Dieter#Dieu

Dieter#Dieu

Dieter#Dieu

 Carole Manceau

 

Jeudi 03 janvier 2165…

 

– In altum lumen et perfugium – « Zut c’est déjà l’heure » ! Dieter, le commandant en chef de l’Île d’Yeu était affalé sur un grand siège de bureau en skaï, la nuque calée dans le creux de la tête du fauteuil. Il y avait enroulé une vieille serviette de bain qui recueillait les gouttes de sueur qui perlaient le long de son cou. Tout en haut du donjon, c’était l’appel à la prière, le quatrième de ce jeudi. La vie était rythmée par le chant du muezzin et sa douce litanie. Il se répétait en lui-même la petite phrase qu’il avait vue inscrite au fronton d’une vieille maison… « In altum lumen et perfugium » quand son écran noir s’illumina. Un petit rectangle rouge s’était inscrusté sur le côté droit, son adresse clignotait. Il posa son index fébrilement sur son nom « Dieter#Dieu » et poussa un cri de rage. « Vingt thirstdrones abbatus dans le sud Poitou ».

L’Organisation OdiN (Ingmar Nord) avait encore frappé, abattant à quelques encablures de l’île plusieurs drones, ces énormes avions cargo sans pilote, affrêtés par l’Armée du Sud, son armée ! OdiN avait donc encore empêché l’arrosage de plusieurs centaines de kilomètres de terres assoiffées sur le littoral charentais tout proche de son île. Une tempête de sable gigantesque avait sévi de façon innatendue et si rapidement : Yeu avait été recouverte, tous ses radars « hautes portées » étaient sous un épais manteau de particules de pierres oranges et la région submergée de sable. En quelques minutes à peine, Yeu avait ressemblé à une dune endormie et les vagues blanches de l’océan léchaient directement les bancs de sable chaud qui étreignaient l’île. D’un seul coup, tout s’ était figé cet après midi-là ; c’est comme si on avait retourné un seau de sable sur un caillou. La chaleur était accablante et Dieter, au fond de sa tour, était plongé dans une torpeur inhabituelle, au bord de la lassitude. Le combat était devenu inutile, le néant venait de l’abattre comme le scorpion avec son dard.

Depuis une cinquantaine d’années, la montée inexorable du désert d’Afrique vers les terres du Nord venait de dépasser sa frontière, celle qu’il surveillait – cette bande de terre sèche qu’il avait fixée géographiquement avec son armée. Elle se situait du sud de l’ancienne Vendée avec une partie nord du no man’s land de la Charente Maritime. L’ancienne ville de Marans submergée par la mer il y a une trentaine d’années marquait la fin de son territoire de surveillance. La Rochelle, l’île de Ré, envahies par les eaux, étaient le commencement du territoire maudit des soldats de OdiN vers le sud ou la fin du cauchemar des migrants climatiques au nord de la ligne.

Ce jour là, son seuil de tolérance face aux éléments qu’il combattait était fortement atteint. Cette fois, c’était lors de sa propre garde qu’il n’avait pu empêcher OdiN de pilonner les siens sur le territoire du Poitou et c’est toute une population qui allait mourir assoiffée.

La frontière de la verdure s’établissait désormais aux premiers abords de la Loire, ce ruisseau impuissant qui se jetait dans un estuaire nauséabond et rempli de matières plastiques en décomposition. Dieter ne l’avait connu que sous cette forme de ver plat et sale. Le « 7ème continent » enveloppait la planète et sans faire de bruit il avait accosté et lié tout le littoral atlantique mais également une bonne partie des côtes de la France.

 

Sa base, son île de sable, était donc entourée d’une mer composée de fibres plastiques et la vie s’en était allée vers les abysses. L’océan et l’horizon se mêlaient intimement. Quelques fois, on ne distinguait plus la mer du ciel. Lors des grandes marées, le pont qui reliait Yeu au continent était recouvert de milliers de déchets, de bouteilles, de sacs et de débris en tout genre. Il fallait alors repousser à l’eau ces immondices par dessus bord pour laisser passer le flux des véhicules et des hommes. Les tempêtes qui sévissaient depuis le début du mois de décembre avaient rapporté leurs lots de morceaux de plastiques et le vent avait sculpté des murs entiers de débris et comblé des pans entiers de falaise. Le paysage changait et se modifiait au gré des rafales. Dieter ne reconnaissait pas son île.

Alors l’angoisse prit le dessus. Il avait failli à sa mission : surveiller les attaques d’OdiN qui repoussait sans cesse les hommes par delà sa frontière : Il n’y avait plus sur la terre que l’arme climatique pour régner et le Nord de la planète était un havre sensible mais une zone de paix et de verdure ; le Sud était devenu irrespirable, désertique et invivable, une croûte de lave chaude où naissaient encore des enfants.

Dieter s’était laissé piéger par l’inactivité. Il écoutait le muezzin, perché là-haut sur le donjon du château. L’appel à la prière lui était habituel et rien ne lui disait qu’avant c’était différent, sinon quelques formes architecturales qu’il nommait romanes, un mot bien incertain mais qu’on lui a déjà expliqué dans sa jeunesse. On lui avait bien raconté qu’avant c’était autrement mais c’était difficile à croire.

En effet, le 10 mars 2101, la planète était toujours bleue mais à la fin de cette journée ordinaire pour les terriens, un terrible événement avait changé la face du monde : un black-out général et complètement inattendu avait noiçi en une seconde sa face illuminée, l’autre étant encore toute endormie. L’électricité s’était éteinte. La fée lumière s’était envolée. Toutes les données numériques, informatiques et photographiques de la planète avaient disparu d’un seul coup et les hommes avaient tout perdu – une simple éruption solaire avait été à l’origine de cette catastrophe ! Tels les dinosaures après le passage d’une météorite, les hommes s’étaient retrouvés dans l’obscurité et l’obscurantisme. En quelques décennies, ils avaient perdu leurs repères et continuaient d’errer comme les hommes des premiers jours. Le savoir accumulé s’était estompé rapidement. Un deuxième an 0 avait alors débuté brutalement. A partir de ce moment précis les hommes auraient du réapprendre à être humain.

En un millième de seconde, la terre avait donc été dans le noir et ce fut l’instant où la mère de Dieter vint au monde dans le petit pays du Danemark. Vingt ans plus tard il naissait. Et sa mère lui offrit ce prénom Dieter « gouverneur du peuple ». C’était un tout petit homme de l’après, fragile.

Avant cette catastrophe, il y en avait eu une autre, plus souterraine, sournoise : l’ère numérique, dictatrice moderne, avait tout remplacé. Elle avait fait disparaître lentement mais insidieusement tout ce qui avait forme de papier, tous les livres étaient devenus encombrants et inutiles. Tous les tableaux et toutes les images avaient été numérisés et miniaturisés. Il n’y avait plus de place ni d’espace car il y avait trop de monde à loger et à nourrir. Tout était maintenant rangé, classé dans des milliers de petites clés, accrochées et bien alignées dans des millions d’armoires. Les ordinateurs avait été remplacés par un simple écran tactile à deux touches, complètement binaire ; il n’y avait plus ni clavier, ni tour, ni portable intégré, en tout cas pour le commun des mortels.

Avec le black-out tout s’était accéléré…

Ce jeudi 03 janvier 2165, la monotonie des heures qui s’égrénait, les yeux fixés sur un écran noir, avait paralysé l’attention de Dieter et endormi sa vigilance. Lui, l’alerte jeune homme s’était assoupi au fond de cette tour d’habitation. Dieter, qui avait étudié, l’appelait son donjon, mot qui n’évoquait rien pour les personnes de l’île. Il vivait par intermittence dans le sous sol du château – un autre mot inconnu. Il avait repris par les armes cette ancienne base météorologique installée sur l’île par l’organisation du Nord grâce à des opérations de guérilla des migrants. Yeu était devenue un véritable poste frontière, pilier de l’observation radar. Un check-point sans concession. Un haut pylone servait de relais pour le téléphone. Il était situé rue du Coin-du-Chat. Il semblait très ancien. Le très haut château d’eau servait également de relais ainsi que le Grand Phare, de même que celui surnommé « des corbeaux ». Un vieux sémaphore militaire avait encore son utilité pour capter des informations, même codées. Les migrants tenaient la place forte et avaient depuis longtemps investi les lieux.

Dieter n’avait pas vu arriver la tempête de sable. Vingt « thirstdrones », vingt mastodontes capable d’envoyer aux hommes des milliers de bonbonnes d’eau étaient au sol, réduits en cendre. Caché au fond de la tour et entouré de technologie, il ne craignait rien pour lui. Ses drones, eux, étaient sur le front et il n’avait rien pu faire, sinon constater la noirceur de l’écran, comprendre que sa flotte avait disparu comme une traînée d’étoiles filantes. L’organisation OdiN avait détruit sans scrupule son armée pour empêcher la progression des migrants et protéger le territoire de verdure. Une tempête de sable destructrice : une simple création diabolique des hommes du nord qui savaient utiliser la force de la nature contre les autres hommes ! Créer une tempête était devenue un jeu d’enfant. La diriger sur une cible, un simple coup de manette.

Dieter, avait eu une autre vision du monde. Cela lui avait pris du temps pour changer de camp. Les scandinaves dirigaient la planète d’une main de fer et Dieter, danois de naissance, avait longtemps partagé leurs points de vue sur la sécurité climatique. Elève brillant en géopolitique, en environnement, il aurait pu être un technocrate mais il aimait marcher le long des fjords en respirant l’air frais du petit matin. Il regardait les cygnes s’envoler vers les cieux. Il aimait partager son repas avec les hommes des bois et puis surtout il avait rencontré Samoura.

Elle était arrivée un matin d’hiver, débarquée dans le petit port de l’île de Bornholm. Il ne savait rien des conditions de vie des gens de l’autre côté de la terre car on ne lui avait pas appris. Il avait été subjugué par sa beauté et il avait écouté son chant de désespoir. Au début, prudent, il ne l’avait pas cru. Il avait commencé à comprendre la tragédie qui avait lieu seulement à quelques encablures d’avion de chez lui. Son métier était de facturer des demandes de défense de frontières et de renouveller les demandes de protection annuelle, un comptable sans état d’âme qui compulsait des registres de versement d’argent cash et qui recalait les mauvais payeurs, un trader de la sécurité climatique ! Et puis le visage noir de Samoura, sa maigreur, ses mains, sa douceur avait bouleversé Dieter. Une image, un mot peut changer la face d’un homme. Une phrase peut déséquilibrer tout son être. Samoura l’avait rendu soudain vivant. De la lumière, il était passé dans l’ombre et le brillant technocrate était devenu un brillant corsaire au service de l’armée du Sud. Sa clandestinité était devenue son quotidien mais les caches étaient solides et les hommes du sud étaient forts, ils n’avaient rien à perdre. Il n’était pas le seul à être entré en résistance. Il avait appris l’arabe, l’espagnol. Il avait emmené Samoura sur Yeu et pourtant cet après midi-là, il avait failli.

En cent ans, l’organisation du Nord avait réussi à bannir l’écriture et tous ses supports. Qui se souvenait du mot « livre » ? Il n’y avait plus d’images, aucun mot sur la Terre. Ceux qui restaient étaient ceux des écrans d’ordinateur de l’élite. Il n’y avait plus de clavier depuis longtemps, juste la voix pour fermer et ouvrir des fonctions. Les lettres avaient disparu et la plupart des hommes en ignoraient jusqu’à leur existence. Seuls les lettrés de l’organisation du Nord avaient le droit de les utiliser, de les apprendre, d’écrire. Tout le savoir transmis oralement s’émiettait, se déformait et en cette année 2165, même Dieter commençait à perdre la connaissance de l’écriture. Il s’efforçait de tracer les lettres sur le sable mais plus certain de leurs formes, il commençait à abandonner.

Mercredi 02 janvier : redécouvrir…

Il aimait regarder Samoura onduler comme les vagues, voir son ombre gracieuse passer entre les murs de la citadelle et l’entendre descendre comme un chat au fond de son oubliette. Ses bras graciles lui entouraient alors le cou et un baiser curry posé sur le front lui donnait envie d’avaler tout le bol de riz parfumé qu’elle venait lui déposer à côté de son écran.

C’était toute l’Afrique qui se lovait chastement contre lui et lui réchauffait le cœur. Il aimait cette ombre muette qui se calait dans un angle de la pièce et chuchotait de longues paroles de mots incompréhensibles. Il aimait écouter sa voix et la monotonie des mots. Il revoyait sa mère chanter doucement et puis il reprenait son travail en oubliant son ange noir.

Samoura s’ennuyait. Ce mercredi 02 janvier, elle avait laissé Dieter hypnotisé derrière son ordinateur et avait décidé d’explorer les lieux. Elle avait suivi son instinct ; son corps suivait les pans de murs bruts aux contours blessants. Elle aimait ce contact humide et froid du granit qui apaisait la peau d’un soleil trop brûlant. Personne jusqu’ici ne s’était risqué à marcher dans le cœur de cette bâtisse, classée top secrète. Elle avait seulement peur de rencontrer la mer ou de se perdre dans des grottes invisibles. Errer dans ce dédale de caves bien humaines et chercher des trésors, elle venait elle aussi de retourner en enfance. Samoura progressait dans l’ombre quand, soudain, elle se cogna le genou dans une sorte d’armoire et se blessa avec le coin dur et pointu du meuble. Elle étouffa un cri de souffrance en se plaquant la bouche naturellement avec sa main droite, l’autre cherchait en vain un appui de sûreté pour éviter la chute. Puis en balayant l’objet blessant de sa petite lampe torche, elle sursauta et un cri sortit de ses lèvres. Ce n’était pas une armoire.

C’était une étagère en bois avec des planches toutes simples comme celle où elle rangeait sa vaisselle. Mais devant elle, se dressait non pas des assiettes et des verres mais une rangée de livres !

Elle n’en avait pas vu depuis son enfance à l’école de son village. Son cœur battait à tout rompre. Elle chancela et s’assit à terre. Elle dirigea sa lampe en direction du meuble. Elle n’osait pas les regarder, ni les toucher, encore moins les prendre dans ses mains. Elle ne voulait pas rompre le charme. Elle mit la tête sur le côté, instinctivement et posa ses yeux sur les tranches pour y lire les titres. C’était du français, celui qu’elle avait appris avec son professeur, il y avait si longtemps, sur le grand tableau noir de la case au milieu de rien, la savane. Il fallait déchiffrer, prendre le temps de reconstituer les syllabes et lire les mots. Elle se rappelait alors le plaisir qu’elle avait à imaginer la couverture du livre, l’illustration surtout en ne lisant que son titre. Mais déjà elle avait réussi à lire « Regards sur la Vendée », puis la frénésie s’empara de son cerveau et elle lut rapidement : « Contes et légendes de Vendée, Vendée Globe 2012, Recettes vendéennes de nos grand-mères.. ».

Sur la rangée au dessus, un autre trésor extraordinaire : quelques feuilles fragiles très serrées, ficelées. Elle lut « Ouest France » avec une petite ligne noire « Justice et Liberté », tout ce qu’elle avait perdu depuis longtemps. A gauche elle déchiffra « Challans, Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Saint-Jean-de-Monts, Noimoutier et une date : mardi 04 novembre 2014, un temps d’un autre âge. D’ailleurs, elle ne savait pas ce qu’elle tenait dans les mains, trop de mots et de phrases, des images réelles comme si elle voyait en vrai les personnes sur les feuilles de papier si mince qu’elle eut peur et remit vite en place le petit paquet.

En bas de l’étagère, il y avait une boîte. Elle l’ouvrit avec précaution. C’était juste une boîte en ferraille. Elle ferma les yeux, laissant ses mains aller à la découverte d’un nouveau trésor ou de rien. Ce qu’elle sentit, elle le reconnut de suite. C’était un petit calepin, blanc, vierge, intact. Il y avait même quelques crayons de bois usés et tellement vieux.

Samoura la petite lettrée de son village de centre Afrique, abandonnée, émigrée, avait trouvé le plus merveilleux des trésors : du papier, des crayons, des feuillets tapuscrits et des livres. Comment le dire à Dieter ? Comment lui parler de sa découverte ? Elle ne lui parlait presque jamais et maintenant elle avait tout à lui dire. Son amour pour lui surtout. Alors son cœur lui donna la réponse. Une chose simple mais si impossible à faire, que nul ne pouvait plus faire depuis des années : écrire. Elle savait que Dieter connaissait également les signes. Elle l’avait surpris un jour en train de dessiner une phrase énigmatique « In altum lumen et perfugium ». Ces quelques mots étaient inscrits encore miraculeusement sur une ancienne maison de l’île d’Yeu. Un texte sans âme, car sans traduction, rendu au fil des ans inutile comme la pensée sur la terre. Alors, elle, Samoura, fille de migrants des terres du Sud, allait écrire tout son amour à l’homme qui lui donnait tant de tendresse, sans l’obliger, sans la battre, sans l’abandonner.

Ce vendredi, aimer…

Dans l’île ensablée tout n’était que bruit. De nombreux volontaires portaient des seaux remplis de particules de pierres oranges et dégageaient rapidement les jardins. Les engins enchenillés déblayaient les rues pour permettre le passage. Le pont croulait sous les grains de pierre. Il fallait dégager rapidement son accès. Dieter avait donné tous les ordres et quitté Port-Joinville.

Il avait rejoint la Meule et s’était laissé porter sans réfléchir jusqu’au bout du bout du port miniature. Habituellement, une vieille carcasse de bateau au nom énigmatique – le Q de Gabrielle – lui servait de banc. Il rêvait devant l’océan. Aujourd’hui, il pensait sombrement en s’asseyant qu’ils étaient échoués l’un et l’autre lamentablement : le premier sur un banc de sable vaseux, gris, plastifié et lui sur une très vieille planche de bois pourrie. Elle avait servi autrefois de coque à cette étrange sirène. Combien de poissons avait-elle attrapés ? Sa vie serait sans doute plus courte que cette planche de bois qu’il entendait craquée mais le bout de bois résistait. Dieter avait sa maison à Port-Joinville où il vivait avec Samoura. Mais c’était à la Meule qu’il respirait. Les petits sentiers bordés de bruyère mauve, les oiseaux de mer, le vent lui rappelaient alors sa frêle existence d’homme ; marcher seul, regarder le ciel et les nuages suffisaient alors à son bonheur. Mais l’attaque d’hier l’avait cassé en deux. Assis, ses épaules touchaient presque le sol. Ses mains s’étaient crispées autour d’un bout de bois flotté. Ses doigts s’étaient emmêlés les uns dans les autres à en faire mal et s’inscrustaient presque dans l’écorce lisse et brillante. On y voyait à fleur de peau blanchir ses articulations et son sang se disperser dans ses veines.

Le guerrier était épuisé. A cet instant il aurait aimé être un soldat transparent car sa chair et ses os le faisaient trop souffrir. La peine et le remord instillés et perfusés depuis la veille dans son cerveau avaient rétréci son corps. Aucune anesthésie, aucun pansement pour le rendre insensible. Il venait de tout prendre en pleine face mais ses mains étaient restées planter le long de son corps.

Alors ce vieux bateau ne lui servait à rien ! Il ne parlait pas. Le Q de Gabrielle, cet ange en forme de sirène toute cabossée, ne lui amenait aucun réconfort. Ni la mer, ni le vent ne vinrent à son aide. Il décida de rentrer à la maison. C’était quand même lui le chef de l’Île !

Il avait découvert « la feuille » bien en évidence sur la table de la cuisine. C’était en fait un petit bout de papier, plié en quatre, blanc et couvert de lettres. Dieter n’en avait jamais vu, ce fut un choc. Pour la première fois de son existence, il touchait cet objet si fin, si plat, glacé et si fragile. C’était rectangulaire, droit, glissant et si doux à la fois.

Derrière lui, au fond de la pièce, Samoura était adossée au mur, presque tremblante.

– « In altum lumen et perfugium » dit lentement Samoura. « C’est du latin Dieter et cela signifie : « Lumière et refuge en haute mer » ! Cest la devise de l’Île d’Yeu.

– « Et en dessous » demanda-t-il ?

– « Je t’aime ».