Ile d’Yeu d’enfance

Ile d’Yeu d’enfance

Ile d’Yeu d’enfance

 Clementine Thrum

 

Des nouvelles surprises ? Des cadeaux imprévus ? Ce sont les plus chouettes !

Un nouveau meuble parce que, celui là, on en a vraiment besoin, exactement celui qui manque ?

De nouvelles fleurs dans le vase transparent du salon sur la porte transformée en table (c’est plus moderne) ?

L’odeur d’un bon diner ? Un repas de fête sûrement. J’y pense déjà dans le bateau qui nous y emmène. Nous y serons bientôt. J’ai envie d’y être, pas trop vite… savourer l’attente.

On embarque, je suis à l’avant du bateau, la mer est à moi.

Ca y est, je l’aperçois mon île, elle pointe le bout de son phare ! Toute petite d’abord avec des lignes noires et beiges, sûrement les plages. Puis elle se rapproche et grandit, ça y est on la voit !

Les parents chuchotent alors à leurs enfants pour les faire attendre encore un peu : « regarde ça y est on voit l’île d’Yeu ! ». Je suis sûre qu’eux même se le disent dans leur tête comme une sorte de rituel, un code d’entrée sur l’île.

J’attends avant de descendre, je regarde les gens se bousculer pour sortir. Je descendrai la dernière.

Le meilleur moment c’est maintenant, on franchit la ligne entre le continent et l’île d’Yeu. Je pose le premier pied sur la passerelle, je sors du bateau. Je lève les yeux, je vois ceux qui sont venus chercher leur famille ou leurs amis, ils sont impatients, heureux. Elle, je ne la vois pas, pas encore !

Je passe dans le couloir je regarde partout, elle n’est ni devant, ni derrière, je continue à avancer, je sais qu’elle est là …

Tout d’un coup elle surgit de nulle part!

Doudou voulait me surprendre, quelles retrouvailles! Je me blottis dans ses bras. Je vois au sourire de ses yeux qu’elle partage ce moment de joie avec moi.

Doudou c’est ma tante, je l’appelle comme ça depuis que je suis petite. Aujourd’hui je peux l’appeler Béatrice, mais pour moi c’est trop tard ce sera toujours Ma Doudou.

Comme tous les étés nous allons chez Doudou et Oncle Pierre, au cœur de la Meule!

Une fois arrivée, je claque la portière de la voiture et pars en éclaireuse ! Mon radar est en marche.

J’inspecte la maison, toutes les pièces les unes après les autres, je les connais par cœur mais il y a toujours quelque chose de différent, ce fameux meuble peut être, je dois le trouver !

La maison semble toujours plus neuve d’année en année alors qu’elle est de plus en plus vieille!

Dans le jardin, la cabane de bois des sept cousins est là, toujours aussi belle, avec toutes nos initiales gravées sur le toit, comme ça on s’en souvient, c’est bien la nôtre !

C’est notre ‘’chez nous des enfants’’, on peut tout faire dedans, inventer une salade avec les glands tombés des arbres, cuisiner les coquilles de patagos de la veille, préparer du thé aux feuilles de laurier rose…

J’aime quand l’herbe est haute, mon oncle laisse sa tondeuse se promener pour créer un chemin dans les grandes herbes, on s’y faufile, on s’y perd. C’est pour nous qu’il le fait, maintenant il peut le rayer de sa liste des tâches sur son petit carnet, il doit être content !

Cette année c’est un cornet de glace géant, en papier, qui est accroché à la lampe de la salle à manger. La glace est blanche, forcément à la vanille, c’est pour mon oncle qui ne vit que par la vanille! Ca ressemble à la petite boule froncée en papier accrochée au verre dans les restaurants pour faire comme si on était sur une île des tropiques, on la plie et on la déplie avec un bruit de ‘’souffle papier’’.

Toutes les surprises sont là comme prévu, j’aime ces habitudes !

Ce soir c’est la joie, c’est mon anniversaire ! Doudou a laissé le gros cornet qui fait fête.

Un gâteau, des bougies, des cadeaux… et avant, le meilleur moment, l’apéritif ; saucisson, chips, olives, jus de pomme à bulles, imparable!

Le diner si bon, elle a cuisiné tout ce que j’aime. Aujourd’hui tout me plaît et pourtant je n’ai rien demandé !

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A cet instant précis, tout va bien, je n’ai besoin de rien d’autre, rien ni personne ne perturbe ce moment, rien ne manque, tout est là, pour moi !

J’ai juste à apprécier et à vivre cette soirée, l’instant présent.

Nous profitons tous de ces retrouvailles, sans penser à autre chose, sans s’égarer. C’est sûrement ça qu’on appelle un moment de grâce !

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Il est tard, nous nous endormons la tête remplie de toutes ces belles découvertes, dans ce lieu que nous connaissons si bien et que nous redécouvrons chaque été.

Et demain; fera beau, fera pas beau ? Plage en maillot ou plage en ciré ?

Le matin se lève, j’aperçois le jour à travers les volets. Ca y est c’est le moment, je la vois, la petite lumière qui se glisse petit à petit entre le volet et le mur, elle se fait plus intense, c’est le beau temps assuré !

Je cours dans la salle à manger où tout le monde se retrouve autour des baguettes fraiches cherchées tôt ce matin par oncle Pierre à Saint Sauveur …. Hummmmm, ça croustille la bonne baguette !

Petite toilette, maillot de bain, robe blanche à rayures bleues sans manches. Ce matin, pour commencer, ce sera un café sur le port.

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Je colle mon nez sur la vitre de la 4L, j’ai hâte de vous croiser mes ‘’desperates’’ préférées ! Sur le chemin qui mène au port c’est un peu le ‘’ Wisteria Lane’’ de la Meule.

Je vous espère, surtout continuez à revenir chaque matin avec votre tablier bleu à carreaux, vos baguettes à la main, juste livrées, et tous vos blablas de ce nouveau matin à regarder passer tout ce qui vient…devant vos maisons aux volets encore fermés!

Vous l’ignorez mais vous êtes très populaires …à mes yeux !

Ca fait du bien que certaines choses ne changent pas et que certains rendez vous soient encore honorés.

Tout au long de la route, les maisons à volets bleus, jaunes ou rouges se suivent, les roses trémières se dressent, la descente, la montée, puis la dernière descente, l’arrivée se précise face au rond point du port.

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Le petit café du matin sur le port, vite trouver une table pour quatre, au soleil, au Clipper ou au Voyageur, il y en a un qui donne des spéculoos avec le café !

L’Escadrille, ce sera en fin d’après midi pour écouter les chanteurs, les musiciens.

Assis, la vie s’agite devant nos yeux, nous regardons le flot de gens qui passe. Vue sur le port, les bateaux ; il y a du monde sur les quais, surtout à l’endroit où s’est amarré le bateau qui a pêché plein de poissons cette nuit.

Nous profitons du soleil qui nous chauffe le visage sans nous rendre déjà ‘’tout rouge’’. Le soleil se fait câlin le matin.

Emplacement idéal, peut-être croiserons nous les copains de l’été, qui passera le premier, qui proposera le premier pique-nique ?

Un arrêt au marché du port pour ne pas rater les légumes bio de l’île…

…Puis détour par Saint Sauveur, finalement Doudou a besoin d’un fromage de chèvre. Il y a, paraît il, un nouveau vendeur très mal placé, dont tout le monde parle et chez qui nous devons absolument goûter les délices.

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Une nouvelle descente vers la plage des Vieilles, nous arrivons.

Face à la pente ultime avant d‘enlever mes chaussures et de poser mes pieds sur le sable, je m’arrête, je contemple cette vue.

Le reflet du soleil sur la mer bleue et calme avec ces quelques voiliers aventureux, c’est l’heure où on voit encore tout de la plage.

Quelle belle journée ! Je profite du temps présent et observe ce spectacle, je ne trouve pas les mots ; mais finalement je n’en ai pas besoin…

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Les ‘’petites lucioles’’, ces bulles de soleil qui se reflètent sur la mer, m’appellent !

J’arrive !

Je cours sur le sable mouillé, mes empreintes de pied à peine formées s’effacent vite.

Je contourne quelques cailloux mal placés et je m’élance ‘’à pleine jambe’’ dans la mer.

C’est un peu froid, je vais vite me réchauffer, je fais le poisson!

La mer est basse, nous nous lançons dans nos constructions de piscines, plus on creuse plus il y a d’eau. On trace avec nos talons plusieurs tranchées pour remplir nos petits bassins toujours plus.

Piscines terminées, nous devons nous occuper des remparts. On s’assoit, on attend, la mer va venir lécher les murs, très bientôt…

12h30, l’appel du déjeuner, il fait tellement bon, c’est si bien!

Difficile de quitter la plage, interrompre mes trajets à double sens, du sable à la mer, de la mer au sable… en passant par les piscines ! Le programme est très serré à la plage!

Doudou et oncle Pierre nous attendent, il faut y aller.

Pieds plein de sable, le melon sent bon, c’est le moment de mettre mon chapeau. Nous déjeunons sous le parasol dehors sur la terrasse, là où le temps s’est arrêté…

Ciel bleu, soleil, pas de vent. C’est un déjeuner-salade.

Ils prennent leur café, je retourne dans ma cabane pour préparer leur deuxième déjeuner, leur ‘’mi-jeuner’’ !

Une fois rassasiés, ils prennent un livre ou s’endorment au soleil en pleine détente.

Moi c’est le moment où j’ai la bougeotte !

Mon oncle reste éveillé, il aime ces moments à deux pendant lesquels il me raconte tout ce qu’il sait… sur tout !!

Il m’emmène à pied sur la côte sauvage, on aperçoit la mer, le vieux château et la plage des Sabias au loin. Une petite promenade sur les rochers s’improvise à la recherche du trou d’enfer.

Les mouettes nous survolent dans tous les sens, nous sommes dans une expédition imaginaire.

J’écoute à l’infini oncle Pierre me raconter toutes les histoires qu’il aime partager inlassablement.

L’après midi nous prenons les vélos, une seule direction, celle de la plage. Vu le mouvement du vent sur le doigt humide de mon oncle ce sera la baie profonde, celle où il faut traverser la forêt de sapins pour y accéder!

Seaux, pelles, goûter et serviettes, les sacs à dos et le panier sont remplis. Nous passons le portail et nous nous mêlons aux autres vélos déjà sur la route. Nous rencontrons les familles, les groupes d’amis ; il y a ceux qui nous doublent à toute allure pour rattraper les copains. L’île d’Yeu c’est ‘’ l’île aux vélos’’.

Nous revenons de la plage plus tôt aujourd’hui. Petite douche rapide pour se dessabler, je choisis avec soin ma plus belle tenue et me fait une jolie coiffure, pas celle de tous les jours. J’aime quand on peut porter les habits de fête et se faire belle.

Oui, ce soir nous sortons, nous nous coucherons sûrement après minuit !

Je suis prête avant tout le monde, je fais la petite souris dans la cuisine pour voir ce que l’on a pour le diner…

…Une tarte aux pruneaux pour le dessert, comme il se doit, tiède avec de la glace à la vanille ! Le repère de mon estomac !

Tous les ans, Doudou et oncle Pierre nous emmènent à l’opéra ! Cette année, en 2014, c’est ‘’Les Noces de Figaro’’.

Cette fois le décor est au centre de la pièce. Nous ne sommes pas seulement spectateurs, nous sommes invités au mariage! Ils nous ont installés tout autour du plateau. Pendant la scène du diner de mariage le public est même invité à partager le gâteau du banquet! On en a tous un petit bout. C’est bon l’opéra !

Je ne comprends pas ce qu’ils disent ; j’aime leur manière de le dire!

C’était tellement bien, nous y retournerons dans deux jours pour la dernière représentation!

Et puis les journées se suivent et se ressemblent comme je les aime, avec les diners du soir, nos visages qui vont changer de couleur pour montrer que nous sommes bien en vacances et nous rendre beaux.

C’est un nouveau matin, le jour se lève, la lumière dans l’interstice des volets, le soleil illumine l’enfant qui sommeille au fond de mon cœur.

A 37 ans c’est ainsi que je vis l’île d’Yeu comme chaque été, toujours avec les yeux de mes 10 ans.

Aujourd’hui, qui suis-je au moment où je vous écris, l’adulte ou l’enfant ?

Et vous, quel âge avez-vous… ?