De l’usage des appâts

De l’usage des appâts

De l’usage des appâts

 François Duquesnoy

 

Elle alla à son sac à mains et sortit un revolver.Un vrai. Elle braqua le colonel.

Vingt-quatre heures plus tôt. La piste à minuit, il était au volant. La voiture longeait le taillis serré des deux côtés du chemin. La barrière végétale était poussiéreuse, la piste aussi. Il faisait encore doux, c’était fin août. Il fixait avec bonheur et attention le défilement de la végétation dans les deux pinceaux lumineux des phares jaunes de sa 4L. Un hippopotame pouvait surgir, coupant le chemin au plein galop pour rejoindre son point d’eau. Il rêvait éveillé, transporté ailleurs, chez lui en Afrique: Plus exactement pas chez lui mais sur les terrains de jeu que lui fixait son employeur. Que faisait-il ici à l’île d’Yeu, de nuit sur le chemin de la Grande Remangère ?

Il se payait des vacances . Pas tout-à-fait comme il l’ aurait attendu: on lui avait imposé une location juste en dessous de la Gendarmerie dans la rue qui longe le cimetière. Sa fenêtre donnait sur le mur derrière lequel un ensemble de cyprès marquait la tombe du Maréchal. Alex savait que la proximité des gendarmes n’était pas un hasard, mais de là à lui infliger aussi ce sombre voisinage … Lui n’ était pas prisonnier ni juridiquement assigné à résidence, mais il se savait en repos surveillé . A quarante-deux ans il était colonel et portait rarement ses cinq barrettes. Temps libre à l’île d’Yeu donc, à profiter …

Arrivé depuis peu, il décida le lendemain matin de découvrir le « Bourg » : Saint Sauveur au centre de l’ île. Bordée de ses maisons blanches aux tuiles romaines, la rue du Général Leclerc traverse le village en montant jusqu’à l’église. C‘est l’ artère principale, quelques commerces à boire et à manger et un petit marché les jours d’été. Alex savait ses allées et venues probablement épiées. Il avait résolu de l’oublier.

Parvenu à la poissonnerie il joua les badauds et franchit le seuil grand ouvert. Une quinzaine de personnes faisaient sagement la queue le long de l’étal de droite, la caisse marquant le bout de l’ étal de gauche avant la sortie. Rotation bien organisée de la clientèle. Ce lieu dégageait une impression de mondanité sans ostentation, papotante et bien élevée. Seul un client sûrement égaré de Saint Trop’ donnait ses ordres à une vendeuse sous l’ oeil réprobateur des autres clients. Comme il prenait la file, une dame vint s’intercaler devant Alex semblant chercher quelqu’un. Toutes ces dames étaient étaient plutôt mignonnes, vêtues en négligé élégant, portant quelques bijoux de bon ton, et souvent de bonne taille. Alex solitaire sur cette île prenait du bon temps.

Il se trouva vite coincé entre deux femmes, le nez et les yeux proches de la nuque de celle de devant, elle -même occupée semble-t-il à jauger les poissons en balayant tout à la fois l’ assemblée du regard à intervalles réguliers comme les éclats d’un phare. Pour vérifier l’effet provoqué par sa beauté, attitude féminine avouable, ou pour une autre raison? La question traversa l’esprit d’ Alex mais il se considérait en vacances et laissa tomber. D’autant plus que la situation n’était pas désagréable. La jeune femme présentait un dos habillé d’un pull léger, coton ou lin, évasé sur les épaules, d’un bleu très clair presque blanc. Une ligne courbe parfaite descendait de son oreille jusqu’à la pointe de son épaule : d’abord l’ovale discret de sa mâchoire, puis le cou bien dégagé par des cheveux châtains coupés en pointe sur la nuque,suivi du doux renflement de la clavicule sans aspérité jusqu’à une adorable épaule ronde. Les yeux d’Alex étaient rivés. Beauté gratuite cadeau de Dieu pensa-t-il. Alex avait devant lui le dessin des dunes de Mauritanie qui l’avaient fait si souvent fantasmer et même le grain de la peau lumineuse de cette femme lui évoquait la douceur et le reflet du sable du désert que les habitués du bord de mer ne pouvaient pas même imaginer …Il se mit à fixer la petite bosse du pull, à mi-épaule près du bord de l’échancrure, qui marquait la boucle de la bretelle du soutien -gorge. Il imaginait sa main se poser doucement sur cette épaule divine et écarter subrepticement du bout des doigts l’encolure du vêtement pour atteindre la boucle convoitée. Le rouge monta aux joues d’ Alex. Il était parti, loin … Quand une voix féminine l’interpela : « Monsieur c’est à vous ! « Il sortit avec 100 grammes de crevettes grises, et n’entendit pas la conversation téléphonique de cette même jeune femme quand elle franchit la sortie : « il sort de la poissonnerie. A la façon dont il regarde ces dames, il est manifestement en manque. A toi de jouer. »

Il remonta la rue dont la Municipalité venait de décider l’accès réservé aux piétons les matins d’été. Alex ne savait où donner de la tête tant le genre féminin y était représenté sous ses meilleurs atours ; des étals présentaient vêtements, paréos,ceintures, bijoux et autres colifichets, les messieurs passaient, les dames butinaient. Le café-tabac -point de presse « A l’abri du coup de mer « , refuge des Ilais et des estivants habitués autour de ses grandes tables de bois verni à l’ intérieur, débordait à l’ extérieur avec quelques tables de bistrot obligeant les passants et aussi les passantes à brader l’ intimité de leur corps et de leurs propos dans le rétrécissement de voirie ainsi provoqué. Frôlant le fessier d’ une charmante nymphette, Alex saisit à la volée : « …tu sais que Constance va épouser Anne-Guillaume Feuillet du Camp … » Alex sourit car la dernière fois qu’il entendit ce prénom masculin c’était à l’ Ecole de L’Arme Blindée Cavalerie dont il avait été élève.

Gaëlle, qui patientait sur la place de l’ église, reçut un SMS : « il devrait arriver dans deux minutes, tu le tamponnes ». De façon évidente deux individus de sexe féminin s’intéressaient aux déplacements du colonel . Surveillance ? Pourtant « tamponner « dans l’ argot des poissons nageant en eau trouble , c’ est aborder et créer un lien. Alors…

Avant d’atteindre la place, Alex se laissa encore désarçonné. Cette fois-ci c’était la vendeuse de pain. Sagement assise sur son petit banc, les pains ronds disposés sur la planche de devant et les baguettes dans les paniers de côtés. Cette fille semblait jeune, lycéenne, apprentie ou étudiante. Son chemisier blanc ouvert avec pudeur et discrétion sur les premiers renflements d’ une poitrine haute et bien présente mettait en valeur son cou et son visage d’ une beauté irréelle. Spontanément Alex l’ Africain aurait dû la comparer à la gazelle si belle et si fragile parée de toutes les vertus. Mais non c’est l’image des jeunes filles peintes par Vermeer qui lui vint, statiques, sages, rayonnantes, un brin espiègles et au total si désirables. La vendeuse de pains le regarda de ses yeux bleu porcelaine, quelques cheveux blonds follets lui balayant les tempes. On ne savait pas si elle souriait, sa bouche marquait une moue mi-sérieuse mi-moqueuse qui laissait penser à une franche gaîté, peut-être même à un fou-rire, tournés vers l’ intérieur. Comme les demoiselles de Vermeer se retiennent de rire devant l’ air concerné et appliqué des cohortes de visiteurs de musées qui défilent devant elles, la boulangère de l’île d’Yeu ne devait pas manquer de distraction devant le flot d’ estivants passant devant son étal, si appliqués à vivre le paradis dans ce lieu de rêve « si simple et si bien fréquenté « . Alex fut ému qu’une telle jeune-fille existât. Il ne s’arrêta pas, lui n’ avait pas besoin de pain et elle, elle ne méritait pas d’être corrompue par des pensées impures.

Il déboucha sur la place bordant le latéral gauche de l’ église. Là d’ autres étals occupaient le terrain : la camionnette du charcutier, de nouveau des fanfreluches d’été et surtout les authentiques légumes de l’ île d’ Yeu produits par la Bergerie et le Moulin. Alors qu’Alex admirait une variété d’innocentes tomates de couleur rose foncé dont les plis et les arrondis excitaient encore son cerveau primitif, il fut pris, en tournant la tête , d’ une émotion esthétique dont le soleil se trouva à l’ origine. Une femme était arrêtée à cinq mètres face à lui, les bras croisés et la tête penchée, ses jambes disjointes, l’ air songeur. A contre-jour la lumière passait en transparence de sa robe entre les jambes. Bien qu’il s’ agisse d’ une circonstance banale par beau temps, Alex en fut émoustillé. Son émoustillement s’arrêta net quand il vit que cette femme le regardait maintenant la regarder, et qu’elle se dirigeait vers lui. Il se trouvait pris en flagrant délit de pensée impure par sa maîtresse d’ école. Elle l’aborda par cette question : « Vous êtes écrivain ? «

– Non Madame, je n’ écris que des notes et des rapports assez peu littéraires.

-Je ne vous crois pas mais vous avez bien le droit de me mentir.

-Je vous assure ! Mais puis-je savoir qui je suis ?

-Vous êtes Serge Courjon, je vous ai vu à la télé au Cercle des Libraires. Vous avez rasé votre barbe.

-Confidence pour confidence je suis officier de cavalerie. N’étant ni marin ni sapeur, je me rase tous les matins. En toutes circonstances comme le veut la tradition des cavaliers.

-Vous êtes en vacances pour repérer les extérieurs de votre prochain livre ?

Alex lui répondit avec un sourire qu’il espérait irrésistible : « Vous êtes absolument charmante mais têtue ! «

Gaëlle l’ avait tamponné, maintenant il fallait ferrer. Elle se composa un visage angélique. Sa fine bouche bordée de deux rangées de perles blanche et ses yeux couleur bleu des mers du sud esquissèrent un sourire, qui se voulait mutin comme les hommes aiment bien, pour lui délivrer un secret : « Je dois prendre des tomates pour midi, il faut que j’y aille. » Alex s’accrocha aussitôt. « Moi aussi pour accompagner mes crevettes ! » dit-il en lui balançant son sachet sous le nez. Elle partit sans l’attendre à l’étal du maraîcher le plus proche. Alex en profita pour la déshabiller du regard côté dos. Elle portait une robe toute simple à col rond, droite sur les jambes, assez près du corps sans être moulante ce qui mettait en valeur de jolies hanches. Une fermeture éclair épousait sa colonne vertébrale de haut en bas pour s’ arrêter sur les reins. Alex prit plaisir à cette revue de détail, puis il rejoignit l’inconnue dont il ignorait toujours le nom et tout le reste aussi. Gaëlle lui demanda comment il aimait les tomates. « Rouges « lui répondit Alex regrettant aussitôt sa répartie vexante et il embraya vite sur autre chose, les salades par exemple. »Ces salades vertes et rouges là derrière me tentent bien. »Gaëlle lui fit la leçon : « Ce sont des batavias, encore humides de la rosée du matin. Délicieuses ici. » Bien que parisienne, elle connaissait bien son île, et saisit aussitôt l’ occasion de sortir le poisson de l’eau. »Mais rien ne vaut la roquette sauvage qui pousse sur la lande » lança-t-elle.  »La roquette c’est une salade ? «  Alex se voyait mal embarqué dans une discussion gastronomique même s’il ne mangeait pas que des rations militaires sur la terre africaine. Cependant l’ objectif du moment était d’accrocher cette femme, cela méritait quelques mondanités. Objectif de l’ un, cible de l’autre, la rencontre ne pouvait que se poursuivre.

– Voulez-vous que je vous montre ?

-Me montrer quoi ?

-Que voulez-vous que je vous montre ? «  rétorqua Gaëlle contente de sa répartie ambigüe. Alex s’abstint de répondre et Gaëlle reprit : » Allez, on y va, je vous emmène pour une partie de cueillette aux Corbeaux, il n’est qu’onze heures on a le temps, vous verrez, je vous ferai découvrir un coin sauvage que vous pourrez replacer dans un de vos romans. » Entretenir la fiction pour préparer la victime. De son côté Alex se disait pouvoir accepter de se faire manoeuvrer par une jeune femme de rencontre, un peu cinglée ou cachant son jeu, mais lequel ? De toute façon il ne se dévoilerait évidemment pas : dire ce qu’il est pour faire vrai mais ne pas tout dire …et profiter de l’ instant.

-On y va avec ma Méhari, elle est garée derrière l’ église.

-OK, à cheval !

Alex la suivit jusqu’à la Méhari, véhicule hybride qu’il connaissait mieux que personne depuis ses premières années sur les pistes sèches ou boueuses d’ Afrique. Il avait déjà constaté qu’aujourd’hui, l’île d’Yeu était un conservatoire de la Méhari et de ses cousines 4L, 2CV et d’autres, il avait même croisé la veille une ancienne Dyna Panhard en aluminium …Par réflexe il prit place en sautant par dessus la portière, il est vrai assez basse. Elle conduisait avec énergie, malmenant quelque peu les vitesses et leur levier, mais avec attention compte-tenu des nombreux vélos sur la route. Arrivés au village de la Croix ils poursuivirent vers la pointe des Corbeaux à l’extrémité est- sud-est de l’île, à laquelle on accède par une langue de terre allant se rétrécissant, bordée au nord par la lande et les longues plages du même type que le littoral vendéen et au sud par de gros rochers granitiques et des falaises ne laissant place qu’à de petites anses. Alex apprécia le paysage devenu sauvage et aussi la vue dégagée sur les jambes fuselées de sa conductrice largement découvertes par sa robe qui avait remonté jusqu’à la limite de la décence s’ils avaient été en transport collectif, mais ils n’étaient que deux. Il échangea quelques mots avec sa ravisseuse et apprit qu’elle s’appelait Gaëlle et était intermittente du spectacle, en fait comédienne. Alex s’en tint à livrer son prénom, son état militaire et une vie aventureuse pour le rétablissement ou le maintien de la paix au cours de missions successives dans tout l’ouest africain francophone. Cela n’était plus l’exacte vérité depuis des années mais il savait entretenir son image de rude baroudeur sans difficultés, et son grade de colonel, bien réel, tempérait cette image en lui donnant une carte de visite d’ homme rompu aux bonnes manières vis à vis des civils et surtout, ce qui lui importait le plus, vis à vis des civiles. Gaëlle simula l’étonnement qu’il ne soit décidément pas l’ écrivain auquel elle tenait.

La conversation s’arrêta au moment où elle tourna à gauche dans un chemin ensablé menant à une lande rase et déserte à cet endroit et stoppa. Il s’ en suit un cours de « sciences et vie de la terre « sur la roquette, dont Alex captivé par les lèvres de l ‘instructrice retint que cette plante aimait le plein soleil et l’eau, donc les fossés. Mais que les fossés c’ était pas propre. Alors Gaëlle emmena son Légionnaire sur la lande sablonneuse vers un pli de terrain propice à la rétention des eaux de pluie. Elle y repéra des herbes aux tiges assez longues munies de feuilles dentelées. Gaëlle s’accroupit pour en couper certains brins sans les arracher. Alex put à nouveau admirer ses cuisses et constater que sa culotte était blanche. Il goûta ce cadeau simple de Gaëlle s’offrant à son regard dans ce paysage de rêve. Estimant la récolte suffisante , elle se releva et repartit vers la voiture en roulant involontairement des hanches du fait de l’irrégularité du sol qui lui tordait les pieds. En marchant derrière elle, Alex suivait des yeux les ondulations de la fermeture éclair. Il aurait bien tirer dessus, ne serait-ce que de quelques centimètres, pour découvrir ses épaules. Après que la brassée de roquette fut déposée sur la banquette arrière, Alex se permit simplement de prendre quelques secondes le bras de Gaëlle et lui proposa de marcher jusqu’à la plage toute proche. Gaëlle ne cria pas au viol mais lui sourit et ils partirent en silence vers la grève. Ils ne se pressèrent pas. On les aurait pris pour deux amoureux en vacances humant l’ air du temps.

Arrivés au bord de l’eau, ils s’ arrêtèrent sur le sable très blanc à cet endroit de l’île, car constitué d’ une forte proportion de débris de coquillages, contrairement à la côte sauvage dont le sable des anses comprend davantage de minéraux colorés comme le granit rouge. Ils regardaient la brume disparaître à l’horizon, le soleil leur chauffant le dos. A ce moment un plongeur entièrement vêtu de caoutchouc noir sortit de l’eau, marchant à reculons sur ses longues palmes. Cet homme plutôt bien bâti tenait un long fusil à la main dont la flèche luisait au soleil. Cette apparition eut des effets contrastés sur les deux promeneurs. L’un se projeta en esprit plus d’ une quinzaine d’ années auparavant quand il effectua un stage commando de marine avant d’intégrer une unité vouée aux actions spéciales , où il ne fit finalement qu’un court passage. Il était cependant fier d’avoir subi ces épreuves physiques et morales qui flattaient sa vanité virile. Gaëlle ne resta pas non plus insensible à ce Poséïdon sortant des flots, surtout quand elle le vit de face débarrassé de ses palmes et de son masque, marchant d’ un pas chaloupé sur le sable. Un frisson lui traversa les reins de même qu’un picotement remonta de sa poitrine à son cou jusque derrière le lobe des oreilles. Gaëlle savait que là se trouvait le jardin secret de ses émotions, sensible, trop sensible au moindre effleurement par un homme désiré. Pour l’ instant seul le soleil effleurait ces deux vallées intimes de chaque côté de sa nuque et elle pensa que son trouble n’ était guère le bienvenu, alors même qu’elle se trouvait en présence de sa « cible » dont l’ attitude et les regards ne laissaient pas de doute sur ses attentes. Arriva sur la plage une fille , les cheveux blonds balayant les épaules, appartenant assurément au genre humain mais dans la catégorie Miss. Elle était d’ailleurs vêtue comme les Miss d’un bout de tissu tenu par des noeuds sur les hanches et se dirigeait vers l’ homme en noir . La scène virait à la carte postale de Bora -Bora et Gaëlle en fut piquée. On lui volait sa scène. Elle attrapa la main d’ Alex pour sortir de la plage mais la lâcha aussitôt. Ils partirent sur le chemin où attendait la voiture.Ils marchaient en silence. Juste des effluves de bien-être dans la tête des deux promeneurs, chacun pour soit, la mauvaise humeur de Gaëlle n’ayant duré qu’un instant.

Brutalement Alex fut arraché à ses rêveries. Il venait d’apercevoir à vingt mètres , dépassant le sommet d’un buisson chétif, la touffe de poils caractéristique du dessus d’une crinière de lion. Les poils épars , d’une couleur cuivrée si particulière, se balançaient dans le vent. Le fauve devait faire la sieste. Il s’ agissait en fait d’une touffe de fougères roussies agitées par la brise. L’Africain se moqua aussitôt d’une si belle acuité, digne d’ un colonel. Tout de même quelle étrange similitude de couleur , pensa-t-il pour se dédouaner de sa méprise peu flatteuse mais néanmoins poétique . Il n’avait heureusement rien dit .

De retour dans la Méhari, Alex se tourna vers Gaëlle :  »Puis-je vous embrasser pour vous remercier de cette ballade impromptue comme je les aime ? Vraiment merci ! Vous avez une façon bien à vous de faire découvrir l’île d’Yeu à un pauvre touriste de passage … » Il se pencha vers la conductrice, posa la main gauche à l’ arrière de son cou et le tint doucement en le prenant sous chaque lobe d’ oreille. Puis il tira son visage vers lui pour l’ embrasser. Il comptait marquer de la tendresse dans son geste mais ne pas aller plus loin qu’un baiser sur la joue de cette jeune femme qu’il ne connaissait pas depuis plus d’une heure. Aussi fut-il surpris quand Gaëlle fit glisser sa joue au moment où il l’atteignait pour lui présenter face à lui sa bouche entre-ouverte, en fermant les yeux comme pour manifester son désir et aussi l’intention de garder cet instant de jouissance à l’intérieur d’elle-même, sans partage. Alex ne philosopha pas sur la nature de ce geste, que sa vanité se contenta de trouver très féminin, et l’embrassa comme elle le proposait. Il sentit la pointe d’une petite langue agile pour un vrai baiser. Un afflux de sang lui monta au cerveau et surtout l’envie devenue irrésistible de tirer sur la fermeture éclair, ce qu’il fit immédiatement. Lâchant la tête de Gaëlle, sa main écarta le tissu de la robe, dénuda son épaule et dévoila en partie son sein gauche suspendu dans un filet de mailles de coton satiné séparant l’intimité blanche de la poitrine du décolleté hâlé par le soleil. Il caressa délicatement ce chef d’oeuvre, le contemplant d’un regard en biais car son visage demeurait axé sur celui de Gaëlle dont la bouche paraissait happer celle d’Alex. Ce moment de pur désir ne dura pas. Gaëlle retira doucement la main d’Alex au moment où elle s’approchait du bord de la robe déjà remontée et se redressa, mains au volant. « Alex, merci pour cet instant «  fut son seul commentaire. Ils regagnèrent Saint Sauveur. Avant de se séparer Gaëlle reprit son personnage de tour- opérateur en lui recommandant des sites à découvrir sur la côte sauvage. Elle n’oublia cependant pas son rôle principal de tamponneuse et lui proposa, avec un grand naturel, de se joindre pour la soirée à un rendez-vous « avec des copines « au bar de l’Escadrille à Port-Joinville. Courte réponse : « Bien reçu Gaëlle, à 22 heures. » Et il s’éloigna.

Il découvrit l’après-midi la pointe de la Tranche, une lande verte dominant falaises et amas de rochers découpant d’étranges figures sur le ciel et des précipices à couper le souffle sur la mer. Ici, il n’imagina ni lions ni rhinocéros, mais des dinosaures broutant l’herbe rase tant ce paysage semblait sortir d’ un âge lointain sans la moindre trace de civilisation humaine. Il aperçut pourtant en contre-bas un homme debout sur un rocher proche de l’ eau. Alex le devinait jouir d’ une paix intense, bien qu’il activât le moulinet d’ une cane à pêche. Une fine silhouette de femme vint le rejoindre les cheveux clairs flottant au vent . Une apparition pleine de grâce, sautant avec légèreté d’ un rocher à l’ autre , dans cet environnement de mastodontes . « Les îles sont-elles décidément propices aux sirènes ?» s’ amusa-t-il en son fors intérieur. Laissant là ses pensées préférées, celles relatives aux femmes, il bougea, descendit sur l’anse des Fontaines, atteignit par un sentier pierreux et pentu ses quelques mètres carrés de sable et contempla le spectacle de ce cirque de roches rouges ouvert par un passage rétréci sur l’océan. Le soleil de fin d’après-midi baignait d’une lumière chaude les tons ocre-jaune, rouge et vert de la falaise d’en face. Il pensa à la présence d’oxyde de fer dans l’eau qui avait dû ruisseler pendant des millénaires sur cette roche pour obtenir un tel camaïeu de teintes minérales en contraste des coulées de végétation vert amande.Féérique!

Alex s’était trouvé dans l’obligation de s’improviser géologue en Afrique. Car il était souvent question de minerais dans le cadre de ses missions, des minerais de toutes sortes, y compris d’uranium, qui excitaient la convoitise de beaucoup d’Etats et même l’appétit de nombreux particuliers, eux aussi de toutes sortes …En fait il ne faisait pas la guerre. Sa couverture de conseiller militaire auprès de Chefs d’Etat locaux lui permettait de nouer des relations avec une grande variété d’ humains, dont tous n’étaient pas africains, mais absolument tous étaient intéressés, et loin d’être seulement intéressés par la chose militaire…Alex avait de grandes oreilles pour le compte de sa « boîte », comme ses collaborateurs nommaient entre eux la Direction Générale de la Sécurité Extérieure. La DGSE, celle que les journalistes et les écrivains appellent « La Piscine « à cause de sa proximité avec le bassin municipal des Tourelles à Paris. Or Alex était le dépositaire d’informations sensibles , explosives pour le monde politique français si elles devaient devenir publiques . Le fait d’en être le « porteur », même si c’était involontaire car il n’avait fait, là-bas en Afrique , que recueillir des confidences sans même avoir pu emporter ou copier des traces écrites , avait fini par le rendre tendu et fatigué. Eventuellement vulnérable alors qu’il était évidemment assermenté . Aussi son patron , le Directeur du Renseignement ,accueillit favorablement sa demande de congés au vert , et même au bleu : le choix de l’Ile d’Yeu leur parurent limiter le risque de mauvaises rencontres. Important car des rumeurs sur le fait que le colonel savait des choses circulaient dans le petit monde de l’ espionnage et même fuitaient dans la presse. « Tes copains Gendarmes seront tes anges-gardiens «  avait dit le patron. Alex savait que le qualificatif de gardien tout court serait plus proche de la réalité…

Alex franchit le seuil de l’Escadrille à 22 heures15, évitant l’heure militaire. Les longues tables de bois étaient toutes occupées par une population serrée sur les bancs. A gauche un bar, où un jeune homme blond type marin mal rasé aux cheveux bouclés prenait un verre avec une sorte d’ épave pas mieux rasée mais plus âgée. Avec un fort accent ce dernier se prétendait le cousin de la reine d’Angleterre, il regrettait avec son interlocuteur la disparition de tous les souvenirs d’aviation civile et militaire, y compris ceux de la Royal Air Force et de ses aviateurs de la France Libre de 1940-45, qui ornaient autrefois les murs du bar. Il subsistait posé au fond de la petite scène dominant la salle un imposant moteur d’ avion aux cylindres disposés en étoile. Ses grosses tubulures décoratives marquaient l’originalité du lieu. Devant le moteur, une chanteuse rousse chaloupait d’une hanche à l’autre accompagnée d’un bassiste et d’un violoniste. Mix de country texane, irlandaise et bretonne. Il repéra Gaëlle qui occupait un bout de table avec deux autres filles. Il en reconnut une, la cliente de la poissonnerie. Même s’il avait flashé le matin sur une partie de son intimité, il n’ était pas censé la connaître. Aussi il ne dit rien. Un voyant rouge cependant clignota dans son cortex de barbouze. Il fut invité à se serrer, une cuisse féminine à gauche, une autre à droite, celle de Gaëlle. Les présentations furent faites à voix hurlée pour couvrir le son : Aude la ménagère et Christine l’inconnue. Alex proposa une tournée, les filles choisirent des sodas et lui un bourbon glaçons. Suivit un échange de banalités avec force sourires. Toutes trois étaient maquillées, plutôt bien. Alex apprécia. Vint une chanson genre maritime. Estivants et Ilais « tous ensemble «  se balancèrent en rythme sur leur banc. Impossible d’échapper aux vagues. Alex se plia au jeu sans enthousiasme. Les frottements de gauche et de droite avec ses voisines lui furent finalement agréables et il commença de se laisser aller, un second bourbon aidant. Sa main glissa sur la cuisse de Gaëlle. Elle portait des bas ou un collant fin sous une jupe noire. Surprenant pour une soirée d’été entre copines mais Alex eut envie d’y voir une intention gentille à son égard. Vanité masculine…Une demi-heure après et quelques bourbons de plus, on en était toujours aux chants des temps jadis.

Christine proposa de poursuivre la soirée ailleurs, on verrait où … Quai Carnot, les terrasses de café étaient bondées de grappes de jeunes gens. Un bourdonnement intense s’en dégageait ainsi que de nombreux cris. Après un moment de silence, Christine évoqua la possibilité de prendre un verre sur une plage, des bouteilles étant cachées dans la Méhari, pour aussitôt remarquer que la fraîcheur soudaine de cette soirée ne s’y prêtait pas. Les filles attendirent l’initiative espérée d’ Alex qui consentit enfin à proposer son modeste deux-pièces.

Arrivées dans le meublé, elles disposèrent sur une table basse une bouteille de Champagne et un flacon de whisky Monkey Shoulder dont le nom d’Epaule de Singe leur avait semblé convenir à leur hôte. Alex tamisa la lumière et choisit la mélopée du premier crooner venu sur I Tunes. Il se trouva encerclé, Christine assise sur un côté du canapé d’ angle, lui et Gaëlle sur l’autre côté. En face, Aude dans un fauteuil Actor Studio. Toutes, avec leurs bas ou leurs collants, faisaient des effets de jambes. Alex avait fait l’effort d’une ceinture en croco noire et d’une chemise africaine bleue, verte et noire rehaussée de motifs blancs. Assez chic. La tenue étrangement habillée de ces femmes ainsi que leur excitation apparente lui faisait penser qu’il était convié à une bonne soirée entre copines qui avaient juste décidé de se payer un sex-toy. Une soirée ludique dont il était le jouet. Un peu bizarre, mais sa garde d’agent secret s’était estompée avec les verres de bourbon. En bon macho il pensa qu’il ne risquait rien avec des femmes, même à trois contre un. Christine servit le whisky à Alex et un doigt de Champagne à ses collègues et porta un toast à cette soirée « totalement improvisée «….Elle adressa un regard étrange à Alex, celui d’une panthère aux pupilles fixes, les yeux étirés mi-clos couleur de cristal bleuté. Son sourire énigmatique sur des lèvres longues et fines barrait son visage, sa peau blanche presque transparente et ses cheveux noirs abondants roulant sur ses épaules renforçaient cette impression féline. De son buste assez frêle orné d’un collier de perles se détachaient deux petits seins pointus visibles dans leur dentelle par l’ échancrure du chemisier.

« – Alors colonel, quelles nouvelles du Maharadja ? » La voix grave teintée d’accent britannique de Christine s’accordait si bien à cette question qu’Alex ne réalisa pas qu’il aurait dû la trouver incongrue et mettre fin à cette soirée anormale. Il faut dire que cette femme l’excitait.

« – Quel Maharadja ?

– Mais celui d’Afrique ! L’avez-vous revu depuis 2007 ?

-En quoi cela vous intéresse ? « demanda Alex, inconscient d’avoir avoué une relation confidentielle.

Christine se pencha en avant, eu un mouvement pour remettre ses cheveux en arrière et défit au passage un bouton de son décolleté.

« – J’ai un ami qui le connait, mentit-elle, le baron des Hauts de Vallois.

Effectivement, Alex s’était intéressé à l’ acquisition de la société Urastone par France-Atome en 2007, cette société détenait des droits d’exploitation de mines d’uranium dans trois pays africains dont il connaissait le banc et surtout l’arrière-banc. Un indo- pakistanais que la presse avait appelé le Maharadja avait suivi de très près cette transaction dont le prix , en milliards de dollars ,avait paru anormalement élevé à beaucoup d’ observateurs par la suite. Cinq fois trop élevé . De là à supposer des rétro-commissions …Combien, à qui…Réalité ou fantasmes de journalistes, et même de romanciers? Des informations supposées circulaient qui pouvaient devenir brûlantes si elles étaient vérifiées et publiées , un vrai scandale d’Etat. Et c’était précisément ces informations dont Alex se trouvait le dépositaire …

Dans un éclair de lucidité Alex nia connaître un quelconque baron fusse-t-il des Hauts de machin chose. Il fallait absolument que les filles se fassent confirmer des noms, déjà suggérés par la presse, mais surtout les montants versés,et obtenir des pistes où chercher des preuves : pays, banques, numéros de compte …Gaëlle se rapprocha d’ Alex, jambe contre jambe et lui passa le bras sur les épaules, les lèvres sur son oreille. Sa jupe était totalement remontée sur ses collants noir, un triangle de culotte blanche apparaissait en transparence. Christine s’ agenouilla devant le colonel, son chemisier cette fois-ci grand ouvert. Alex passa les doigts sur un sein découvert et alla pincer le téton dans son bonnet de soie sans que l’ intéressée ne s’y oppose. Aude garda son pull de cachemire mais sa jupe glissa aux pieds. C’est la seule qui portait des bas, de vrais bas fins de couleur chair. Alex émit un grognement, Gaëlle était en train d’ écraser ses seins sur son dos en se frottant violemment. Elle avait flanché. Christine eut un haut-le-coeur. La situation lui échappait. Le colonel ne paraissait plus en état. Le bon usage des appâts n’était pas donné à tout le monde : elles avaient forcé la dose. Lui réactiver le cerveau , vite! Elle alla à son sac à mains et en sortit un revolver . Un vrai , c’ était sa protection autorisée pour des reportages en situations tendues , l’ impact de ses projectiles de caoutchouc pouvait être très douloureux et même dangereux . Elle braqua Alex . La séance de questions allait pouvoir commencer.

 

On cogna à la porte : « Gendarmerie Nationale ! » Alex vacillant alla ouvrir, sans égard pour les joueuses. Christine eut le temps de planquer son arme mais son chemisier resta ouvert. Un adjudant marqua un garde à vous et lança : » Mes respects mon colonel ! Une communication protégée urgente vous attend à la Gendarmerie. Je suis confus mon colonel « . Rhabillées les invitées sortirent, dignement. Arrivé au bâtiment imposant qui surplombe Port-Joinville, Alex fut accueilli par le Chef de la Brigade Territoriale Autonome de l’île qui salua, s’excusa et avoua le subterfuge de la fausse communication protégée qu’il avait lui-même inventé. Il confirma sa mission de surveillance des vacances du colonel, et les fréquents rapports écrits ou audio à Paris. Il dit, sur l’air d’une confidence à un collègue dans le pétrin, que l’ordre d’ interrompre la soirée festive venait de haut, très haut, du Château.

 

Gentleman , Alex ne dit rien de l’arme qu’il avait aperçue dans son brouillard. Il savait que la thèse d’une innocente partie fine ne tenait pas , inutile d’en rajouter. Il pensa qu’il poursuivrait ses vacances aux îles Kerguelen où il aurait tout le temps de rêver à son séjour paradisiaque de l’île d’Yeu.

 

Les deux journalistes qui avaient monté l’ expédition Mata Hari s’attendaient à être décorées de la médaille de l’ amateurisme par leur directeur de rédaction. A défaut d’être envoyées aux Kerguelen, c’est une douche glacée qui les attendait . Médiaparle, le site d’ informations pour lequel elles travaillaient, devrait rester muet. Dommage, avant la scène improvisée de la braqueuse elles s’étaient bien amusées, et pour après, elles se trouvaient en vérité soulagées qu’on leur eût volé la suite de la soirée . Quant à Gaëlle, embauchée pour la journée, elle conservera le sentiment d’ avoir tenu le rôle en jouant « vrai », et aussi le souvenir divin de picotements interdits.

Post-scriptum : Ce récit est une oeuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes serait fortuite. L’actualité y est romancée et l’intervention de la presse et des institutions publiques inventée. Les lieux sont réels , librement dépeints.