Et Dieu dans tout ca ?

Et Dieu dans tout ca ?

Et Dieu dans tout ça ?

Philippe Ratte

Paris, 17 octobre 1973

Costals enrageait d’avoir cédé à l’insistance de son agent. Car il fallait à présent qu’un écrivain eût un agent ! Quelle bassesse que d’avoir consenti à s’entretenir, une heure durant, avec le célébrissime Jacques Chancel. Radioscopie, le titre de l’émission touchait juste : s’y prêter avait l’effet blafard de ces séances de dépistage de la tuberculose, où, bretelles tombantes, le
torse creux et l’abdomen à nu, on défile se coller contre une plaque, épaules en avant et menton relevé, ridicule, dérisoire, chétif.
La voix chaude et douceâtre de l’animateur avait, non sans métier, parcouru toute la gamme des trucs propices aux confessions fictives, l’interrogeant sur son oeuvre, sur sa vie, sur ses amours surtout, l’ail de tout ce plat de platitudes, l’épice de son personnage.
De plus en plus bougon, Costals s’était prêté au jeu, d’abord poli, puis empreint d’élégante lassitude à commenter son oeuvre, et à présent de plus en plus irrité qu’on prétendît comprendre quoi que ce fût à son érotisme, et qu’on s’en informât. Multipliant esquives et dérobades, faux-fuyants et faenas, il avait glissé comme un beau voilier sait filer sous le vent, mais Chancel avait trop de métier pour le laisser échapper, et, sentant l’élégant toréador face à lui devenir taureau prêt à charger, il posait banderille après banderille. Pour Costals ce studio devenait irrespirable.

Chancel remarquait cette altération rapide de l’humeur de son hôte, mais continuait à supputer les avantages de diverses hypothèses quant à la manière de conclure l’entretien qui touchait à sa fin — pousser la pointe, ou en revenir à un mode plus bonhomme? Un joueur de cartes ne peut indéfiniment suspendre son jeu, et finit par abattre l’une d’elles. Chancel usa de
son atout maître, la phrase passée en légende de la radiophonie, qu’il savait seul distiller sans trébucher dans l’ineptie, celle qui avait amené tant de ses invités à une sorte d’orgasme mental au moment du mot de la fin : « Et Dieu, dans tout ça ? ».
La bêtise de tout cet entretien avait été assez opiacée pour mettre Costals dans une semi hébétude d’écoute flottante. Son âme avait commencé à dériver vers les rivages de l’Atlantique, où chaque vague est un sel pour l’esprit, de sorte que cette suprême ruse du radioscopiste à la mode ne l’atteignit qu’en différé, comme au cerveau des brontosaures n’arrivait qu’avec retard la sensation de morsure à la queue.

Il n’émit d’abord qu’un silence que Jacques Chancel interpréta avec gourmandise comme une méditation prometteuse : le grand Costals, pris de court et à revers, allait énoncer une parole qui resterait telle une devise, un grand moment de radio. Après quelques instants de décence encourageante, d’un sourire déférent mais si vulgairement complice, il osa un signe
d’invite…
Il n’en fallait pas plus pour que Costals laisse monter du creux de son diaphragme l’expression abrupte de son mépris : «Monsieur, si Dieu existait, il n’aurait jamais laissé s’édifier le bâtiment où a lieu notre entretien ». Les auditeurs ne le virent pas alors se lever et prendre son manteau pour gagner la porte. Derrière sa vitre, le technicien avait opportunément lancé le
générique, coupant le micro. Le mot resta suspendu comme un point d’orgue, et passa aussitôt pour un camée de l’esprit, dont le tout Paris fit son miel des mois durant, sans oublier la province et même les milieux branchés de Québec. C’est le mérite des mots d’auteur restés incompris, qu’on les commente à l’infini jusqu’à en faire des sujets du bac.

VOMITORIUM

Quitter la toute nouvelle maison de la radio n’était pas une mince affaire, tant les coursives circulaires qui parcouraient cet énorme anneau désorientaient. Costals finit par déboucher sur une sortie de secours, et ressentit une sorte de soulagement à déboucher dans une rue, espace ouvert sur le ciel et aux deux bouts. L’idée lui vint que la nausée ressentie dans la Maison de la Radio, tenait sans doute à ce qu’elle était exactement le contraire : un cénotaphe circulaire entièrement introverti, tourné en dedans vers les pièces obscures de ses studios sans fenêtres, et ne présentant au dehors que le cul de ses structures, la nuque de ces voix ayant enfin trouvé une Babel où babiller.

Il se retourna et jaugea l’édifice qui venait de lui inspirer ce mot. Là où avait dû s’étendre un quartier, semblait tombée du ciel la soucoupe volante d’un peuple de titans, colossal bathyscaphe étanche venu se poser sur le fonds d’une mer dont nous serions les homards ou les soles. Autant l’autre monument du secteur, la Tour Eiffel, exaltait l’élévation par la transparence, autant ce blockhaus signifiait avec froideur l’abaissement par l’opacité. Maison de la radio ? de l’art idiot, oui ! Avec ce bâtiment, l’arrogance totalitaire de l’ineptie humaine venait de trouver son expression la plus emblématique, en plein Paris, après celle de l’aérogare cylindrique de Roissy. On pressentait, à voir ces deux hideux cuvelages érigés en noeuds de communication, qu’un paradigme venait de marquer le monde de son empreinte, et qu’un jour ou l’autre ce serait la France entière qui serait tavelée de rond-points en lieu et place des bons vieux carrefours d’autrefois : l’esprit de logistique venait de s’emparer du monde. L’humanité ne tarderait pas à se transformer en circuit hydraulique optimisé, chacun dans sa capsule suivant
des tuyauteries. Accablante révélation.
Poursuivi par ces inquiétudes comme un cavalier par la marée dans la baie du mont Saint Michel, et conscient de fuir au galop parmi des sables mouvants, Costals fila prendre le métro, comme pour échapper à la crue d’un écoeurement méphitique.
La traversée du Pont de Bir Hakeim le rasséréna comme ferait un bol d’air. La rivière s’étalait à droite et à gauche sous la garde tutélaire et aérienne de la Tour Eiffel. Il fut bientôt à Montparnasse, et marcha jusqu’à la Coupole. Le dancing au sous-sol était réputé attirer de jolies filles, et quoi qu’il fût à présent assez âgé, Costals adorait s’attabler sur leur passage et rêver à tout ce que leurs hanches, leurs longues jambes, leur sourire espiègle, lui rappelaient dsensations exquises. Il s’attabla et se fit servir des Gillardeau.

En rond sur leur plat d’argent, les douze huitres ouvertes semblaient former une île, parfumées par leur lit de varech et d’algues brunes, et l’eau salée des chairs exquisément vertgris semblait ces vasques de mer que la marée laisse parmi les rochers en promesse de son retour, lorsqu’elle se retire un moment.

L’intensité ainsi aiguisée du sens du goût, avivée par le muscadet, sembla soudain passer toute entière dans la force onirique de l’évocation née de ces fruits de mer sur leur cailloutis de glace pilée. L’âme de Costals dérivait, vol de mouettes emportées vers le large par le vent de l’esprit, et les lumières rouges, blanches, vives de la rue, de la salle, du plafond, les sièges carmin, la nappe immaculée, les fracs noirs des maitres d’hôtel, toute cette gerbe mouvante de couleurs et de sensations n’était plus déjà qu’un bruit de fond lointain, comme le ressac la nuit sur un rivage éloigné. Son imagination, sa personne entière flottaient ailleurs, dans un espace indistinct fait de couchant ne s’endormant jamais, de vagues ne se taisant jamais, de paysages
encagés de bocage ne se livrant jamais. Attentif à cette émotion puissante qu’il laissait sourdre et grandir en lui, c’est à peine s’il lui restait assez de présence réelle pour la percevoir, la décrire.
Éprouver, passé un certain degré, dispense de chercher à prouver.

Costals laissa longtemps les huitres lui procurer ce délice inédit. Proust en avait tout décrit avec sa madeleine, mais ce fameux biscuit lui rappelait à lui un passé, tandis qu’ici les huitres pointaient vers du futur, de l’ailleurs, de l’inconnu. Vers une île à découvrir. Pas du temps retrouvé, du temps à trouver, à créer.
Jamais de sa vie Costals n’avait éprouvé pareille sensation d’avoir à suivre une trace, prendre un sillage. Toute sa vie chasseur, de femmes, de mots, de pensées, toujours strict à demeurer seul maître du jeu et des affects, le voici qui se laissait emporter.
Troublé par ces pensées et le vibrato muet de l’émotion toujours active, il s’ébroua, fit le brave, et reprit les manières de l’homme fort qu’il avait été toute sa vie. Payer, partir, héler un taxi, autant de gestes empruntés au répertoire du parisien aisé qu’il se plaisait tant à être… hier.
Jadis déjà.
La nuit effaça tout cela. Ainsi les professeurs de mathématiques effacent ils régulièrement leur tableau noir couvert de craie, mais cela n’empêche pas le problème d’avancer. C’est même un chemin vers sa résolution.
Le lendemain, c’est Victor Hugo en personne qui l’éveilla :

« Demain dès l’aube,
à l’heure où blanchit la campagne,
je partirai.
Vois tu, je sais que tu m’attends »

On peut habiter avenue Victor Hugo et n’être pas visité chaque matin par l’auteur de À Villequier. « Vis le qui est », n’était-ce pas une invitation à vivre ce qui est, tournant le dos à cette tentation de notoriété qui avait si mal tourné, c’est le cas de le dire, dans les incurvations faussaires, fausse-erre, fossoyeuses, de la maison de la radio, ces limbes en forme de Styx annulaire?

Il résolut de partir loin, et pourquoi pas dans la direction de ce grand dais de ciel que sa songerie avait tendu au couchant de son âme ? Rassemblant son nécessaire, il descendit, prit le volant, et gagna l’autoroute de l’Ouest, sortie commode vers le chevelu de routes innervant le versant maritime du pays.

La circulation dans ce sens était fluide, et son ID 19 filait bon train. Il se laissa mener au gré des embranchements vers les bords de la Loire. Ce fleuve né plus haut que la Seine, ayant rallié l’Allier, avait eu vocation à couler vers Paris, mais il avait préféré se détourner à hauteur d’Orléans et infléchir son cours vers l’Océan, en une longue promenade. Prémonition ?
Rejoindre son lent écoulement, de banc de sable en île rêveuse, entre les vignes et les vergers, n’était-ce pas prendre soi-même un autre cours ? Costals sentit soudain le besoin de pousser jusqu’à Saint Florent le Vieil, où vivait Julien Gracq. Il serait de bon conseil.

DOUCEUR ANGEVINE

La levée de Loire qu’il suivait à présent est splendide en toute saison. L’automne la parait de toutes les nuances allant de l’ocre à l’or, comme si le fleuve paresseux qu’il longeait eût été une coulée d’argent niellant une châsse cuivrée — mais tout cela si doux, si pointilliste sous la brise jouant dans les feuillages, que ces teintes de chasuble se satinaient, soyeuses, goûteuses comme de la mie de pain.

Loin de l’estuaire, sur cette Loire dolente, toute idée de mascaret comme il s’en forme de redoutables à Villequier se diluait en volupté assoupie.
Quoi ? Villequier, encore ? Que venait faire encore ici ce mot tumultueux, dans cette coulée souriante de l’abandon intime ? Quel bourrelet d’affrontement entre des poussées contraires venait donc ici faire fronce et sourcil sur l’oeillade amoureuse du paysage ?
C’est alors que la langueur cyprine du val enchanteur dilua ce nom de Villequier en ses composants et ne le laissa revenir qu’à l’état d’anagramme : l’île qui rêve, à un e muet près, celle de Calypso la cachée…à moins que ce ne fût l’ile qui rive, celle de Circé la piégeuse, mais avec un i de trop cette fois. I, E, quel mystère les rives rêveuses de la Loire cachaient-elles dans cette
ellipse onirique ? Irrité de sentir cette tension entre l’abandon profond qui le gagnait à caresser ainsi du regard les berges du fleuve, et la récurrence de cette épine mentale, sorte d’yeuse déparant une pelouse, Costals accéléra. Ce vieux surréaliste de Gracq saurait décrypter ces énigmes.
Il fut bientôt au bas de Saint Florent, dont la splendide abbatiale XVIIIè domine le fleuve depuis le surplomb schisteux du mont Glonne, et chercha la maison de l’enfant du pays, en contrebas. S’avisant alors, averti par le je-ne-sais-quoi de privatif qu’annonçait la paix ancestrale du village, que Gracq était extrêmement jaloux de sa solitude en sa maison, Costals
décida de plutôt descendre à l’auberge de la Gabelle. Il en saurait plus.
Le soir de ce court jour d’automne n’était pas si avancé qu’il ne pût monter visiter l’église, juchée juste là où la marée remonte encore, à la frontière exacte entre la pléiade des joyaux de haute culture paisible à l’amont, et la poussée tellurique de l’Océan montée de l’aval.
C’est là que les Vendéens en déroute avaient tenté de passer la Loire, juste à la jointure, le 18 octobre 1793… jour pour jour il y a 180 ans ! Fendant la Loire en deux, l’île batailleuse semblait incarner dans le balancement songeur de ses peupliers entre ciel et eau, dans la fluidité herbeuse de ses berges léchées de courant, dans ses sables instables, la valeur de césure indécise attachée à ce lieu, passage, brèche, trouée à travers l’invisible. L’insurrection vendéenne revenue précisément là tenter la virée de Galerne avant d’entamer son martyre, faisait penser aux Hébreux traversant la Mer Rouge, Ramsès sur leurs talons. On sentait les âmes mortes hanter leur chemin de croix en cet endroit précis où elles avaient franchi la Loire, Rubicon à rebours,
au point exact d’épissure entre la longue tresse des châteaux royaux en amont et l’écheveau plein de bourre de la liberté sauvage du bocage et des mers en aval. Il régnait là l’évidence d’une é-vidence, d’un vide infime ouvert dans l’apparente continuité des choses, d’un méat impalpable par où passer d’un monde en l’autre, d’un temps en un autre, d’un être en son autre. Seul Gracq avait su rendre pareille impression de limite impalpable et imminente dans son Balcon en forêt,
quintessence absolue des instants ayant précédé la percée allemande dans les Ardennes le 10 mai 1940.

Décidément, c’était une bonne idée que d’être venu aux abords de ce Gracq là.

LE POINT VÉLIQUE DE l’INEFFABLE

Parvenu plein de ces songes sur la haute esplanade, Costals s’attarda un moment à contempler la Loire, infiniment large et dolente, silencieuse à mouvoir ses bancs de sable et capturer les barques dans d’invisibles tourbillons, magistrale et muette, rôdeuse parmi les arbres. Le couchant, posé au loin sur son lit d’océan, semblait happer à lui toutes choses dans le
sens de l’écoulement, mais lentement, très lentement, au rythme de son imperceptible extinction. Une sorte d’appel muet semblait se déployer au ciel et trouver dans le cours du grand fleuve le relai d’un guide nocturne vers son énigme ultramarine. Lentement elle aussi, l’eau douce en longues nappes poussait vers ce reflet de forge les paillettes dorées des sables
noyés en elle. Frissonnant, Costals entra dans l’église toute blanche, nette et stable dans cette sourde hypnose en train de l’envelopper.
Une douce pénombre au dedans faisait saillir les marbres blancs du monument sculpté par David d’Angers en hommage à Bonchamps, qui avait épargné les otages. Le jeune héros, blessé à mort, se redresse de sa couche et tend le bras pour interdire le massacre des prisonniers, image saisissante d’un Vade retro levé contre le crime. Encore une limite, dressée à
l’instant où l’irréparable de la transgression était sur le point de se commettre. Et, qui plus est, à l’article de la mort, in examine mortis comme dit le Te Deum…
Examine, ex anime, encore un anagramme lourd de sens ! Costals avait toujours détesté et fui comme fiente de l’esprit les anagrammes et contrepets. La langue, pour lui, était droite et précise comme un couteau, une lame… et voilà que depuis hier soir, l’étourdissement giratoire de cette intrusion en lui commise pour l’impudeur radioscopique se mettait à brouiller la
netteté des mots mêmes : lame, c’est aussi vague, et l’âme, et larme sans en avoir l’R, vague à l’âme larmoyant alors que l’on pense tranchant, épée, rasoir, tout cela parce que vague signifie aussi bien déferlante de houle que imprécision fuligineuse, et que les mots ainsi échappent au sens qu’on leur confie… Costals eut honte de l’égarement de son esprit. Saisi de frayeur superstitieuse, il évita de passer par la crypte où l’attendait benoîtement la statue de Notre Dame du Bien- Mourir.

Rué plus que sorti dehors, où régnait à présent un vent frais monté des eaux, il s’appuya à la balustrade pour respirer fort, s’interdisant de fuir comme tout son être l’exigeait pourtant.
Engagé à 17 ans en trichant sur son âge, il avait combattu à Verdun, au Chemin des Dames, en Artois, et la mort avait cessé de lui faire peur à force de l’avoir culbutée trop souvent comme une gueuse sur le parapet des tranchées. Ce n’est pas à 75 ans qu’il allait frissonner sous l’effleurement de son suaire. Il se força à redescendre vers la Gabelle par le chemin de la falaise,
noir de sous-bois, escarpé, d’un pas qu’il rendit aussi mâle qu’il le put.
À la table de cette auberge, il rassembla pensées et chocs psychiques comme un canard lisse ses plumes, et décida de couver tout cela sans plus y songer. Gracq saurait qu’en dire. Mais l’hôtesse, habilement amenée sur le sujet du plus illustre des paroissiens de Saint Florent, indiqua que Monsieur Emile était présentement dans sa résidence de bord de mer, le petit
appartement où il aimait séjourner à Sion pour observer l’océan. Costals ne laissa rien paraître de son émotion. Mais il ne sut rien du sandre qu’il dégusta, ni du chablis qu’il avait commandé, tant tout le sang en lui avait afflué au cerveau : ainsi, Lui aussi l’attendait là-bas, aux rives de l’infini, là où le soleil tout à l’heure, secondé par le fleuve, l’avait appelé sans mot dire. Tout
faisait signe à présent. Fuyant la malédiction serpentine et parisienne du tore circulaire où tout est dans tout et réciproquement dans la folle accrétion d’un anneau de ça tourne, saturnien, il venait, lui Costals, de faire halte à l’endroit au monde le plus subtilement subliminal, c’est-à dire vibrant de limites : sur une frontière latente, là où comme disait Saint Thomas sub diversis
speciebus, latent res eximiæ… Et les res eximiæ, les choses transcendantales, il fallait évidemment aller les chercher du côté de l’extension infinie symbolisée par l’immensité océane. C’est exactement cela que, par son absence même, Julien Gracq était en train de lui dire en ce lieu maintenu par lui exempt de toute radioscopie, de tout tourbillon médiatique. Tout faisait signe, vraiment.

AU BORD DE L’EAU

Rasséréné par cette méditation, et rendant grâce à son cadet de douze ans de lui avoir
ainsi avec génie laissé trouver lui-même la clé de l’énigme, Costals passa au murmure de la
Loire une nuit apaisante entre les draps à l’ancienne de cette auberge si merveilleusement
accordée aux berges du fleuve endormi lui aussi, tel un messager qui a remis son pli.

Il prit même le temps, le lendemain, de goûter la lumière inverse du soleil levant, d’aller
marcher un peu vers lui jusqu’à l’humble maison de Gracq, puis sur l’ancien sentier de halage
des gabares. Plus rien ne le pressait. Il finit vers midi par se décider à repartir, craignant qu’un
déjeuner à la même table ne rompît le charme miraculeux du dîner d’hier.

C’est ainsi qu’il parvint vers l’heure du goûter à Saint Hilaire de Riez, commune au nom
rieur jusqu’à l’hilare, et on le comprend puisqu’elle jouxte Saint Gilles Croix de Vie, admirable
toponyme en hymne à la vie. Sion en est un quartier, et c’est là que dans une modestie de petit
prof le plus grand écrivain vivant aimait à se fondre dans l’anonymat d’une résidence estivale.
Costals n’eut pas l’embarras de sonner ni se présenter. Gracq sortait faire quelques pas lorsqu’il
se gara non loin de chez lui. Ils se reconnurent, Gracq maussade, circonspect. Il n’aimait guère
Pierre Costals, trop frotté de Montherlant à son goût, trop mondain à force de se raidir dans
un mépris du monde à qui il semblait s’employer surtout à le faire savoir pour n’en être que
mieux reçu. Mais la rencontre était trop improbable pour ne pas l’intriguer, et il invita le
visiteur à le suivre jusqu’à une terrasse où ils pourraient prendre un thé.

Cette digue de mer était médiocre à en perdre le goût, et le bistrot fait de bric et de
broc comme une cabane plantée sur la dune, mais l’immensité plane de l’Océan chatoyait d’un
tremblé d’argent et de pâleur, comme les feuilles d’un saule, et du bruit paisible des vagues
montait un parfum salé, le goût même des fruits de mer. On sentait que sur cette lisière venait
mourir le bâti humain et s’ouvrir le régime pneumatique du Verbe sur les eaux. Il faisait bon
être ainsi assis en plein air au ras du souffle sablé et marin, à une table de fortune, à partager un
peu d’eau chaude sanctifiée par les herbes.

Gracq écouta. Les mots à présent venaient à Costals comme s’il écrivait. Il disait le
blockhaus constrictor de la radio, boa lové, la route dénouante, les berges telles des mains
dévidant un fuseau, et le fil enfin tendu de Saint Florent à Sion. Gracq sourit, bourra sa pipe,
goûta quelques bouffées pour ménager un silence, et montra l’horizon. Cette ligne parfaite
était l’exact inverse du tore infernal auquel avait échappé Costals. Un fil à plomb horizontal,
mais idéal — car en fait très légèrement courbe dans sa longueur visible, et surtout signe de la
courbure du globe dans le sens de la profondeur de champ, par delà vers l’ouest.

« Vous venez, lui dit-il, de quitter le faux pour aller vers le vrai, le fallacieux pour les
cieux » (l’essieu pour les cieux pensa furtivement Costals, qui vit dans la sottise de ce jeu de mots
comme le rot ultime, qu’il regretta, d’une mauvaise gastro). Gracq, goguenard et qui avait
deviné ce pet mental, lui montra à nouveau l’horizon. «Vous devriez vous embarquer pour l’île
qu’on devine là bas, à fleur d’eau. Votre rendez-vous avec vous-même est là-bas, je pense. Un
bateau part ce soir de Saint Gilles.»
Le laconisme du sexagénaire impressionnait son aîné. Costals sentit une confiance
l’emplir et laissa le silence mener l’entretien à son terme. La mer jusante occupait de son
bruissement l’espace du sens en duo avec un vent léger, comme entre deux arias les musiciens
prennent la main et développent le thème. Costals prit congé, raccompagné par Gracq rêveur.
L’un rentra chez lui, l’autre prit la route du port de Saint Gilles, s’y gara et embarqua.

L’ÎLE GLOIRE

Prendre la mer éteint aussitôt les soucis laissés à terre. À peine le petit bâtiment a t’il
battu arrière pour se dégager du quai et prendre la passe que l’on est délesté. Costals, au
bastingage, regardait s’éloigner la côte mangée par le sillage, mais bien vite il l’oublia et se laissa
élever par l’envol du grand ciel au dessus des eaux à présent tout autour. Le bercement des
vagues allié au ronron du moteur endormait ses pensées, laissant toute leur chance aux
sensations, aux émotions profondes. L’horizon, de toute part, inventait l’infini.
La traversée prit une petite heure, au bout de laquelle le bateau accosta à la jetée de
Port Joinville. Costals n’eut que trois pas à faire pour prendre pension à l’hôtel des voyageurs et
se demander alors ce qu’il faisait là. Devant la terrasse de l’hôtel, où il se faisait servir un
cognac, le quai s’évasait un peu, ménageant sur l’anse du port une vue panoramique. Dans le
bassin oscillaient plusieurs chalutiers aux couleurs vives, rouge, vert pomme, bleu Majorelle.
Trop tard pour rembarquer.

Le lendemain, le ciel, tendu de lais diaphanes chiffonnés sur les bords, annonçait un jour
clément, et la dissipation prochaine de l’humidité perlant encore toutes choses. Costals choisit
de partir à l’aventure, s’étant assuré que l’ile était somme toute petite, partout à portée de
promenade.
Le bocage le saisit tout d’abord. Quittés les abords de Port-Joinville, où s’égrenaient
encore quelques bâtisses, les haies prenaient le dessus, encadrant de vastes prés, mais aussi
contenant à peine de fréquents bois touffus, dont les arbres souvent grandioses, pressés, cernés
de halliers comme des chevaliers par la piétaille, donnaient au paysage un aspect farouche. La
route, étroite, capricieuse comme le pas d’un marcheur, semblait n’être qu’un fil conducteur
parmi cette sylve abondante, où s’ouvraient de part et d’autre de fréquents chemins de terre
bornés d’une haute pierre. Les murets autour de certains champs, à l’unisson des maisons de
pierre sèche, étaient magnifiquement construits avec une dominante de pierres plates serties
de blocs plus anguleux, parallépipédiques, trapézoïdaux, parfois juste bizarres. Leur couleur
bistre-gris piquetée de lichens verts, orange, blancs, ocre, formait des pans de lumière mate
sous la caresse du soleil encore pâle. De loin en loin, une maison chaulée faisait chanter ses
volets bleu vif parmi la symphonie de tons végétaux et minéraux qui faisait de ce trajet une joie
pour les yeux. Les haies d’aubépine, de charmes, de chèvrefeuille, abritaient des oiseaux timides
par milliers, dont le chant bavard occupait les lointains et la canopée, mais se taisait au passage
du marcheur.
Costals marcha jusqu’à l’Océan, qui lui resta masqué jusque dans le port de la Meule par
une forte digue et le décroché de la passe. Le long du quai, des cabanes colorées aux noms
enfantins faisaient à l’austérité de cet échouage tout en granit un contraste un peu
mélancolique. On pensait aux jeux d’enfants resserrés là pour l’hiver, et tout autant aux marins
perdus en mer, dont les effets resteraient accrochés dans telle ou telle de ces guérites délabrées.

De nouveau, Costals sentait des impressions contradictoires unir leurs voix pour donner
du relief à toutes choses. L’orée du vallon sur la mer donnait soudain comme une gifle
l’intelligence du sacré qui s’attache au fait de sortir en mer, car l’Océan était là tout de suite,
formidable Goliath assaillant les David de la mer débouchant de l’abri. Le cuvelage d’un nid de
mitrailleuse bâti par les Allemands pour interdire le port restait, vide et vain témoignage d’une
attente dérisoire. Chaque détail venait avec son contraire laisser l’esprit rêveur.

Costals gravit les hauteurs menant, le long de la côte sauvage, vers les ruines du vieux
château, étrave avancée en mer comme un défi aux tempêtes, une tour de guet aux portes de
l’infini. La marche jusque là sur la lande veinée de granit comme l’était la côte (où les vagues
scient en creux dans le roc des stries semblables à celles qu’il présente en relief à fleur de terre,
dans une inversion complémentaire) le grisa un peu. Le vent, lourd d’embruns dissipés dont ne
restait que l’haleine salée, le secouait rudement et mettait ses poumons en surpression. Il en
jouit, fier de respirer comme un demi-siècle plus tôt, lorsqu’il était encore carré d’épaules et
puissant des reins. Au tournant de midi, il regagna cependant l’intérieur, vers Saint Sauveur, où
il s’acheta sur le tard un pain à mâcher en route, car il ne pouvait plus s’arrêter à présent : l’âme
du lieu le gagnait, l’enveloppait, l’insinuait en elle par le lacis de ses chemins où se perdre.
Délicieusement ravi, Costals laissait son âge mesurer son pas et l’inviter à flâner, à observer les
haies, repérer les ronces mûrifères, guetter des papillons. La pente légère qui mène aux marais
salés guidait ses pas parmi les murets, les laies, les taillis. On devinait des fossés en eau sous des
amas de branchages. Ça et là un étang, une mare s’ourlait de fine boue.

LA PORTE FRANCHIE

Costals ne pensait plus du tout à Julien Gracq, ni à l’enchaînement des circonstances qui
l’avaient amené ici. Plus rien, ou si peu, si flou, de sa vie antérieure ne rôdait plus dans son
esprit. La marche et le souffle, l’incomparable mélange de nature pristine et de main de
l’homme qui, depuis sept mille ans, a façonné le paysage d’Yeu, avaient pris le relai de sa
conscience pour lui procurer la jouissance inouïe d’un nouveau cerveau. Ainsi le nouveau-né
reçoit t’il du dehors plus qu’il n’a encore engrangé, et tout lui est merveille en même temps
qu’évidence.
Pour la première fois de sa vie, lui qui avait tant travaillé, non sans bonheur, à imaginer
des atmosphères, décrire des paysages, trouver les mots pour dire l’ineffable, il faisait
l’expérience inchoative de la découverte du monde par les cinq sens en plein éveil d’un nouvel
être. L’île s’était emparée de lui, débranchant doucement son cerveau pour prendre le relai et
lui servir de conscience. La symphonie cosmique de l’Océan, des terres cultivées, des landes
avec leurs sèches bruyères et des haies foisonnantes de vie, des hameaux de labeur humble et
des plages de sable cuivré, de tous ces contrastes entrelacés en un Tout puissant et doux, faisait
la joie de son âme comme s’il eût eu sept ans.

Jusqu’à la tombée du jour, il marcha, fit halte, écouta, huma, regarda, toucha, goûta
même l’eau de mer ou des mûres sauvages, à s’en griser. Nulle fatigue. Nulle faim; soif à peine,
d’un peu d’eau. Pour demander à boire, il osa pénétrer dans l’un de ces prés si verts et tout
soutachés de rosiers, d’hortensias, de buis, dans lesquels se cache quelquefois une maison
élégante et modeste. Personne ne l’apostropha, nul chien ne vint lui aboyer aux jambes.
Parvenu à la porte, ici gris clair ainsi que les volets, il toqua, sans réponse. Essayant la clenche,
il trouva la maison ouverte, et entra. Comme Boucle d’Or, pensa t’il amusé, chez les trois ours !
Comme elle, il essaya un fauteuil, et comme elle il s’endormit.
Au réveil, la nuit était tombée. Nul n’était venu le déranger. Gêné de son effraction, il
voulut sortir et regagner l’hôtel. Mais avant, laisser un mot d’excuse, d’explication. Pour
chercher du papier, un crayon, il alluma… et dut se rasseoir. Aux murs, savamment exposées
dans un désordre apparent, des toiles dignes des meilleurs musées alternaient avec un lambris
de pin sommairement blanchi. Plusieurs Dufresnoy, dont l’un notamment figurait une belle
dame d’avant-guerre allongée dans une ample robe bleue sous des frondaisons
méditerranéennes. Mais surtout une série de nus plus récents manifestement peints dans les
paysages qu’il venait de traverser. On découvrait dans la pièce ces mille petits objets qui
signalent un goût exquis, la désinvolture de la haute culture soucieuse de ne rien tolérer de
vulgaire, et négligente envers un surplus de jolies choses. L’ameublement, très sobre, ne visait
qu’à un confort quotidien sans affèterie aucune. Les toiles participaient de cette familiarité sans
apprêt. Les nus notamment.
Subjugué, Costals resta un long moment à contempler ces toiles, visiteuses du soir,
compagnes de l’esprit, dans un recueillement calme.
Alors, il comprit.
Il compris que l’île toute entière était agencée comme un cerveau, moins par sa forme
légèrement trop oblongue pour cela, que par le jeu complexe des dendrites de ses chemins, des
neurones de ses pierres levées, du bain amniotique de son ciel par-dessus, de l’Océan tout
autour tel des méninges, et du sacré immémorial par dessous, montant depuis le socle du granit
et sa veine incongrue de marbre blanc, qu’aux temps préhistoriques déjà l’on venait toucher
avec vénération en espérance de longue vie. Yeu était un cerveau, le blason, l’icône, la
fontanelle battante de l’Esprit. L’inverse absolu de cette construction torique calibrée sur un
demi-kilomètre de circonférence (notion inepte) dont lui revenait à présent un vague souvenir,
comme le remugle d’une indigestion passée, la casemate de la radio.
En l’amenant à Gracq, qui lui avait désigné la direction d’Yeu pour chercher le salut
contre le cancer contracté dans cette tour de Babel lilliputienne et déjà monstrueuse, quelque
providence avait sans aucune doute cherché, au soir de sa vie, à lui en révéler le sens. Ces jeunes
filles en fleur, dont il avait jadis si passionnément désiré et recherché le bouquet de toutes les
manières, à tous les sens du terme, les voici qui revenaient l’entourer mais à l’état d’oeuvre d’art,
d’expressions du génie d’un peintre, d’un lieu et d’un modèle formant trinité. Cette apothéose
de gloire qu’il avait tant désirée et recherchée en cultivant sa célébrité à force d’oeuvres et de
conférences complaisantes, c’est ici qu’il en trouvait la mandorle, humble comme un suaire sans
couture mais lumineuse comme une aura, dans la jouissance extrême qu’il savourait à goûter le
bon goût à l’état brut. L’intelligence de l’humain, passion de toute sa vie, venait de lui être
procurée par sa marche au long du jour parmi les signes d’une niche humaine ancestrale, puis
par cette porte ouverte.
Ne rien dire, surtout. Ne plus penser. Ne pas écrire. Ressentir la force de cette âme du
monde ainsi manifestée par le sourire de toute l’île venant aux lèvres de cette pièce. Il resta
longtemps, très longtemps silencieux, remplaçant seulement l’éclairage électrique par quelques
bougies trouvées là, jusqu’à ce qu’elles mourussent et le laissassent dans la nuit ténébreuse.
Alors, très doucement, il quitta la pièce, referma la porte derrière lui, et se tint longtemps sur
la terrasse dallée devant le seuil. Entre les haies, les bouffées d’arbres montant des fossés, les
espaliers le long de murs couronnés de pierres à champ, la pelouse formait comme un écrin où
reposait le ciel, jonchée d’étoiles. Quelques chênes immenses en face de lui dressaient leur
ramure vers la Voie Lactée, fermant l’horizon du côté de la mer, lointaine et présente par son
froissement continu de soie grège. L’infini venait à sa rencontre tout scintillant d’escarboucles,
mais surtout drapé de noir insondable.
Levant les yeux vers l’océan céleste, Costals l’impie trouva alors la clé du mot qui lui
était monté aux lèvres devant la question frelatée du médiocrate, « Et Dieu dans tout ça ?».

L’île avant lui s’était lavée de cette interrogation controuvée. Nommée Oya, c’est à dire
l’Île, par les Vikings danois, francisée plus tard en Yeu, et dès lors prétendue île Dieu, parce que
d’Yeu (Île Yeu est imprononçable), l’île s’était défaite de cette consécration abusive, et venait
même juste d’obtenir qu’enfin ses bateaux cessassent d’être immatriculés ID (pour Île Dieu),
cent ans après que les cartes eussent renoncé à cette erreur de toponymie. Costals songea que
sa voiture s’appelait une ID. Elle l’avait amené ici recevoir un baptême inverse, en quelque
sorte. Machine elle aussi fondée sur la rotation (paradigme semblait-il des ingénieurs, qui ne
travaillaient à rien moins que remplacer le moment-kairos par le moment-momentum,
movimentum, autrement dit à substituer le répétitif à l’ineffable), elle était fort à propos
demeurée en arrière. Ici, tout était rhumb vers l’infini, en même temps que présence vivante
prochaine. L’idéal de mouvement perpétuel symbolisé par les structures annulaires ou rotatives
n’avait pas droit de cité dans cette aire de la rencontre.
Et Dieu dans tout ça ? Il n’y avait que des charlatans pour poser pareille question,
rhétorique et captieuse. Yeu, emblème de l’humain, symbole de la place qu’a chacun (singulier
au milieu de l’universel, comme elle-même est unique perdue en mer), harpe de l’âme et
analogue du cerveau, était en soi la réponse à une vraie interrogation, celle-là : Qu’est-ce que je
fais là ? La seule question digne de recevoir la réponse d’un homme exigeant sur sa raison
d’être, l’île d’Yeu, l’île d’Île, obligeait à se la poser, à y répondre, et soufflait la réponse : Tu es là
parce que tu es toi et que tu as pour rôle de vivre selon ton génie propre, comme moi, l’île, je
maintiens à travers les millénaires mon ineffaçable identité magique d’être l’île Île, l’île en soi et
pour soi. Qu’on ne voie surtout pas là je ne sais quelle prétention de ma part à la singularité.
Des îles, il y en a tant ! Je suis île assurément, mais d’abord point ultime de la tentation qu’ont
les hommes de suivre le soleil dans la mer. Leur tentative pousse jusqu’à moi dans un suprême
espoir, mais laisse aller l’astre une fois atteinte ma côte sauvage. Alors, eux qui venaient emplis
d’une ferveur métaphysique demeurent, puis retournent, gros de cette ardeur restée en
suspens, et qui leur devient viatique pour le retour, transfigurés. Venus en chétifs poursuivants
de lumière, ils repartent forts de leur propre rayonnement. Mon identité, n’est pas autre chose
que cette capacité qui est mienne à régénérer le don de soi par chacun à soi-même, faute
duquel aucun don ne vaut. J’ai même accueilli, enterré à l’envers de tous autres, celui qui crut à
tort que faire don de sa personne sauverait le pays, faute qu’il ait préalablement accédé au don
de soi à soi-même, qu’à Londres le lendemain un autre eut l’incroyable courage de faire, pour le
salut de tous.
Moi l’île, si je suis éternelle, c’est précisément parce que je ne suis pas imbue de la
prétention qu’ont tant d’hommes à se croire à l’image de l’Eternel et se vouloir à ce titre une
identité, un pouvoir, un statut. L’Eternel, lui, est moins prétentieux, et plus diffus. Il vient aussi
chez moi, comme les autres, avec plaisir. Il y réside même. Pour s’assurer de soi. Comme les
autres. Car, comme les autres, je suis accueil aux autres, bienveillante à leur besoin de recouvrer
leur harmonie, qui fait défaut tant qu’ils n’ont pas su se faire don à eux-mêmes d’eux mêmes,
c’est aussi simple que cela. Et je sais que lorsqu’ils y seront parvenus — ce n’est jamais très long
s’ils se confient en moi — ils repartiront ensemencer le monde d’une paix nouvelle.
! Dieu… quelle erreur, quel oxymore ce fut durant tant de siècles que de m’appeler l’île-
Dieu, comme si une île pouvait être Dieu, et encore moins Dieu une île ! Abjurant pareille
hérésie née de l’inculture de moines trop pieux, je suis depuis toujours demeurée fidèle à ce que
des hommes venaient chercher ici depuis plus de sept millénaires, à savoir non pas le sacré,
mais l’élan vers le sacré, dont on finit toujours par s’apercevoir qu’il est en nous, et pas cette
extériorité pure que l’on imagine. Ailleurs, oui, mais pour qui entend dans ce mot aille-heur, le
souhait que l’on aille vers l’heur, l’heureux accomplissement de soi. Autrement dit que l’on parte
vers cet Autre indicible qui finit par s’avérer être le manque à soi, le complément de soi faute
duquel on reste semblable à ces âmes sans sépulture errant aux abords de l’Acheron.

Depuis toujours, des hommes sont venus ici suivre le soleil jusqu’à sa plus extrême
plongée dans de l’au-delà, et entrer ainsi dans le mystère de la longue nuit où il les laisse seuls
avec eux-mêmes, avant de reparaître. À force de ne pouvoir le suivre « plus oultre », ils ont
compris que c’était ici le bout de leur quête, et qu’elle les invitait à revenir vers là d’où
reparaîtrait le soleil. Je leur ai ainsi enseigné au long des âges, sans rien dire, juste en les laissant
méditer au bord de l’infini, à passer de la désespérante quête mystique vers le rechargement de
leur espérance. Poursuivre le soleil est une folie vaine, et l’Océan fut créé pour en arrêter
l’irrésistible tentation, dont j’étais le terme le plus avancé possible. Marcher vers le couchant
pour percer le mystère de l’au-delà où il se dérobe est l’hubris par excellence de l’homme
obstiné à percer le secret de Dieu, remonter jusqu’à l’Origine des origines, en amont de lui. Je
fus posée là, moi roc ultime avancé en mer, pour lui offrir la sagesse de le comprendre
sereinement, d’apprendre que Dieu n’est pas à portée de marche, qu’il n’est justement pas une
île au-delà. En retour, je lui ai offert cette force transcendantale qu’acquiert pour la vie celui qui
est allé voir en face cette impossibilité, « et puis est revenu, plein d’usage et raison, vivre entre ses
parents le reste de son âge».

Moi, l’île d’Yeu, l’île d’Île, je suis l’Yeu.
Pas l’oeil dans la tombe de Caïn fuyant l’horreur d’être lui, mais au contraire l’Yeu, ce
troisième oeil qui vient en esprit à ceux qui voient le lien universel entre ce que disjoignent les
yeux usuels, qui ne savent qu’observer : je veux dire cette aptitude à voir en face les Faces de
Dieu qu’Abel, berger de la création, avait de naissance, quand son frère prétendait, lui, la
refaire à neuf.
Je suis Lieu, médiatrice entre Cieux et Mieux.
Si Dieu il y a dans tout ça, c’est pour chacun d’être venu en ce lieu jusqu’au bord même
des Cieux pour s’en retourner comblé vivre mieux. Le ressens-tu ? D’être venu vers l’infini
t’arme pour revenir vers l’humanité, apaisé et nettoyé. D’Yeu, l’on repart sans angoisse
métaphysique, parce qu’on s’y est armé d’infini soi-même — de cette transcendance qui est
notre bain amniotique d’humains, ce silence de la mer.
Mon nom, vois-tu, réunit y et eu, mais aussi y et eux. Y pour indiquer qu’on est toujours
quelque part, et que si l’on n’y est pas, on est évanescent, inconsistant, dans des limbes. Et eu
pour signifier le Bien, d’après la racine grecque qu’on trouve dans tant de mots, euphorie par
exemple. Mais eux aussi, phonétiquement, parce qu’il n’y a pas de bien dans le solipsisme, ce
solécisme de l’éthique. Pour Zèn homologoumenôs, c’est à dire vivre en unité avec les autres par le
logos, vivre au sens plein, il faut commencer par être en harmonie de logos avec soi-même, et
réciproquement. Le bien, eu, c’est eux, à savoir tous les autres, tous faits à l’image du même
Dieu invisible, par là même infiniment pluriel puisque tant de visages lui ressemblent, non
personnel, divers, et donc universel en ce que divers. C’est difficile à comprendre, mais toi,
Pierre, tu l’as compris, parce que tu viens de le vivre. Vas le dire aux autres, tu sais ton chemin à
présent.
Costals passa la nuit sur place. Laisser un mot le lendemain eût été de trop, et si mièvre
à la fois en regard de cette nuit cosmique. On s’était inquiété à l’hôtel, mais on crut, au
rayonnement de sa face, qu’il avait trouvé bonne fortune pour la nuit — on ne prête qu’aux
riches, et sa réputation était flatteuse sur ce plan. Cela sembla avilissant à Costals, revenu de
son errance en l’île avec une noblesse plus haute au coeur. Mais le vil qui est ne vous quitte
jamais… Il choisit de n’y prêter nulle attention.

Il s’avisa alors que les vers remémorés de Victor Hugo étaient codés pour lui : « YEU EST L’ISLE QUI TE VEUT EN PAIX », disait l’anagramme de « RENAIS, TU PEUX Y TESTER VILLEQUIER…» sans en avoir l’R, trois fois non !

2 novembre 2014
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