Jean « un brigand de Vendée »

Jean « un brigand de Vendée »

 

JEAN « Un brigand de Vendée » à l’île DIEU

Michel Bouvet

 

Le 13 mars 1793, la bataille fut courte…

Dans un pré nommé « le Gré » attenant à la métairie de la Massière, s’avance une troupe hétéroclite de paysans furieux, à cause de la conscription(1) qui a lieu ce jour dans leur village de St Martin du Bois, parce que la république vient aussi de leur prendre leur curé et de guillotiner leur ROY(2).

Il est 8 heures du matin, 300 hommes environ armés de quelques fusils et sabres, mais majoritairement de faux et de bâtons s’avancent à grand bruit vers le village, à découvert… loin de se douter de ce qui les attend !

Bien à couvert, en contre bas, une centaine de gardes nationaux armés de fusils les regarde venir… Halte là ! C’est la surprise !

Certains reconnaissent des parents, des amis dans chacun des camps car ils sont presque tous de la contrée. L’on pense que l’on va convaincre la partie adverse…Mais un coup de feu éclate, d’où vient-il ? Nul ne le saura jamais ! C’est alors le déchaînement de la mitraille du côté des gardes nationaux. Jean voit son cousin Mathurin s’écrouler, mortellement blessé près de lui. C’est la débandade avec de nombreux blessés ou morts au sol…

Jean va s’échapper de la poursuite des insurgés et décide de quitter le nord de l’Anjou pour se rendre en Pays des Mauges, au sud de l’Anjou, frontière de la Vendée. C’est là près de Cholet que se constitue la première Armée Catholique et Royale.

Le 17 novembre 1795, Jean arrive à l’île DIEU…

Depuis plus de deux ans et demi, Jean se bat pour ses convictions : « DIEU et mon ROY », « cœur de Marie, cœur de Jésus ». Cependant la guerre de Vendée tourne au désavantage des insurgés, le général de Charette piétine dans le bocage. Des rumeurs circulent dans les troupes de l’Armée Catholique et Royale, des renforts viendraient par la mer depuis l’île DIEU, la bien nommée, grâce à une expédition française et anglaise conduite par Charles(3) Comte d’Artois.

Jean a reçu comme mission, pour le compte de l’état-major vendéen, d’évaluer la force d’intervention stationnée sur l’île, afin de s’assurer ainsi des chances de retournement de la situation militaire défavorable. En effet de Charette est inquiet du silence du Comte.

Dès son arrivée le matin, Jean a observé de nombreux vaisseaux anglais ancrés dans la baie de Ker Chalon, des bateaux de guerre et de transport. Il se rend à Port Breton et traîne dans les cabarets, parle avec des émigrés français, généralement des aristocrates aux grades d’officiers.

Son attention est mise en éveil par le comportement d’une jeune et jolie femme qu’il retrouve assez souvent dans ces lieux qui ne sont pourtant pas toujours les plus indiqués pour une femme. Ils se sont même trouvés un court instant « face à face », entre les tables d’une gargote, rue du Secret… Lui une choppe de cidre, elle un pot de vin rouge à la main…Leurs yeux se sont rencontrés, les siens d’un bleu profond comme celui de la mer quand elle est calme et que le ciel est sans nuages ; ceux de Jean, verts pailletés d’or. Elle est très brune et bien faite, lui châtain et joli garçon, elle lui sourit puis va servir à boire et converser avec des soldats français. Elle est serveuse dans plusieurs endroits et ainsi de rencontre en rencontre, pendant cette journée naît un sentiment mutuel d’attirance.

Au soir, il s’est décidé à l’attendre à la fin de son dernier service ; Il l’aborde avec comme argument qu’il vient d’arriver et voudrait bien connaître l’île. Elle est îslaise et accepte de jouer la guide avec envie et l’entraîne vers la pointe ouest de l’île(4). Elle voudrait lui montrer le coucher de soleil, il fait très beau, un fort vent a chassé les nuages. A peine arrivés à destination, le disque rouge touche déjà la mer ; elle lui explique que parfois une sorte de rayon vert, fugace, illumine la côte. Ils restent ainsi, assis serrés l’un contre l’autre à cause du vent, à attendre l’ultime privilège qui ne vient pas. Elle se tourne vers lui qui l’embrasse avec passion, elle perçoit avant de sombrer, l’éclat du vert des yeux de Jean. Le jour tombe, nous sommes en fin d’automne, le vent souffle, la température chute vite, ils se tiennent par la main et se hâtent vers un abri. Charlotte a choisi d’aller vers le Bourg (5) dont elle connaît bien tous les environs. Ils vont s’y rendre en longeant la côte sauvage, bientôt ce sera la masse imposante du vieux château en ruine, noire et impressionnante dans la nuit qui est tombée.

Enfin au loin, se dessine la silhouette de l’église du Bourg. Ils empruntent un sentier qui les conduit à une petite « réserve » basse, en pierre. Dehors un banc. A l’intérieur une cheminée et du bois, une table, un gros tas de foin. Après s’être réchauffés auprès du feu, ils sortent dehors car la lune monte dans le ciel, pleine et éclaire avec intensité la campagne environnante. Ils s’assoient sur le banc, adossés au mur, le nez en l’air. Que d’étoiles scintillantes ! Chacun cherche la sienne, bonne ou mauvaise… plus tard, dans le foin, Jean en trouvera une myriade dans les yeux de Charlotte… Ils s’aimeront jusqu’au point du jour.

Les premières lueurs matinales les sortent de leurs torpeurs amoureuses… Il y a des questions qu’ils ont évitées de se poser mais qui les tenaillent, que chacun cache-t-il à l’autre ? Ils se sont aperçus qu’ils avaient la même quête… Jean, sans brusquerie, dit qu’il va partir ce matin, il avoue son appartenance et sa mission. Charlotte avoue aussi qu’elle espionne les troupes présentes sur l’île pour le compte des républicains et transmet des messages écrits vers le continent, son frère est dans « les bleus » ! Elle lui montre celui qu’elle va envoyer justement aujourd’hui. Le curé du bourg lui a appris à lire et à écrire alors que Jean sait tout juste signer… et il en est fier ! Par contre il sait compter ! Ils étaient arrivés à la même conclusion : d’après leurs renseignements l’opération de débarquement en Vendée n’aura pas lieu… Le Comte d’Artois n’est pas sûr de son engagement et va abandonner. Jean comprend maintenant pourquoi de Charette ne recevait plus de messages.

Ils descendent vers le port, juste à temps pour voir Charles Comte d’Artois embarquer dans une chaloupe et rejoindre son vaisseau… C’est la fin d’un espoir pour Jean, un soulagement pour Charlotte.

Ils vont se séparer l’amertume au cœur. Charlotte va donner sa missive à un marin complice, Jean monter dans cet esquif de pêcheur qui le reconduira en Vendée avec sa triste nouvelle.

Elle lui fait un petit signe de la main auquel il répond de même…

Jean a promis de revenir bientôt… Charlotte ne le reverra jamais !

Il fut fait prisonnier ; le tribunal révolutionnaire le condamna comme brigand de Vendée(6)  le 2 Nivose AN III (22 décembre 1795) à la peine de mort. Il fut guillotiné le lendemain. Sa tête roula dans le panier, ses yeux verts se fermèrent pour toujours, il avait 26 ans.

Il s’appelait…Bouvet

 

 

(1) Le recrutement royal des troupes a été aboli le 4 août 1789, puis rétabli le 24 février 1793 par la convention.

(2) Louis XVI guillotiné le 21 janvier 1793

(3) Charles est le frère cadet de Louis XVI. Après la mort de Louis XVIII 1er frère derrière Louis XVI, il deviendra Roi avec le titre de Charles X.

(4) pointe du But

(5) St Sauveur

(6) L’appellation « brigand de Vendée » fut donnée aux personnes qui s’étaient enrôlées dans l’Armée Catholique et Royale, par le Comité de Salut public présidé par Robespierre.

 

Note : quelques informations concernant la présence du Comte d’Artois sur l’île ont été puisées dans le livre de Maurice Esseul, historien de l’île d’Yeu, « Petite Histoire de l’Ile d’Yeu » éditions Geste 2012.