Frico le chat

Frico le chat

Fricot le chat

 Martine Butreau Lemaire

Samedi 11avril

Enfin ! On y est !!

Ariane se cale dans son fauteuil , allonge ses jambes et pousse un soupir de béatitude : ce moment qu’elle attend depuis des semaines , des mois , a fini par arriver : Yeu nous voilà !!!

Toute la famille a embarqué pour aller passer les vacances de Pâques à Yeu dans leur maison de famille.

A coté d’elle son mari chéri qui à peine posé commence déjà à ronfloter : au moins il n’aura pas le mal de mer !

Devant , les écouteurs sur les oreilles, fils chéri en train d’envoyer des SMS à gogo pour être certain d’avoir son comité d’accueil à l’arrivée.

Sur ses genoux : chat-chéri répondant au nom de Frico       ( Rapport à son appétit)

Derrière ses meilleurs amis et leurs enfants,

Bref tout son petit monde , en route vers de nouvelles aventures ilaises…

Comment être plus heureux ?

Les moteurs commencent à tourner , le bateau lentement quitte le quai et à peine quelques instants plus tard monte et descend rythmiquement au gré de la houle.

Le chat installé dans sa boite de voyage, posé sur les genoux de sa patronne, se met à miauler. Il a le mal de mer pauvre chaton !! elle glisse ses doigts au travers de la grille et doucement se met à lui gratouiller le cou et la tête en lui murmurant des mots doux : « allez courage mon petit Frico, on y est presque , tu seras bientôt dans ton jardin, tu vas pouvoir te rouler dans les aiguilles de pin ». Le chat se tait et Ariane peut se laisser aller à sa rêverie. Comment va-t-on retrouver le jardin et la maison ??

Trois mois se sont écoulés depuis leur dernier séjour , au moment des fêtes de Noêl . Et puis avant encore c’était à la Toussaint et à ce moment le jardin était toujours magnifique, l’arrière saison ayant été très douce  avec un été indien qui avait plutôt une mine de vrai été, chaud quoique avec une fraîcheur qui tombait vite en fin d’après-midi; les fleurs avaient pu continuer à s’épanouir, il y avait des roses magnifiques, les jolies petites sauges formaient encore des buissons écarlates. On avait pu se baigner !

Dans sa tête elle pense à tout ce qu’elle aimerait faire pendant cette semaine de vacances : la liste est longue, 8 jours sont vite passés , mais là aujourd’hui elle a le sentiment d’ avoir une éternité devant elle… et le plus important , plus que la peinture des volets et le nettoyage du jardin c’est de profiter de Yeu , de ses beautés et du bien-être que l’on ressent lorsqu’on est sur ce petit paradis.

Voilà plus de 20 ans qu’ils viennent sur l’ile d’Yeu, d’abord chez leurs amis qui avaient acheté une maison à Port-Joinville, qu’ ils ont squattée tous les étés ,et puis il y a bientôt 10 ans , Ariane pleurait sur le sur le bateau qui les ramenaient sur le continent , tellement triste de quitter cet endroit dans lequel elle se sentait si bien, c’est là qu’ils ont pris la décision de se trouver une petite maison à eux…et depuis ils saisissent toutes les occasions qui leur permettent de passer un moment à Yeu..     A chaque fois ils éprouvent une sensation de paix, de liberté , de se retrouver dans un cadre de vie à dimension humaine, ou les rapports sociaux reprennent toutes leur importance. La nature y est si belle et encore bien préservée . .. Ariane savoure à l’avance les ballades   à vélo qu’ils vont faire, ce d’autant que la météo paraît plutôt clémente pour les journées à venir …

 

Vendredi 17 avril

Le temps est passé à une vitesse folle : on est déjà vendredi!!! dans 48 h on repart…

La semaine a été bien remplie comme d’habitude: entre les apéros et dîners avec les copains, les promenades à pied sur la plage ou à vélo pour longer la côte, il n’est pas resté beaucoup de temps pour le bricolage, le quart du programme initialement prévu n’ a pas été fait… tant pis! Il a fait beau, mais on sent que le temps est en train de changer, le vent s’est levé et on annonce même une tempête pour le week-end. Et si les bateaux étaient annulés et qu’on ne pouvait pas rentrer? Avec cette excuse en béton on pourrait rester quelques jours de plus ? A cette idée Ariane fait un grand sourire: coincés sur l’île d’ Yeu à cause de la météo, quelle aubaine ! Bien sur il y a l’école qui reprend lundi et le boulot qui attend mais que peut-on contre les éléments en furie ???

Pour l’instant la question la plus importante est : vais je me baigner? il n’y a pas grand monde sur la plage des vieilles malgré ce beau soleil, juste quelques famille éparpillées sur le sable qui a toujours cette merveilleuse couleur chamois ; la mer est agitée de gros rouleaux ma foi bien tentants car il fait chaud et la balade en vélo a été assez sportive, Ariane irait bien se rafraichir en faisant une petite trempette. D’un pas décidé, sous les quolibets et moqueries de toute la bande ( rapport à la température de l’eau ) , elle s’avance vers la mer et finalement n’ a pas à se poser la question bien longtemps de savoir si elle va se baigner ou pas: une grosse vague imprévue l’a arrosée entièrement: mmm.. elle est fraiche mais que c’est bon de se faire fouetter par les vagues!!

Maintenant emmitouflée dans un gros pull pour ne pas prendre froid après la baignade Ariane pense au lendemain qui peut-être ne sera pas très chantant : demain une bonne partie de la journée sera occupé par la remise en ordre de la maison, mais elle compte bien se garder du temps pour une dernière ballade sur la côte sauvage : on annonce du vent et lorsqu’il y a gros temps c’est toujours un spectacle splendide cette mer agitée, cette écume qui vole, cette palette de couleur qui change en permanence…

Et puis pour le dernier soir , les parents iront dîner au restaurant pendant que les enfants ont prévu une petite fête avec quelques copains « c’est vraiment trop triste Mam , faut qu’on dise au revoir à nos copains !!!! t’inquiète , on sera dans le garage , il n’y aura pas (trop) de bruit et on rangera tout ! »

 

Dimanche 19 avril au matin

A peine levés , les parents s’activent en tous sens  : arrachage des draps , lessive chrono, accrochage sur le fil (avec ce vent ils seront vite secs ), ménage, nettoyage , rangement. Incroyable le bazar qu’on peut semer en une semaine. Le bâteau part à 13 heures 30, il y a encore de l’ouvrage.

Dans le garage on pourrait croire qu’il y a eu la guerre : cendriers pleins à ras bords, cadavres de bouteilles jonchant le sol, gobelets éparpillés mélangés à des papiers de bonbons et des chips, cartes à jouer en vrac et poisseuses… il serait temps que Junior se lève pour venir ranger son petit b… Après plusieurs tentatives de réveils il émerge enfin de son sommeil et d’un pas traînant s’attelle à son rangement.

Au milieu de toute cette activité fébrile le chat n’est toujours pas visible. Entre les bourrasques de vent cette nuit et le bruit que faisaient les sauvages dans le garage, il a dû être effrayé et se trouver un refuge à distance .Il serait néanmoins temps de l’attraper pour l’enfermer dans une pièce de la maison car l’heure du départ se rapproche.

Ariane parcourt le jardin en agitant la boite de croquettes et en s’égosillant : FRIIIICOOOOOO mais le vent emporte sa voix et de Frico : point. Habituellement il est pourtant assez sensible au chant de la croquette mais pas cette fois-ci . Tant pis , il faut terminer les préparatifs de départ, l’empaquetage de ce qui doit être rapporté, ramasser les draps qui sont secs ( merci le vent !)

12 .45

Tout est pratiquement prêt : les bagages sont faits, le frigo vidé- nettoyé la maison propre comme on aurait aimé la trouver en arrivant, le fils réveillé lavé et habillé. On peut envisager la descente vers le port, sauf que le chat est toujours introuvable,

On ne va quand même pas rater le bateau à cause du chat ?

Non. Tant pis , on y va .On lui laisse une gamelle pleine de croquettes , de l’eau et on s’en va. Devant la gare maritime on retrouve les amis qui rentrent avec nous vers la capitale ; ils s’étonnent de ne pas voir le chat, étant eux-même équipés de leur gentil matou qui miaule désespérément dans sa boite de voyage. Il faut alors expliquer et avouer qu’on part sans lui.

-Ah ! bon… mais il peut rester tout seul ?

-Non… pas vraiment… mais comment faire ? Tout le monde se regarde. Les cours reprennent demain matin et le boulot attend chacun de nous.

On tachera de revenir le week-end prochain pour le récupérer.

En elle –même Ariane sait parfaitement que le week-end prochain ce ne sera pas possible , au mieux ce sera dans 15 jours et encore … Paris est loin et avec leurs emplois du temps de folie il ne va pas être facile de trouver du temps pour un aller-retour à Yeu ; Si c’était si simple , on serait là tous les week-ends !! Que va devenir son vieux chat pendant 15 jours , lui qui est si farouche et craintif ? En un éclair elle réalise enfin que si elle part elle ne reverra jamais son compagnon de 15 ans … alors tant pis le boulot attendra, il y a des priorités dans la vie et retrouver Frico en est une .

-Je reste !

-Tu restes , tu es sûre ? dit son mari visiblement soulagé que qu’elle se soit dévouée car sans doute très chagriné lui aussi d’ abandonner le chat .

-Sûre ! On ne peut pas partir sans lui ; Je vais le retrouver et dès que je l’ai, je prends le bateau

– Le prochain part dans une heure et demi, on va t’attendre à Fromentine, essaie de le retrouver pendant ce temps.

Lorsque Ariane voit partir le bateau qui emporte sa famille et ses meilleurs amis elle ressent un grand vide en elle et c’est avec une poignante sensation de solitude qu’elle remonte vers la maison en maudissant intérieurement cet abruti de chat.

La maison silencieuse vidée de ses occupants, les volets fermés, sans le bazar qui traîne habituellement dans le jardin ne lui parait plus aussi attrayante qu’il y a 8 jours lorsqu’ils sont arrivés. Elle entreprend alors une grande chasse au félin, il lui reste environ une heure pour choper la bête, pas une minute à perdre. Armée de la boite de croquettes qu’elle secoue comme des maracas, elle parcourt les environs en l’appelant par son nom. Il n’y a plus grand monde dans le coin, la plupart des maisons sont fermées et les voisins qui sont encore là n’ont bien sûr pas vu un joli chat noir et blanc qui ressemble à Félix .

Le temps passe . Pas de chat .

Bientôt 15 h. Il faut se rendre à l’évidence qu’elle ne va pas pouvoir prendre le prochain bateau et qu’il faut appeler ceux qui patientent à Fromentine : ils ne peuvent pas attendre toute la journée , il y a du chemin jusqu’à Paris.

Ariane se sent héroique lorsqu‘elle leur conseille de prendre la route sans elle.

-Mais comment vas-tu faire ?

-Le dernier bateau part à 17.30 , les suivants ont été supprimés à cause de la tempête ; si je suis dedans je prendrai ensuite le train pour rentrer ! ne vous inquiétez pas.

Ca n’a pas été difficile de les convaincre . Voilà ils sont partis .

Ariane erre dans le jardin sans trop savoir quoi faire alors qu’une petite pluie fine se met à tomber qui confirme bien le dicton «  petite pluie abat grand vent ». Effectivement le vent a bien faibli et ce petit crachin frisquet finit d’apporter la note lugubre à cette situation qui sans être dramatique n’était déjà pas très drôle ;

Ariane commence à envisager la soirée de folie qu’elle va passer seule dans cette maison que pourtant elle adore mais qui là , à cet instant précis , lui parait beaucoup moins chaleureuse.

Toujours pas de chat

Quand on a le cafard , il y a toujours Maman qu’on peut appeler pour déverser sa colère et sa peine . Ariane appelle donc sa mère pour lui narrer la situation et tandis qu’elle est au téléphone elle aperçoit le petit père Frico qui traverse tranquillement la pelouse direction la porte de la cuisine , pour rentrer se mettre à l’abri de la pluie et se remplir la panse ; il doit être affamé !

-Hiiiiii !!! Maman, je te laisse ! le chat est là !

En un tournemain Ariane s’est emparée du chat, et l’a enfourné dans la boite.

17.18 !!! est-il encore temps ????

Vite un tour de clé, on saute dans la voiture, direction le port ( pas beaucoup d’embouteillages ce dimanche après- midi sous le crachin)…….Pour arriver trop tard :Ariane, la mort dans l’âme ,voit s’éloigner majestueusement le dernier bateau   du dimanche…

Elle qui avait tellement envie de prolonger son séjour à Yeu et avait mentalement imaginé au long de la semaine toutes sortes de scénarios lui permettant de rester, ne rêve plus que d’être dans la voiture familiale avec les siens, au milieu des embouteillages de rentrée sur Paris.

Pas envie de réouvrir les volets , d’ailleurs il fait presque nuit avec ce ciel si bas, à quoi bon pour les refermer dans 2 heures ? Elle préfère rester dans le noir à le broyer avec ce crétin- débile- idiot de chat qui est maintenant enfermé dans une chambre et récupère tranquillement de sa nuit.

Bientôt l’heure du dîner .Que peut- on bien manger quand le frigo est intégralement vide ?

Son contenu a été jeté, donné, emporté. Il n’y a RIEN. Ariane pense avec nostalgie au restant de paella qu’elle a mis à la poubelle ce matin ( on ne va pas rapporter CA ??) et au fond de glace au chocolat qu’elle a évacué dans l’évier… Cela l’aurait bien réconfortée maintenant…L’inspection des placards de la cuisine n’est pas vraiment réjouissante : avec des boites de mais , de sardines, des pâtes , du riz, du concentré de tomates, que peut- on bien se préparer ? des pâtes au mais ?? du riz aux sardines ??? Berk ! pas terrible… un grand chef étoilé arriverait sans doute à élaborer un menu époustouflant …mais Ariane manque d’inspiration et se contente d’avaler une boite de sardines avant de se mettre au lit avec son chat et son bouquin après avoir réglé son réveil sur une heure   bien nocturne pour un réveil

 

Lundi 5.30

C’est avec une joie extrême qu’elle n’aurait jamais imaginée qu’ Ariane, accompagnée de son vieux matou ,monte dans le bateau   qui la ramène vers sa famille , et quitte Yeu le cœur en fête.

Finalement peu importe l’endroit où l’on se trouve, le plus important est d’y être avec ceux que l’on aime et avec qui on a envie d’être.