amour, comme un cri de lumière dans les ténèbres, la soutient… Contre vents et marées…

Pendant les vacances de Février, elle part en République Dominicaine, chez des amis de son frère : Patria et Carlos. Ce sont des petits producteurs de cacao. La chaleur de leur accueil la réconforte. Avec eux, elle visite St Domingue. Sur le remblai, le Malecon, elle ne peut s’empêcher de dévisager les passants. Parfois, une chevelure blonde, aperçue de dos, lui fait battre le cœur…C’est là que Gwendal devait débarquer…

En rendant visite à Maria, la sœur de Patria, qui vit dans un barrio, un bidonville de la capitale, Doris relativise le poids de sa peine. Le sourire des enfants, qui vivent dans une extrême précarité, leur joie de vivre, lui font comme un électrochoc. Elle reviendra, pendant les grandes vacances, aider l’Association Française Allegria. Qui vient d’ouvrir un foyer pour les enfants des rues, dit-elle à ses amis, en se rendant à l’aéroport.

Elle retrouve son île avec bonheur. Forte des décisions prises, elle rassure ses parents qui se font un sang d’encre. Revenue dans la maison familiale, elle finalise son projet d’aide à l’Association. Avec les photos des enfants dominicains qu’elle a prises, elle va faire une exposition à Nantes. Pendant les vacances de Pâques. Dans la galerie d’un ami de Noé, passage Pommeraye. Elle demandera un droit d’entrée, au profit de ses protégés. Proposera aux visiteurs de parrainer les orphelins du foyer.

15 AVRIL 2005 –

L’exposition est un succès. Grâce aux relations nantaises de Doris qui ont assuré la publicité de l’événement. Les parrainages, nombreux, vont permettre aux enfants de suivre une scolarité normale. Elle a jumelé, par correspondance, sa classe de CM2 avec l’école primaire de Guaricano, un « barrio » de ST Domingue.

Alors qu’elle descend les marches du Passage Pommeraye, une affiche attire son attention : la photo en gros plan du visage d’un homme, hirsute, les traits creusés, le menton perdu dans un collier de barbe, porte cette information : « si vous reconnaissez cet homme, appelez ce numéro de téléphone ». Elle s’approche, reste figée, le cœur battant. Les yeux bleus de l’inconnu sont ceux de Gwendal ! Fébrilement, elle sort son portable, appelle le numéro affiché. C’est celui du commissariat. Elle apprend que cet homme a été conduit au Centre Hospitalier. Qu’il est actuellement dans le service de neurologie. Qu’il a été trouvé, Place du Commerce, inanimé, le 5 avril dernier. Mais qu’il ne se souvient même pas de son nom !

Doris se précipite dans le tramway le plus proche qui la conduit jusqu’à l’Hôpital. A l’accueil, elle demande le numéro de chambre de l’inconnu, en neurologie. Elle dit qu’elle l’a reconnu. Que c’est son compagnon, Gwendal Kermeur. Qu’elle en est certaine. La secrétaire appelle le Dr Fontenoy, qui suit le jeune homme. « Le docteur souhaite vous rencontrer avant de vous autoriser à voir son patient » dit-elle. Doris trépigne d’impatience, dans la salle d’attente du service. Enfin, un homme grisonnant, en blouse blanche, l’interpelle : »c’est vous qui dîtes avoir reconnu notre amnésique, venez dans mon bureau » La jeune femme le suit. Assise en face du médecin, elle lui raconte la disparition, en mer, de Gwendal. « Je sais, dit-elle, c’est incroyable…mais c’est lui ! » »Ecoutez Mademoiselle, il se peut que ce soit lui mais ne vous réjouissez pas trop vite. Cet homme ne se rappelle de rien, comment pourrez-vous savoir si c’est celui que vous croyez ? » « Si je peux le voir, je suis sûre qu’il me reconnaîtra… » »C’est un cas d’amnésie post-traumatique, je ne pense pas qu’il puisse reconnaître qui que ce soit ! »

Sur ce verdict sans appel du spécialiste en neurologie, Doris est autorisée à entrer dans la chambre du patient inconnu. L’homme, qui a été rasé, est le sosie parfait de Gwendal. Amaigri, les yeux dans le vague, il la regarde s’approcher de son lit. « Bonjour mon amour » dit Doris, en se penchant pour l’embrasser. « Qui êtes-vous ?», dit-il dans un geste de recul. Déçue, la jeune femme persiste : »Nous vivions ensemble avant ta disparition en mer, alors que tu naviguais sur ton catamaran « L’Equitable », en tant que concurrent de la course en solitaire :Vendée-St Domingue » « Je suis désolé, je ne me souviens pas de vous, ni de personne d’autre d’ailleurs » »Je vais prévenir ta mère, Maryvonne, qui habite St Brieuc. Tu la reconnaîtras peut-être » « j’ai quelques flashes , parfois, lorsque je dors. Je vois toujours une petite maison blanche, sur une falaise, au-dessus d’un port « « Notre-Dame de Bonne Nouvelle, une petite chapelle, située en haut du Port de la Meule » s’écrie Doris.

Le jeune homme pousse un soupir de soulagement. Enfin, il retrouve un repère dans sa mémoire perdue. Il dévisage intensément celle qui lui fait reprendre goût à la vie. Si elle n’apparait pas encore dans ses souvenirs, il est sûr qu’elle ne l’a jamais quitté. Comment aurait-il pu oublier son regard « vert comme la mer sous une certaine lumière »…