Citadelle

Citadelle

CITADELLE

 Sophie Lacaze

 

Sur les hauteurs de Port-Joinville, il photographie la citadelle. Le menhir de Pierre Levée n’existe plus. Il prend les nuages disparates qui retiennent la lumière au-dessus de l’entrée principale.

Il y a longtemps, il a capturé des images du fort du Portalet, où vibrait encore la sordide solitude du Maréchal Pétain, avant son transfert à la citadelle sur l’île d’Yeu. Quelque chose le trouble dans ces forts. Ils emprisonnent encore des fantômes en souffrance.

Avant, il y avait des moulins.

Et, plus loin encore dans le passé, un menhir.

Des hommes ont prié, souffert, travaillé, ont vu la vie passer. Les nuages se figent dans son objectif. Il retient l’âme des lieux avec son Canon.

A présent il est enfermé dans sa chambre noire, rue de Ker Pierre Borny. De l’extérieur, on ne voit qu’une petite maison blanche aux murs craquelés sous l’action du vent et du sel. Dans le calme intérieur, tout n’est que pénombre et solitude. Il développe les photos qu’il a prises lors de ses années passées à Bordeaux. Un beau visage apparaît, qu’il suspend à un fil. La femme figée sourit, et dans ses yeux purs brille l’éclat de l’amour. Il a vécu une idylle avec elle. Son sourire exprime l’espérance folle du bonheur. Ce visage éclaire un instant l’espace obscur. Puis quelque chose s’éteint. Les ténèbres envahissent ce lieu clos, dont il est le seul maître. Il peuple ce royaume vide d’images, avide de la substance de cet être qu’il regarde et dont il se nourrit. Mais dans l’opacité de cette chambre noire, dans son for intérieur, son cœur reste dur comme la pierre.

Il entend un cri strident qui perce le silence envahissant. Un cri aigu, douloureux, qui déchire son brouillard intérieur. Un appel au secours qu’il ne comprend pas, qu’il refuse.

Il prend la clé dorée et ferme la porte à double tour. Il poursuit son travail, son œuvre. Peu importent la vie et son cri.

Le plancher craque. Les murs renvoient l’écho de ces plaintes étouffées. Il aime à penser que c’est le bruit du vent sur la mer.

L’hiver précédent, il a photographié des oiseaux marins morts dans la tempête. Il les a enterrés dans la mémoire de sa chambre noire. Il se souvient. Tant d’oiseaux échoués. Le vent peut être si mauvais. Les êtres sont si fragiles.

La brise souffle sur le Quai Carnot vers lequel il se dirige. Il parvient au Café l’Escadrille où l’attend une femme. Elle boit un café et sourit avec mélancolie. Elle a passé des mois à écrire des poèmes pour lui. Ils accompagneront ses photos. Elle se sent émue, elle touche du doigt son rêve de toujours : voir sa poésie publiée. Lui, il a pris des photos de l’île, la nuit. Il a capturé les ombres et le tremblement de la lumière. Il est allé vers elle pour lui demander de poser sa poésie sur ses images. Elle a vu un ange blessé, écorché. Elle a souri. Et elle a passé des nuits blanches à écrire, comme pour raccommoder ses ailes déchirées. Ainsi est fait le cœur des femmes.

Il la remercie poliment pour son travail, propose d’entamer les démarches auprès d’une éditrice.

Le vent souffle toujours quand il revient rue de Ker Pierre Borny. La clé s’enfonce dans la serrure, la blancheur de la façade fait place à l’obscurité intérieure. Il tient dans ses mains l’âme de la poétesse.

Elle n’aura pas le droit de signer ce contrat. C’est plus qu’un nom que l’on renie, c’est une personne. C’est plus qu’un travail qu’on s’approprie, c’est un être.

Durant la nuit, elle hurlera comme une louve sur la Côte Sauvage. Déchirée par le granite, par le cœur de pierre de celui qui l’aura trahie.

Et dans sa chambre noire, il entendra le mugissement du vent qui poursuit sa langoureuse plainte.

Les jours passent, le vent déplace quelques grains de sable. Il se regarde dans le miroir, satisfait de cette barbe qui le vieillit un peu.

Il a posé sur son lit quelques portraits d’une femme blonde. Douce, mutine, elle rayonne d’amour. Leurs corps mêlés ne devenaient qu’une chair sans frontière, qu’un délice. Leurs mots mêlés formaient un seul sens : l’évidence. Leurs vies mêlées, c’était le pur présent et l’avenir possible.

Pour avoir manipulé l’art des négatifs, par une inversion de l’obscurité et de la clarté dans son esprit, il a préféré rompre. « Un être trop solaire », songe-t-il…

Brisée par la souffrance, elle s’est réfugiée dans le phare de la Pointe des Corbeaux, où elle espère la délivrance.

Elle crie dans cette tour où sa voix résonne et déraisonne : « Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir ?

-Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie et la mer que les rochers broient… »

Il entend le gémissement perpétuel du vent depuis sa chambre noire, cabinet secret des âmes mutilées. Avec son objectif, il pose ses yeux sur les êtres de l’île d’Yeu. Il en fait des images, les vide de leur substance. Peut-être espère-t-il ainsi régner sur cette prison invisible et mortifère à laquelle il ne peut échapper ?

Le vent porte le murmure tremblant de ces femmes qui l’ont aimé. Refrain insulaire se heurtant aux remparts de sa solitude.

Dans le silence de l’aube, il sort de sa maison, scrute l’horizon et pense à la devise de l’île : « Au large la lumière et le repos »…

Il poursuit sa promenade dans le calme du matin. Soudain, il sent une résistance.

Ses yeux se posent sur un fou de Bassan, mort, à ses pieds. Le vent peut être si mauvais. Les êtres sont si fragiles.