Ile d’Yeu mon île

Ile d’Yeu mon île

Ile d’Yeu mon île

Valérie Gérard

 

 

Forme diffuse au loin, visible ou invisible suivant les caprices de la météo, nous décidons ma sœur et moi par une belle journée d’aller à la découverte de ce mystère, et d’affronter la mer. Arrivés à Fromentine – aujourd’hui pompeusement baptisé Port Fromentine- nous empruntons une estacade en bois vieillissante et craquante, et montons à bord du bateau « La Vendée » aux allures de caboteur, dont les emménagements et le confort ne dépareilleraient pas sous d’autres latitudes beaucoup plus au Sud ou a l’Est. Le nombre de places assises étant des plus limitées, nous nous retrouvons sur le pont arrière ou nous pûmes apprécier les joies du nautisme. Rouleur mais bon marcheur, « la Vendée » traçait sa route sous les volutes de fumées noires qui envahissaient de temps à autre le pont, apportant à l’air iodé du large des forts relents d’hydrocarbures. Très agréable comme introduction.. Mais le soleil aidant nous arrivâmes à bon port, un vrai port cette fois, avec ses différents bassins et quais, un port organisé, structuré entre la pêche, la plaisance, et les transports marchandises et passagers.

Intuitivement, et instinctivement j’ai pressenti que peut-être mon avenir serait lié à cet endroit merveilleux. Telle la promesse d’une autre vie… Comme le disent les Canadiens- pardon- Québecquois, je suis tombée en amour dès mon arrivée à Port Joinville: le constat fut immédiat et sans équivoque. Depuis a chaque fois que je reviens me jeter dans ses bras, -comme les vrais amoureux-, je la trouve de plus en plus belle.

 

Ce petit coin paraît dessiné par -et pour- des enfants: maisons basses, blanches aux volets bleus, bordées de roses trémières qui montent jusqu’aux tuiles ocres. Sur l’Ile, on n’aperçoit pas toujours la mer, mais on la hume, on la devine, on la rêve. Vers l’intérieur, l’Ile d’Yeu a un faux air d’Ecosse ou d’Irlande : mêmes maisons basses éclatantes de blancheur, coiffées de tuiles rondes, même jardins entourés de frênes desséchés où s’épanouissent lauriers roses, mimosas, figuiers, hortensias, palmiers et même, depuis peu, des oliviers. La paix des lieux rend tout facile. Si vous venez ici, il n’y a « rien à faire », qu’a admirer , flâner, se laisser vivre.

 

Venez vers onze heures, la chaleur s’invite sur l’une de ces longues plages ou l’une de ces jolies criques sauvages pour s’y couler dans une mer fraîche que les amateurs déclarent « bonne ». C’est l’heure exquise, d’un côté, la ligne de sable où s’ouvrent en fleur les premiers parasols, de l’autre, l’horizon, l’horizon infini, rien…

Une brume légère confond l’eau et le ciel et je me sens glisser insensiblement dans ce qui me paraît être le néant…

 

On a toujours prêté aux îles des histoires incroyables. Cette force d’évocation réside dans la capacité de l’île à représenter un « ailleurs ». Un lieu imaginaire qui, par sublimation, confère toutes les vertus.

Qui n’a pas rêvé de s’échapper sur une île pour y vivre un bonheur que l ‘on a du mal à saisir dans le tumulte de notre vie active et dans nos grandes villes hyper-stressantes? Qui n’a pas rêvé de fuir sur une île à l’écart de tout, pour réfléchir, se détendre, s’aimer… loin du regard des autres?

Tels les compagnons d’Ulysse attirés par les voix   envoûtantes des sirènes auxquelles nul ne pouvait résister tant elles étaient délicieuses…

On aime l’île d’Yeu, baignée de lumière et d’ombres accueillantes aux amoureux, vibrante de l’appel des mouettes et du chant des grillons dans l’herbe parfumée. L’île abrite près de 300 espèces d’oiseaux marins: grands labres, petits pingouins, puffins; en hiver, les limicoles, les bécasseaux violets; au printemps, les fauvettes reviennent d’Afrique où elles étaient parties hiverner, et le buzard des roseaux entonne son vol amoureux…

 

Pays de transition entre la chaîne armoricaine et les dunes sablonneuses de la façade atlantique, c’est surtout la côte sauvage, située au sud de l’île entre la Pointe du But et la Pointe des Corbeaux, qui rappelle les terres celtes de Bretagne ou d’Irlande: la lande rase, s’illumine au printemps, d’une palette de couleurs chatoyantes et offre une grande variété de fleurs marines: l’asphodèle, l’arméria, l’ajonc et la bruyère vagabonde. Le gneiss sous-jacent est émoussé par l’érosion marine et abrite des criques de sable fin aux noms évocateurs: la Belle Maison, l’Anse des Fontaines, les Sabias, les Soux ou les Vieilles.

Le paysage de l’île d’Yeu est un paysage de paix: un chemin de planches équarries serpente au milieu des oyats, ces plantes des dunes de l’Atlantique, légères comme de fins cheveux blonds. La nature est une véritable école, elle apprend la beauté vraie. Nous croyons la regarder, mais c’est elle qui nous imprègne.

Libre à chacun de décider de son programme: lire, paresser, nager, marcher des heures sur les sentiers du bord de mer, cuisiner et, bien sûr, faire beaucoup de  vélo. J’aime les nuances sans cesse renouvelées de la mer, les mouvements de l’eau, tels les derniers souffles d’un géant qui vient expirer à nos pieds.

 

A chaque retour, je goûte plus profondément encore, la beauté de l’île d’Yeu et l’âme de ses habitants, les « Ogiens ».

Les insulaires sont des gens qui n’attendent rien de personne, des gens capables de vivre isolés, mais en même temps –terre de contraste- portent en eux les valeurs d’entraide et de fraternité. Ils sont très respectueux d’autrui, mais aussi de la nature qui les entourent. Ils savent d’instinct que c’est la condition sine qua non pour que leur paradis,   le reste.

Petite mais riche en son cœur, ses moindres recoins cachent des trésors qui semblent avoir été créés par quelques forces supérieures,  pour offrir un feu d’artifice à nos yeux éblouis et ravis .

La faune marine est également des plus variée: congres, orphies, araignées, ainsi que les espèces nobles: bars, dorades, soles, et bien sur les célèbres patagos- coquillage typiquement « islais », que ramènent chaque jour les pécheurs, aux traits burinés par le soleil.

L’île d’Yeu, en effet, compte encore aujourd’hui une quarantaine de bateaux de pêche, moitié moins qu’il y a dix ans, mais la pêche reste une activité majeure, qui marque fortement l’identité insulaire. Le poisson pêché de la nuit attend l’heure de la faim,, Si, d’aventure, vous aviez un petit « creux », vous pouvez   aussi déguster aussi avec bonheur d’autre spécialités comme la Tarte aux Pruneaux, institution gastronomique de   l’île, que les Ogiens appellent la « Tarte des Noces », car il n’est pas question de se marier sans en goûter une part!

Mais vous pouvez savourer toute l’année les « betchets »- (qui tiennent bien au corps !), ou le pâté de thon aux pruneaux, ou bien encore ces célèbres Patagos, délicieux et fins coquillages, nageant tout chauds dans la crème et aillés à souhaits. Et que dire de la salade d’araignée, ce délicieux et énorme crabe qui semble avoir été créé pour le bonheur de tous les gourmets.

En parallèle, de la pêche, le développement touristique, l’artisanat et l’agriculture, – qui ne connait les légumes et tomates de la famille Sage ne connait pas le gout authentique !- sont porteurs de nouvelles ressources qui contribuent à maintenir   une population d’environ 5 000 habitants à l’année.

Quel touriste ne connaît pas la Galerie « Marie Haute », si bien   nommée, surplombant le port dans l’alignement de la Passe d’Entrée. C’est un point d’observation privilégié sur le poumon de   l’île. Marie y a planté son chevalet, et peint comme elle l’admire cette île aux mille reflets en lui donnant des couleurs fortes et contrastées, quelle que soit la saison. Le ciel et la mer sont d’un bleu aussi profond que ses yeux.

Et cette minuscule et adorable boutique près de l’Escale qui accueille les amateurs de broderies, de vieux livres à échanger et autres jolies choses, autour d’un verre pour y confronter des idées et maintenir bien serré le lien d’amitié.

Que dire aussi du Vieux Château, monumental, se dressant fièrement sur la cote sauvage   de la Chapelle de la Meule, protectrice des marins; que l’on invoque dans les tempêtes, quand l’angoisse étreint le cœur. Et l’Eglise Saint Sauveur qui, grâce à des dons généreux vient de retrouver sa fine silhouette blanche qui continue de veiller sur l’île!

 

Quand le soir tombe, je me tiens cheveux au vent, pieds nus, dans la lumière évanescente du soleil qui s’efface et prépare la nuit; les dernières lueurs rougeoyantes du soleil plongent peu à peu dans le bleu profond de la mer et semblent vouloir s’y perdre pour mieux s’y renouveler demain… Je n’ai pas froid, plus faim, plus rien. Je suis juste portée par l’élan du soleil qui doucement disparaît. Je m’y perds…

L’île d’Yeu, Ile Dieu, clin d’œil divin, regard céleste, à l’ouest…Sur l’île, la tête se vide mais les sens sont en éveil. L’île est un miroir de l’âme.

La première personne que l’on y retrouve, c’est soi-même. Et l’on repart vers le continent, les bagages chargés de ses richesses que l’on cache, comme un enfant garde jalousement ses trésors.

 

Alors vous aussi, venez- vous perdre, pour mieux vous retrouver. Sur l’île d’Yeu!