C’est un grand couillon, n’est ce pas ?

C’est un grand couillon, n’est ce pas ?

C’EST UN GRAND COUILLON, N’EST-CE PAS ?

Philippe Ratte

L’occupation, dans le Nord, on connaissait. Orchies avait été rasée en 1914, Lille affamée. Le pays minier exploité durement.
Aussi dès 1939, l’école normale de Douai avait elle été repliée à Granville. Celle des filles aussi. Au mur plusieurs fois surélevé qui séparait hautement les deux établissements rue Saint Waast succédait une cohabitation balnéaire dans un hôtel réquisitionné. La drôle de guerre fut pour ces jeunes gens un long semestre de colonie.

Lorsque les Allemands percèrent nos lignes, en mai 1940, la population lilloise se mit en route à pied, à vélo, en carriole, pour fuir l’ennemi s’avançant en Belgique, vers où montaient nos armées à sa rencontre. Ma mère, déjà institutrice à Wasquehal où je naîtrais huit ans plus tard, quitta ainsi Fives avec ses parents… pour tomber sur les chars de Rommel à La Bassée. La Wehrmacht arrivait par le sud ! Ils rentrèrent chez eux et remisèrent leurs précieux vélos.
Les nouvelles du blitzkrieg épouvantèrent les réfugiés de Granville, encore hors de portée, qui décidèrent de s’égailler. Certains rentrèrent, d’autres prirent la route vers d’autres échelons de repli. Marceau et un camarade partirent à pied vers Bordeaux,
refuge du gouvernement en 1870 et qui allait le redevenir. Au sud de Nantes, une estafette allemande les dépassa. L’officier s’enquit de leur destination et leur souhaita bon courage avec ironie, puis fonça plus au sud.
Décontenancés, ils firent escale à Fromentine, chez l’instituteur laïque, qui les exhorta à ne pas poursuivre leur errance. Tout était perdu, les Allemands étaient sur la Gironde. Durant l’été, ils rentrèrent. La récréation des aventures était finie.
Quinze ans plus tard, mon père tint à ce que les premières vacances de la famille fussent un pèlerinage à Fromentine, où M. Rousseau nous louait un cabanon sur la plage. Ce vieux hussard bleu, retiré dans une bourride croulant sous les fleurs, ne
laissait parler de personne sans s’enquérir d’abord « Est-il laïque? », et passait ses matinées à jardiner dans une serre en écoutant France Culture.
La découverte de la mer, de l’odeur verte des varechs, du son incessant du ressac, du goût salé des vagues sous un perpétuel couchant opalin soutaché de fines franges nuageuses était comme exaltée par deux mystères.

Entre l’estacade et Noirmoutiers toute proche, la marée basse découvrait deux longues épaves noirâtres, escarres encore troublants de cette guerre qui étendait juste en amont de nos jeunes vies l’épopée de son fracas. L’ombre de l’histoire tragique
émergeait ainsi du jusant, qui d’un même retrait découvrait aussi, plus loin au nord,
l’énigmatique et inquiétant passage du Gois, liseré de légende que signalaient au loin les refuges perchés le jalonnant. Par cette chaussée submersible, Noirmoûtier semblait étrangement dérobée en mer plutôt que reliée au continent. L’effroi de la marée
montante gouvernait ce passage plus sûrement qu’un interdit. L’île en face de la plage s’étalait donc, fascinante et muette, le coût d’une traversée (jugé dépense somptuaire)
la rendant inaccessible.
Ce n’était rien au prix de la fascination qu’exerçait, par malle poste interposée, la présence au delà de l’horizon d’une autre île, rendue beaucoup plus présente par l’accostage quotidien de l’Amiral de Joinville, poumon caréné au souffle rauque.
Dispecta est ultima Thule est la phrase la plus poétique de toute la Guerre des Gaules.
Il est des lointains devant lequel César même s’incline. Tel était l’aura de l’île d’Yeu, terre invisible perdue en mer, dont ce bateau chaque jour attestait la présence atlantide et en même temps l’ellipse. Un nom posé sur l’eau en manière de borne symbolique à l’au delà.
L’unique objet des vacances devint pour moi de ne manquer à aucun prix l’instant merveilleux où un marin à la proue lançait avec élégance cette boule de corde attachée au filin par lequel, sur l’estacade, un manoeuvre tirait à lui l’aussière qui amarrerait le bateau encore sur son erre. Le jet parfait de cette corde avait pour moi quelque chose de sacré, que je ne me lassai pas d’aller admirer à chaque marée haute, vivant le pouls de la mer comme une promesse de contempler, à heure sûre, ce geste admirable. Tout le mystère d’Yeu, palpitant d’une marée haute à l’autre, se résolvait dans ce lancer plus précis qu’un coup de canne à pêche. De là bas venait au rythme des lunaisons ce triton, homme-bateau, qui pêchait la terre comme on fait une truite.
Le spectacle ensuite des vaches ou des voitures qu’on hissait vers la cale dans un grand filet depuis l’étroite estacade encombrée de colis, de caisses, de badauds, était à soi seul le manège d’un grand port, riche de tous les ailleurs que Venise, Saint Malo ou
Marseille mirent jamais dans les rêves d’un enfant. Dès la rentrée, j’avais fait confectionner par ma marraine sourde, couturière de son état, un filet au crochet pour jouer tout l’hiver à embarquer animaux de plastique et Dinky toys dans un bateau que
de mon côté je confectionnai à l’image de ce vaisseau Argo, de cette Arche vendéenne, à l’échelle de mes jouets.

Aussi dix ans plus tard mes premières vacances d’adolescent furent-elles pour cette île imaginaire, destination mythologique, île par excellence tenant de la Propontide de Jason, des échouages d’Ulysse comme de Robinson, promesse certaine
et nimbée de doute à la fois qu’une terre ferme fût possible à même l’au delà des flots. Yeu, blason de toutes les îles des songes, improbable rencontre de la Vendée (bocage opaque, histoire étouffée, peuple farouche) et des morves d’infini que bercent au loin les houles.
Ayant garé ma 2CV chez l’inoxydable M. Rousseau, toujours merveilleux de bienveillance, mon ami Marcel et moi marchâmes les deux bons kilomètres menant à l’estacade de Fromentine, lourds chacun d’un sac à dos récupéré de l’armée d’Algérie
où pesaient une canadienne, un réchaud et sa batterie de cuisine complète, plusieurs duvets et cabans, un trousseau de pensionnaire et plusieurs livres. La route commençait à se border de maisonnettes de vacance et le lieu à tourner en station, mais l’accès à l’embarcadère n’avait pas changé, et le coeur me battit à l’idée d’embarquer sur le navire même dont un marin avait le secret du geste auguste de l’amarrage.
Proust a tout dit de l’écart entre le désir de Venise et le séjour chez les doges.
Découvrir que l’île d’Yeu était une terre habitée plutôt qu’un mystère flottant aurait été une déception si l’excitation de l’aventure promise d’un premier camping sauvage n’avait exalté toutes nos provisions d’imaginaire. Nous avions tant joué, enfants, à Robinson ou aux Indiens dans les bois des marais où nous construisions des cabanes, ou dans les ballots de paille entreposés sous les hagards des fermes, bastions de nos prises de Jerusalem. Vivre cela en vrai était plus qu’exaltant.
D’un pas hardi, pour surmonter un brin d’appréhension devant ce passage au réel, Mimi et moi (Marcel avait depuis toujours été appelé Mimi) montâmes droit vers les ruines du vieux château signalées à l’opposé de Port Joinville, sur la côte sauvage.
Vers la mi-route de ce court trajet, inquiets du gîte et redoutant les tempêtes possibles sur la côte océane, nous concertâmes de chercher un terrain où planter la lourde canadienne bleue. Un pré s’offrait, de mauvaise herbe rêche, qui nous sembla
un terrain vague — les pâtures dans le nord sont autrement grasses. Domicile élu.
Nous commencions notre volumineux déballage lorsqu’une voix aigre nous frappa de derrière un hallier. Était-ce ainsi qu’on prenait quartier chez les gens ? Survint une vieille, haute de taille dans un tablier gris sur une robe de coton noir, un chandail
noir, des bas noirs rattachant tout cela au sol par des sabots crottés. Elle jouit un moment de notre confusion, et écouta nos excuses, notre demande de gîte pour une seule nuit. Sans rien dire, l’air sévère. Puis, soudain : « Connaissez vous de Gaulle,
messieurs ? ». Ce « Messieurs », ce vouvoiement à nous adressé, nous que mon père instituteur et tout le monde au village tutoyaient comme des gamins, nous rehaussa. Elle jaugeait en nous des citoyens, en nous parlant tout de go du Président de la République.
Nous certifiâmes que oui, mais pas personnellement. Mais qu’il était de Lille, comme nous ou presque.
Alors, rugissant, superbe, pythique : « C’est un grand couillon !» — et de juger de son effet. Nous bredouillâmes, n’ayant à vrai dire aucune opinion — 68 viendrait bien à temps, deux ans plus tard, pour y songer ! Alors la vieille, théâtrale, menhir verbal :
«C’est un grand couillon ! Mon bonhomme, il a fait Verdun. Avec Pétain. Ça c’était un homme ! Ils ont sauvé la France ». Tout était dans le pluriel, « Ils ont sauvé la France ».
Son bonhomme était le roc, le granit sur lequel avait buté l’ouragan teuton comme sur la pointe des Chancrelles se brise la houle atlantique. Jamais un allemand n’était venu jusqu’à Yeu, son bonhomme les avait arrêtés au loin, sur le continent. Sûr comme roc.
Ceux de 40 ? Jamais vus ! Verdun avait tout bloqué, là bas en terre, et Yeu était en mer.
Ces déclarations faites, à nous qui ignorions même que le maréchal fût enterré non loin, la bonne dame rentra un moment en nous consignant sur place. Elle revint bientôt avec le livret militaire de son défunt, et des photos de 1916. Un demi siècle plus
tôt. Amitié ainsi faite, elle nous servit un canon à sa table, sous les portraits jumeaux de son mari et du Maréchal. Mon prénom mit le comble à sa félicité, c’était celui de son grand homme. Elle nous donna deux oeufs et le droit de nous établir dans son jardin plutôt que chez le voisin où nous avions mis sac à terre. Un orage phénoménal, la nuit, eut raison de notre tente, mal implantée et dont le double toit touchait la toile. Nous partîmes à l’aube nous faire sécher sur la plage. Pour une première nuit de plein air, la foudre de l’histoire de France avait frappé étrangement.