île d’Oreille

île d’Oreille

Île d’Oreille

Pierre Delobel

 

A gauche, le sable velours glissait sur la plage de la Pipe, à droite, la pointe de Pé-de-Coulon et devant Lucie, la mer en camaïeu de bleus à huit heures et demie d’une soirée d’été.

Tête en l’air, la nuque abandonnée, Lucie se plongea dans la voûte céleste. Elle se laissa glisser jusqu’à l’horizontale. Le soleil entamait sa douce descente et elle se raconta des histoires en observant la danse des nuages. Un petit lapin courait pour ne pas être dévoré par un dragon. Un skieur venait de faire un superbe dérapage. Une montagne de chantilly se posait sur une banane.

Absorbée par ces spectacles silencieux, Lucie oubliait un peu son handicap.

Depuis toujours, au creux de ses tympans, le vide avait élu domicile. Les oreilles en sommeil, le sourire aux lèvres, les yeux curieux, l’imagination fertile, Lucie, six ans.

Au-dessus d’elle, les nuages ne cessaient de courir et cela la fascinait. Le mouvement perpétuel de ces morceaux de coton accrochés aux étoiles et qui se changeaient au gré du vent. Ici, un grand-père tout voûté faisait plier sa canne. Là, un chien sortait d’un chapeau mou. Deux gladiateurs combattaient à l’épée laser.

Et soudain… Dans le labyrinthe sourd de son conduit auditif, un frisson.

Un bruit ! Pas la voix de cette langue intime et secrète qu’elle utilisait pour ses dialogues intérieurs. Non, un vrai bruit ! Un son étrange, comme si un tourbillon, avait enfin réussi à franchir le pavillon condamné. Un chant chargé de sable et de sel, mais un chant tout de même. Là, seule, elle venait d’entendre le son des nuages. Elle en était sûre. Elle l’avait vécu, le bruit chéri des nuages adorés. Cette impression de tout à l’heure, c’était la promesse de ce bruit.

Elle ne savait pas comment l’expliquer, elle n’avait pas de référence. Un doux mélange entre la caresse du vent et le grattement d’une brosse dans les cheveux. Un tremblement avec quelque chose de plus. C’était ça le bruit des nuages, une douche virevoltante de poussières de souffle qui déposait sur son passage des souvenirs de sons. Indescriptible. Elle se mit à rire, pleurer et rire encore malgré elle.

D’un bond, elle se leva, son ombre s’allongea. Lucie aussi se sentit grandie. Elle courut pour rattraper le nuage qui s’échappait. Elle courut vers l’école de voile, vers la terrasse du restaurant où son père finissait son café sans la perdre des yeux. Elle courut en faisant de grands signes, rapides, vifs et fous.

Ses mains s’agitaient, frénétiques; le visage grimaçait, passionné. Sourire gigantesque, yeux brûlants. Dans l’exaltation, elle perdit le contrôle de sa voix. On lui avait expliqué, durant les séances d’orthophonie, que cela pouvait arriver. Elle cria, un cri primaire, sans maquillage, un cri de joie, un cri bouleversant où se mêlaient le bonheur et l’excitation. Un cri surprenant les convives par sa bestialité. Christian, lui, savourait la magie de ce bruit si naturel, si vrai. Il aimait entendre sa fille. Il lui répondit d’un sourire intense et d’un geste qui signifiait : « reprends ton souffle ».

Il posa le dos de sa main fermée sous son menton, tendit ensuite simultanément le pouce, l’index et le majeur qui se détachèrent du poing. C’était signe qu’il ne comprenait pas ce qu’elle disait. Et de la bouche il mima : « Quoi ? »

Elle s’installa et lui raconta tout, essayant de ne pas effrayer les tables alentour par d’autres cris incontrôlés. Elle s’anima, tellement heureuse d’avoir entendu quelque chose, même presque rien. Les autres pouvaient bien la prendre pour une folle.

Christian passa commande d’un deuxième café en suivant le récit de sa fille. Elle semblait s’apaiser. C’était rassurant. Il la retrouvait. Que lui était-il réellement arrivé ? Une musique venant du bar le tira de sa réflexion. Il reconnut le dernier morceau à la mode. Une guitare folle sur un rythme techno offrait une fusion énergique aux clients distraits. D’un geste, il invita sa fille à le suivre. Ils passèrent tous deux derrière le zinc. Le serveur du bar les observa, habitué. Au passage, Christian s’empara d’une bouteille en plastique à moitié vide. Lucie savait bien ce que cela voulait dire, elle allait écouter de la musique.

Devant le haut-parleur de la radio, il plaça l’embouchure ouverte de la bouteille. Observation. Le reste d’eau dans le récipient vibrait en résonance des ondes. L’âme de la musique envahissait la cavité transparente et lui donnait vie. Lucie put alors poser délicatement sa main et sentir les rythmes. Du bout de ses doigts, des coups secs, ça sautait sans cesse en successions saccadées sur cette surface. Plus profond, une vibration secrète presque électrique, un cisaillement tranchant qui contrastait avec le martèlement.

Elle aima cette sensation et laissa son corps s’en imprégner. “Ca bouge bien, c’est quoi ?” demanda-t-elle de la main gauche.

“C’est nouveau, je ne connais pas le titre, articula Christian, mais ça ne se danse pas.” précisa-t-il.

Par cet acte rituel le quotidien avait repris ses droits, tout redevint serein comme avant, avant cette fabuleuse expérience qui avait donné un nouveau sens à la vie de Lucie, une nouvelle vie, une deuxième vie.

– Ce que j’ai entendu, ce n’était pas de la musique, dit elle en maîtrisant enfin le son de sa voix.

– Tu veux que je te raconte ce que t’ont dit les nuages ? signa-t-il.

– Tu le sais ?

– Oui, finis ton assiette et je te l’expliquerai.

 

En sortant du restaurant, ils prirent la direction du Fort Gauthier, planté là-bas comme une dent contre la mer. Ils passèrent par le bois, dans une végétation sculptée et brûlée par le vent, quelques rayons dorés éclairaient le sol de touches impressionnistes. Lucie ne connaissait pas cet endroit et s’émerveilla. Elle aimait tant que son père lui fasse découvrir de nouveaux lieux. Lucie la curieuse. C’était un endroit impossible, loin des sentiers pour touristes ordonnés. Ils s’installèrent sur un rocher face à la mer. Le ciel rouge se noyait dans l’immensité vibrante.

“Raconte-moi ton histoire, ce qu’a dit mon nuage” implora Lucie.

Les mains de Christian se levèrent et commencèrent leurs arabesques.

De sa main droite, il forma un L en plaçant le pouce et l’index en angle droit, puis, la main gauche signa deux vagues descendant de chaque coté de l’index. Comme si le doigt était une poupée que l’on coiffait. Ce signe était le symbole de Lucie, son signe-nom. La première lettre de son prénom à laquelle Christian avait ajouté une caractéristique, la coiffure, ses doux cheveux bruns qui tombaient en ondulant doucement. Puis ses deux mains ouvertes au-dessus de la tête se fermèrent et s’éloignèrent : nuage. « Lucie et le nuage ».

Les doigts souples se séparèrent et se retrouvèrent, s’effleurant, tournoyant, virevoltant… La chorégraphie s’emballa : « Lucie est une petite fille de six ans ». L’index partit de l’oreille vers la bouche. « Elle est sourde. Mais un jour elle entend un nuage. Un nuage extraordinaire qui parle à une fille exceptionnelle pour lui laisser un étrange message :

  • Si tu es différente, petite Lucie. Si tu n’entends rien de ce qui se passe sur Terre, tu es, en revanche, capable de garder la tête en l’air pendant des heures pour regarder la course des nuages. Personne, mieux que toi, ne nous observe. Nous prenons des formes qui te racontent des histoires que toi seule peux comprendre. Certains pensent que tu as un handicap. Ils ne savent pas que grâce à cela tu as aussi développé des dons exceptionnels. Tu comprends parfois bien plus de choses que…

L’index et le majeur formèrent un V devant l’oreille et effectuèrent un mouvement circulaire vers l’arrière : « …ceux qui entendent ».

Garde ta différence, petite Lucie. Elle est aussi ta force. N’essaie pas d’être comme les autres mais au contraire apporte-leur ce que tu es. Ils ont besoins de toi et tu as besoin d’eux.

Puis le nuage s’en va, emporté par le vent et emportant avec lui ce moment magique. Est-ce qu’un nuage a vraiment parlé à une petite fille ? Elle seule le sait. Mais ce qui est sûr, c’est qu’à chaque fois qu’elle lèvera le nez, cela aura un sens pour elle. »

 

Les mains de Christian se baissèrent, fin de l’histoire. Il attendit la réaction de sa fille. Un petit sourire. Sa main partit du bas de la bouche vers l’avant, comme on envoie un baiser : « merci papa ».