Flou

Flou

FLOU

Sylvie PACOURET

Je me réveille avec un léger mal de crâne. J’hésite à ouvrir les yeux. Je m’étire  ou plutôt je ne peux m’étirer. Mes gestes sont limités, mes bras et mes jambes rencontrent des obstacles. Un cadre réduit. Je tâtonne pour évaluer l’espace qui m’entoure. J’ai l’impression d’être dans un cercueil. Suis-je mort ?  Ma main rencontre un cric, je suis dans une voiture, vivant. Je pousse de toute part et un pan bascule. Je suis bien dans une voiture sur la banquette arrière. Heureusement les portes ne sont pas verrouillées et je peux m’extraire. Ce n’est pas ma voiture.

Dans la pénombre j’aperçois d’autres véhicules. Je me dirige vers un point lumineux et trouve une porte qui s’ouvre sans problème. Je respire soulagé et aussitôt je décèle une qualité d’air qui n’est pas celle que j’ai quitté hier au soir.

J’avance de quelques mètres et découvre la mer et aperçoit un port au loin. LA MER. Je ne suis pas en vacances. J’ai un boulot très prenant et pas de voyage au programme. Qu’est-ce que je fais là ?

Il y a une pendule sur le côté de ce qui semble être une gare maritime. Il est 7h du mat. Il y a déjà de l’activité autour d’un catamaran. Les passagers débarquent. Il y a deux taxis « modèle familial » qui attendent. Je suis sur une île pas déserte.

Il faut que j’appelle un ami comme on dit car je ne sais pas où je suis, ni pourquoi, ni comment.
Je m’aperçois que je n’ai qu’une tenue légère : pantalon, chemise.  Pas de téléphone, pas de papiers, un billet de 50 euros en poche.

Je sais qui je suis c’est déjà ça. J’ai trente ans. Je suis de sexe masculin, plutôt agréable à regarder et pas du genre timide. Je vais donc profiter de ces atouts pour éclaircir la situation.

Bonjour madame, pouvez-vous me dire où nous sommes ? La chauffeuse du taxi jaune me répond gentiment : à Port Joinville. Cela ne me dit rien. Sur quelle côte ? Vendée. Son regard se fait indulgent et sa main me montre le panneau au-dessus de l’escalator, la soirée a été longue ? Qu’est-ce que je fais en Vendée ?

Il faut que je réfléchisse. Je remercie la dame et me dirige vers le quai. En chemin, je vois une ribambelle de location de vélos. Je m’assois sur un banc ou plutôt un arbre rectangulaire. Maman les petits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des ailes ? Bien sur mon gros bêta …

Je récapitule : je suis venu sur une île en voiture, mais en bagage dans le coffre sans indice sur le chauffeur. Cette voiture a échoué dans un garage. Voyage en mer inconnue.

Un petit café me fera du bien. Café maritime sur le trottoir-terrasse. Un marché est en train de s’installer du côté du rond-point. C’est reposant de voir les autres s’activer.

Hier, j’étais à Paris. Ce matin sur l’Ile d’Yeu en Vendée dont je ne connaissais pas l’existence. HIER.

BIEN, votre histoire est très romanesque mais nous aimerions un récit plus concis pour la gendarmerie.

Je m’appelle Jean Jean. J’étais à Paris dans le quatorzième, c’était la fin de journée de fin de semaine et nous sommes allés avec mes collègues boire un pot au café du coin. Grosse fatigue, j’ai rejoint ma voiture dans le parking souterrain. Je n’ai pas trouvé mes clefs, la porte était ouverte, je me suis allongé et endormi. VENDREDI.

BIEN. Vous vous êtes retrouvé dans le coffre d’une voiture que vous ne connaissez pas. Montrez-moi la voiture, nous sommes dans le garage que vous avez décrit. La voiture bleue. Nous allons demander au garagiste de nous en dire plus. Cette voiture est passée sur le paquebot ce matin en provenance de Paris conduite par un îlais qui l’a laissée pour une révision, il était allé voir un ami et a roulé la nuit pour prendre le premier bateau. SAMEDI.

Vous avez donc cru monter dans votre voiture et avez basculé dans le coffre sans que le conducteur s’en aperçoive avant de vous réveiller dans un lieu inconnu. Voyons dans notre système informatique. Votre nom apparaît. Nous contactons le commissariat concerné. Vous êtes chanceux, un de vos amis a récupéré vos papiers et effets personnels dans le parking souterrain à côté de votre véhicule. Comme il était inquiet il a fait un signalement de disparition. Ils vont nous faxer une copie de votre carte d’identité.

Vous pouvez l’appelez, il pourra sans doute vous aider pour organiser votre retour.

Ca y est j’ai réussi à joindre Phil, il m’envoie un mandat éclair. Après quelques formalités d’usage, on me laisse partir. Je chemine vers la Poste, toujours tout droit, en pente douce. Le Port. Je longe le quai. Encore un petit effort, je passe par un vaste parking qui jouxte un héliport. Avec la copie de ma carte d’identité, tout se passe bien.

Il est 10 heures du matin. Je vais profiter du week-end. J’ai vu des affiches d’animations sympas dans les cafés. Tout à l’heure, quelques gars parlaient d’organiser leur banquet des 30 ans. Je me suis incrusté, ils m’ont proposé de passer la soirée avec eux. En attendant, je loue un scooter pour faire le tour de l’île. J’ai récupéré une carte à l’office du tourisme.

Je repars DIMANCHE (j’ai mes billets de bateau-car-train) mais je reviendrais.

QUELLE AVENTURE !