Boum

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Zoé Behiels

 

La sortie du Pont d’Yeu, un jeudi, 19h30, au milieu du mois de juillet. Des petites hordes de touristes débarquèrent et la gare maritime se remplit. Il y avait des retrouvailles, des embrassades, beaucoup de sourires, un peu de fatigue aussi et quelques taxis qui attendaient sagement leurs clients.

Et puis au milieu de cette activité deux jeunes filles qui avaient un peu moins l’air de touristes. Peut-être parce qu’elles étaient seules, peut-être parce qu’elles avaient l’air de reconnaître. Deux couples assez âgés les attendaient et s’empressèrent de leur demander si le voyage s’était bien passé. « Dis-donc, elles se débrouillent comme des grandes ! Plus de 1 000 kilomètres, ça fait une trotte, pas trop fatiguées ? Si un peu quand même hein !? Vous avez faim, oui ? Eh bien tant mieux ! » La petite troupe prit le chemin de la maison. On s’arrêta en chemin pour déposer les amis devant chez eux pour ensuite pousser la porte d’une jolie petite maison parfaitement typique de l’île.

 

Non loin de là, une femme cria et se retourna vivement. Henriette était prise la main dans le sac ou plutôt sur le sac ! Elle s’élança, se frayant un passage dans la foule. Ses vieux membres lui hurlaient de s’arrêter mais elle n’écoutait que son instinct de survie. Talonnée par la femme et son mari, la voleuse accéléra l’allure. Si elle ne semait pas ses poursuivants, elle était sûre de passer un mauvais quart d’heure. La honte lui tordait l’estomac, elle sentait tous les regards brûlants de dégoût qu’on posait sur elle. En quelques années de métier, elle n’avait été repérée que deux fois, c’était la troisième. Heureusement, elle avait un avantage, elle connaissait Port-Joinville comme sa poche et malgré la rapidité de ses poursuivants, elle parvint à les semer. Un seul problème subsistait. Un gros problème : dans peu de temps, son signalement allait être communiqué à la gendarmerie et, n’étant pas une inconnue de l’île, elle ne donnait pas cher de sa peau… Elle soupira intérieurement (n’ayant pas encore repris son souffle). Alors c’est comme ça qu’allait s’achever sa « carrière » et sa misérable vie… derrière des barreaux… Bon, se reprit-elle, j’exagère, ça n’est pas obligé qu’ils me reconnaissent, après tout, j’ai encore quelque temps à vivre sur cette île…

 

Pendant ce temps, un taxi trimballant une famille de touristes s’arrêtait devant le camping municipal. La famille s’empressa de monter les tentes. Parmi eux, un ado qui devait avoir environ 14 ans s’éloigna à la découverte du camping. Il avait de grands yeux bleus un peu turquoise qui se perdaient parfois dans un au-delà infini. Timéo pensa à sa mission : trouver une fille qui résidait avec sa sœur chez ses grands-parents à Port-Joinville. Gagner sa confiance puis, loin des regards, la « kidnapper » et la « livrer » à ses supérieurs. Ils se chargeaient du reste et ne lui feraient (avaient-ils promis) aucun mal. Il avait une photo et quelques autres renseignements sur sa cible. Certes, il fallait la trouver, la partie la plus difficile de la mission mais il avait du temps et ne doutait pas de son don pour reconnaître les visages. La fille en question était la leader d’une association secrète et anti-nucléaire de jeunes écolos. L’association était sur le point de mettre son nez dans une affaire plutôt dangereuse. Il avait surpris une conversation qui laissait penser que cette affaire avait un quelconque rapport avec l’Ile d’Yeu. Au début, Timéo, Wall-e (prononcer « ouali ») de son nom d’agent, avait refusé de prendre la mission pour deux raisons :

1- la fille avait son âge et il avait du mal à se représenter en train de la chloroformer

2- il n’était pas sûr de l’honnêteté de la cause et puis, il n’avait rien contre les écolos anti-nucléaires…

 

Mais, il avait fini par céder ; les frais de voyage étaient entièrement compris, autrement dit, ils payaient les vacances de sa famille. Quelques jours loin du quartier et de la violence leur ferait du bien à tous.

 

***

Le lendemain Timéo et sa famille se rendirent à la Raie profonde (Baie profonde pour les touristes). C’est également à cette plage qu’allèrent Ada, Lilo, Papilou et Mamidou. Lilo, en s’avançant sur le sinueux chemin de sable se délectait du sentiment de joie qu’elle ressentait en foulant le sable chaud. En s’installant à leur place habituelle, vers les rochers, elle remarqua immédiatement le garçon aux beaux yeux qu’elle avait aperçu sur le bateau. Belle coïncidence. Dans l’après-midi, ils s’observèrent mutuellement sans que leurs regards ne se croisent une seule fois.

 

Ils y retournèrent tous le lendemain. Lilo jouait aux raquettes avec son grand-père qui commençait à s’épuiser. Timéo finissait le château de sable avec sa sœur. Asia mit le drapeau et alla se baigner. La balle tomba une énième fois mais cette fois, c’est lui qui la ramassa. Il la tendit à Lilo qui lui sourit et le remercia, leurs regards se croisèrent. Aucun des deux ne voulait bouger.

Il brisa le silence :

– Tu t’appelles comment ?

– Lilo et toi ?

– Timéo. C’est un joli nom Lilo, c’est pas très commun.

– Merci…Timéo aussi c’est joli.

– Merci.

– …

Il prit son courage à deux mains.

– Tu veux aller nager avec moi ? Je vais à la deuxième bouée.

– Heu, oui, je veux bien, j’arrive dans 2 secondes.

Elle s’éloigna et rejoignit son grand-père pour le prévenir.

– Je suis vanné. Tu le connais ?

– Nan, enfin si maintenant.

– (avec une lueur malicieuse dans le fond des yeux) Il est plutôt mignon dis-donc.

– Pas mal, pas mal…

Si elle avait dit ce qu’elle pensait vraiment, elle aurait dit qu’il était carrément magnifique.

Elle mit fin à ses pensée et rejoignit Timéo. Les deux ados s’éloignèrent du rivage. Arrivés à la bouée, ils s’y accrochèrent et leurs mains se touchèrent. Loin du regard et des oreilles de leurs familles ils parlèrent de tout et de n’importe quoi comme de vieux amis. Chacun confia à l’autre des choses qu’il n’avait jamais dites à personne. Ils rentrèrent à la plage seulement quand leurs dents se mirent à claquer et que leurs lèvres viraient au bleu. A aucun moment Lilo n’évoqua l’association ni Timéo sa mission.

 

***

Henriette sortit de son lit et s’aspergea le visage d’eau froide. Elle s’observa dans le miroir. Sans maquillage, elle ressemblait (d’après elle) à un vieux cadavre. A défaut d’une séance chez le coiffeur ses cheveux blanchissaient vers les racines. La seule chose dont elle était fière, c’était ses yeux. De profonds yeux violets avec quelques reflets gris. A son grand malheur, aucun de ses enfants ni de ses petits enfants n’en avait hérité.

Depuis la course-poursuite d’avant-hier, Henriette avait réfléchi à la façon dont elle occupait sa retraite. Au début, elle voulait la couler paisiblement dans une belle résidence, tranquille… Elle avait très vite vu que sa pension ne suivrait pas. Écœurée par la richesse de certaines personnes qu’elle côtoyait à l’île d’Yeu et en pleine galère financière, elle avait commencé à voler. Aujourd’hui, elle avait assez économisé pour quelques années. Pourtant, elle ne se voyait pas du tout arrêter. Elle s’aperçut que c’était la dose d’adrénaline et d’aventure qui lui avait manquée toute sa vie. Ça lui permettait aussi de surmonter sa solitude et d’occuper ses journées. Que ferait-elle sinon ? Du tricot ? De la cuisine ? De la couture ? Non, elle n’était douée pour rien de tout ça… Tant pis, elle continuerait de voler…

 

***

Quand Lilo avait dit son nom, le cœur de Timéo avait fait un bon phénoménal dans sa poitrine. Pourquoi ? Pourquoi elle ? Il n’avait pas eu à la chercher, le hasard s’en était chargé… Faut dire qu’il avait noté une légère ressemblance avec la photo mais c’est comme si son « don » avait fermé les yeux sur ce cas. Il aurait pu faire que tout s’arrête là, il aurait pu faire rapidement ce qu’il avait à faire, il aurait ensuite pu vite l’oublier. Mais maintenant, il savait trop de choses personnelles sur elle… C’était trop tard, il ne pouvait plus l’oublier… il ne voulait plus l’oublier. Il voulait la revoir, encore et encore…

Plusieurs jours paisibles s’écoulèrent, les deux ados partageaient leur temps entre leur famille et leur amitié. Quoique qu’ils n’étaient plus très sûrs de cette dernière. En effet, leurs sentiments l’un envers l’autre croissaient de jour en jour… Jusqu’à celui où, aidé de nombreuses insinuations de la part de Timéo ils osèrent s’embrasser. Lilo fut rapidement dopée aux sourires de Timéo. Quant à lui, c’est impuissant qu’il assistait au naufrage de sa mission. Il tentait de ne pas penser au lendemain où l’UPSS pouvait surgir et détruire ses vacances.

 

***

Henriette n’avait pas l’habitude de s’en prendre aux jeunes et encore moins aux garçons, mais là, la tentation était trop forte : elle venait de voir sa mère lui donner 20 € pour aller chercher des glaces et le snack était à 60 mètres dont 40 à peu près déserts. Elle pourrait enfin renouveler sa nouvelle teinture Marilyn Monroe. Mais c’est ce moment que choisirent Lilo et sa famille pour arriver aux Vieilles, la jeune fille repéra Timéo et lui fit un signe qu’il lui rendit. Henriette vit cet échange amical et ça ne lui plut pas du tout ; cette peste allait tout gâcher ! Heureusement, la peste s’éloigna et elle passa à l’action.

Timéo s’aperçut soudain de la présence d’une vieille aux cheveux blanchissants qui boitillait dans sa direction. Elle l’abordait d’une voix chevrotante lorsqu’elle trébucha et s’étendit de tout son long sur les graviers. Surpris, l’adolescent rangea méthodiquement le billet dans sa poche pour aider la vieille dame. Elle n’avait pas l’air bien et il dut rester quelques minutes avec elle avant qu’elle ne puisse prendre un bus pour Port Joinville. C’est au moment de payer les glaces qu’il se rendit compte que son billet avait disparu. Il revint sur ses pas mais ne le trouva pas. Il pensa alors à la dame qu’il avait aidée et un soupçon qui devint une évidence s’imposa : elle lui avait volé son billet ! Il ne voyait pas d’autre explication. Timéo fit patienter le vendeur et rejoignit ses parents pour leur expliquer l’histoire. Ça ne les empêcha pas de le réprimander sévèrement. Quand même, 20 €, ça n’est pas rien ! Tu pourrais faire attention, on ne peut vraiment rien te confier…etc. Impuissant, il maudit la voleuse de tout son cœur.

 

Une fois chez elle, Henriette put enfin observer l’étrange objet qu’elle avait – sans faire exprès – pris avec le billet. Ça ressemblait à un bip pour pompier avec un écran plus grand et un seul bouton. Au dos, on pouvait lire un logo avec ces 4 lettres : « UPSS » et dessous : « Unité Privée pour Services Spéciaux ». Qu’est-ce que ça faisait dans la poche d’un ado ? Ça sentait fort les activités illégales… Elle était en train de l’examiner quand, soudain, il se mit à vibrer. Henriette sursauta, sur l’écran s’affichait le mot «URGENT» et un numéro de téléphone. Sans réfléchir, elle appela. Ça répondit à la 1ère sonnerie et le « bip » s’arrêta de vibrer. C’était une voix grave et masculine : « Allô Wall-e ? » Aïe, un nom de code comme dans les films, le cœur d’Henriette s’emballa. « Non, ça n’est pas « Ouali », à qui ai-je l’honneur ? » Sa voix n’avait pas tremblé, elle en était très fière. Le téléphone resta muet un instant. Alors, on a peur ! pensa la vieille femme. Et puis la voix grave et masculine résonna à nouveau mais d’un ton complètement différent : « Maman !? ».

 

***

C’est à six heures que la famille Loni rentra au camping. Timéo appuyait son vélo contre un arbre lorsqu’il remarqua un gros malabar et un petit homme qu’il avait déjà croisé quelque part. Ah oui ! Il l’avait vu chez M. Esteban, son « patron ». Il s’appelait Joe. Il était venu pour lui. Timéo se figea. Joe fit un signe de la tête pour dire qu’il pouvait parler plus loin. Le jeune garçon trouva un prétexte pour s’éloigner et rejoignit avec la peur au ventre les deux hommes qui l’attendaient.

– Alors gamin, on répond plus au téléphone ?!

– Heu… il fouilla dans ses poches et feignit la surprise. Il avait bien vu que la voleuse lui avait pris son bip avec le billet.

– Alors ?

– On me l’a volé ! Une vieille femme me l’a volé, tout à l’heure, avec 20 € aux Vieilles près du snack !!

– Ah bah oui ! bien sûr, j’aurais du m’en douter ! lança Joe, ironique.

– C’est vrai ! il sentit sa voix trembler et se ressaisit.

Le malabar s’avança, menaçant. Au quartier, ceux qui s’en prenaient à Timéo, bien que plus grands que lui, résistaient rarement à une prise d’un 1er Dan d’aïkido. Mais, aujourd’hui, c’était différent.

– Dis plutôt que tu l’as jeté pour te débarrasser de nous et vivre tranquillement ta vie avec ta nouvelle petite amie ! Tu sais que quand on s’est engagé dans une mission, on va jusqu’au bout. Quand on sort de l’œuf, on ne s’attaque pas à plus gros que soi !

– Si je suis si peu important à vos yeux, pourquoi je vous fais si peur !

Le gorille refit un pas et Timéo commença à paniquer.

– Oh mais il devient insolent le morveux !

Timéo ravala la colère qui lui brûlait la gorge. Joe poursuivit :

– Comme tu ne sembles pas disposer à enlever ta petite amie, je vais te proposer un marché. Enfin sauf si elle est livrée demain au soir ?

– Je pense qu’elle n’y sera pas, répondit-il avec beaucoup de calme.

– Bon, alors voilà le deal : tu te doutes que si nous faisons appel à toi et à la racaille de ton genre, ça n’est pas par incapacité à le faire nous-mêmes mais pour être plus protégé en cas de pépin. Et si tu ne respectes pas tes engagements, nous ne sommes pas obligés de tenir les nôtres… Par exemple, celui de ne pas faire de mal à ta princesse… Mais, quoi que tu fasses, ça ne compromettra pas pour autant la mission.

Il marqua un temps d’arrêt pour laisser l’adolescent digérer ses paroles puis il reprit :

– Il y a une boum pour jeunes dans deux jours au Casino de l’île. Le lieu et le moment parfaits pour un enlèvement en toute discrétion, pour toi aussi bien que pour nous. Si tu acceptes de le faire, tu rentreras au camping seul, sans la raccompagner car elle t’aura assuré qu’elle pouvait rentrer toute seule. Mais, elle ne rentrera pas car tu nous l’auras livrée avant aux abords du bâtiment. Tu feindras la surprise et assureras que tu l’a vue s’éloigner. De toute façon, la police ne mènera pas une enquête très poussée… Si c’est nous qui nous en occupons, tu n’auras rien à faire si ce n’est te taire. Par contre, nous ne garantissons pas la bientraitance de ta chérie. Tu as le choix. Bien sûr, tu peux ne pas l’emmener à la boum ou nous dénoncer à la police, mais tu n’en feras rien pour des raisons qui ont été clarifiées à ton entrée au sein de l’UPSS…

Comme si Timéo ne l’avait pas remarqué plus tôt, il ajouta :

– Tu n’as pas d’issue.

– Oui, j’ai bien vu, répondit-il d’un ton accablé. Combien de temps M. Esteban a-t-il mis pour échafauder ce plan ?

– Moins longtemps que tu ne le crois. Ah, et j’allais oublier, j’ai une petite mission personnelle pour toi. Ça t’occupera.

Joe expliqua tout en détails, donna quelques précisions supplémentaires et lui et son acolyte s’en allèrent d’un pas pressé ; il avait un bateau à prendre.

 

***

– Esteban !?

– Mais qu’est-c’que…

– Non, non, non, c’est moi qui pose les questions ! Qu’est-c’que c’est que ce bidule qui vibre et pourquoi c’est toi qui réponds ?

– Où est-ce que t’as eu ce « bidule » comme tu dis ?

– Réponds à mes questions d’abord !

– Où est le garçon à qui ça appartenait ?

– Je ne sais pas de qui tu parles ! Je l’ai trouvé par terre mais toi, tu me dois des explications !

– Ne t’énerve pas ! Je vais t’expliquer. J’ai du remplacer un pote qui organise des jeux. Des sortes d’enquêtes, il travaille au centre de vacances de l’île. Il avait un rendez-vous, du coup c’est moi qui réponds au téléphone et donne les instructions aux gamins.

Henriette était sceptique.

– Ah, et c’est qui ton pote ?

– Tu le connais pas.

– Et le logo  « UPSS », je suppose que ça fait partie du truc.

– Oui.

– Et le garçon dont tu m’as parlé ?

Esteban comprit qu’il avait fait une erreur en évoquant Timéo. Il était à court d’explications farfelues…

 

***

Le lendemain matin, Timéo se leva de bonne heure et décida de s’occuper de la mission que Joe lui avait donnée. Il était déprimé et se torturait sans arrêt l’esprit, se demandant s’il allait avoir la force de faire ce qu’il avait à faire, s’il ne fallait pas mieux prévenir la police… etc. Timéo s’introduisit dans la réserve de Super U avec la mallette (qu’il avait camouflée dans un sac de plage pour plus de discrétion). Il avait parfois fait des transports de drogue ou de cash, mais c’était plus simple. Et d’ailleurs, la valise lui paraissait bien lourde pour ce genre de chose. Même très lourde. Il s’interrogea un moment sur ce qu’elle pouvait contenir. Mais il mit cette question à l’arrière-plan de ses pensées, trop occupé par l’obsession de trouver une solution au chantage. Dès que les employés quittèrent la réserve, il alluma sa lampe de poche et chercha la trappe dérobée dont lui avait parlé Joe. Il la trouva sous un chariot plein de yaourts. Il souleva le bout de plancher et descendit à l’échelle qui se présentait à lui. Non sans mal car son sac lui pesait. Quand il arriva en bas, il remarqua un petit boitier métallique incrusté dans la pierre, il souleva le couvercle et tapa le code qu’il avait appris par cœur. Dans le mur, un battant coulissa, Timéo pénétra dans une sorte de monte-charge, il appuya sur un bouton et l’ascenseur s’ébranla dans un bruit de ferraille. Il descendit plusieurs étages puis s’arrêta net. Hors de l’appareil, des sortes de ruines s’étendaient sur plusieurs dizaines de mètres carrés. A un endroit très précis, l’adolescent commença à écarter quelques pierres puis creusa un trou d’au moins un mètre de profondeur. Au bout d’un moment, les pierres laissèrent la place à un sol lisse et froid. Il déposa la mallette et fut tenté de l’ouvrir mais se ravisa, ça pouvait contenir n’importe quoi. Ensuite, il tâtonna un peu et trouva un petit creux, il y enfonça un stylo, une partie du sol s’ouvrit et la valise tomba. Timéo reboucha le trou, remonta dans le monte-charge, gravit l’échelle, sortit dans la réserve pour enfin aspirer un grand bol d’air frais. Il n’avait jamais vu une mission aussi singulière. Joe avait – certainement sans faire exprès – laisser entendre que les ruines n’étaient qu’un simple décor, mais qu’y avait-il en dessous ? Bof, sûrement une planque de mafieux ou quelque chose du genre. En tout cas, une très bonne planque. Mais comme pour la question du colis, il passa rapidement.

Timéo rejoignit le camping absorbé dans de sombres pensées.

 

***

Henriette revenait de la plage. Elle repensa à la conversation qu’elle avait eue hier avec son fils. Il avait l’air très bizarre, perturbé, mal à l’aise… Si l’histoire du centre de vacances passait, celle qu’il avait sortie après en expliquant pourquoi il savait que le bip appartenait à un garçon qu’il avait l’air de connaître, celle-là était tellement compliquée et biscornue qu’elle en devenait assez invraisemblable. Elle prit la décision d’aller mener une petite enquête à la colonie de vacances. De toute façon, son instinct maternel lui disait clairement que son fils était embarqué dans une sale affaire. Elle soupira, c’était bien son fiston. Après tout, telle mère, tel fils…

Comme elle passait devant la gare maritime au moment de l’arrivée d’un bateau, elle en profita pour détrousser une jeune femme seule et élégamment vêtue. Henriette rangea la sacoche qu’elle avait récoltée dans son sac à main et continua paisiblement son chemin tout en ruminant encore la conversation lorsqu’elle entendit un bruit de course, quelqu’un la frôla puis disparut au coin de la rue. Elle n’avait plus de sac. Elle n’avait pas réagi quand elle avait senti son sac glisser, elle n’avait pas vraiment percuté en fait. Mais maintenant qu’elle avait compris, elle resta abasourdie. Qu’on ait pu lui faire ça, à elle, Henriette, la pro des pros des pickpockets ! Ça, elle ne comprenait pas vraiment. Heureusement, elle ne mettait rien de très précieux ou de très personnel dans son sac. Elle rentra quand même chez elle de très mauvaise humeur à ruminer des idées noires. On lui avait volé son sac !

 

***

Ce matin, jeudi 31, Timéo n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Il avait repensé à tous les événements qui s’étaient produits depuis son arrivée sur l’île d’Yeu, quinze jours plus tôt. Il avait passé toute la nuit à chercher diverses informations sur internet pour essayer de sortir de l’impasse où il était enfermé ou à réfléchir dans le noir, étendu sur son lit. Il avait abouti à trois solutions, qu’il réduit à une dans la journée. Il passerait bien chercher Lilo pour la boum de 19h30… Il avait un plan. Il n’allait pas se faire avoir. Désormais, c’était lui qui fixait les règles du jeu. On n’a pas si facilement Timéo Loni…

***

Dans une petite maison bretonne, une famille au complet s’installa sur le canapé pour regarder le replay de son émission favorite : « Silence ça pousse ». Chez les Jarroz, on était fleuriste ou jardinier de père en fils et de mère en fille. Stéphane Marie venait de commencer à parler lorsqu’on l’interrompit pour un flash spécial. Dans le salon des grognements de protestation accueillirent les excuses du présentateur. Il semblait tout retourné et ne pas vraiment croire ce qu’il disait :

« Il semble qu’une explosion nucléaire vient de toucher l’île d’Yeu, une petite île au large des côtes vendéennes. C’est vers 19h30 que l’alerte a été donnée de la côte. Les habitants de Fromentine et même jusqu’à St Jean de Mont auraient vu s’élever un immense champignon atomique au-dessus de l’île d’Yeu. Le nuage radioactif se dirigerait en ce moment vers les côtes où l’on doit évacuer d’urgence. On parle d’une base nucléaire qui aurait été sous l’île, et qui serait à l’origine de cette catastrophe, ou d’un attentat terroriste sans précédent. Mais on ne peut rien affirmer pour l’instant. Vu la puissance de l’explosion, on craint qu’il n’y ait aucun survivant sur les lieux du drame ce qui élèverait le bilan à plusieurs dizaines de milliers de morts. C’est sans nul doute la plus grande catastrophe nucléaire que l’Europe n’ait jamais connue. Nous reprendrons l’antenne dès que nous aurons de nouvelles informations. »

L’émission reprit mais on changea de chaîne. Un silence abasourdi régnait maintenant dans le salon. Les enfants, plus rapides à ingérer la nouvelle que leurs parents, se mirent à sangloter doucement. Leur grand-mère habitait à l’île d’Yeu. Elle ne se ferait plus jamais sa toute nouvelle teinture Marilyn Monroe qui la rajeunissait tant…

 

Fin…