La demande en divorce

La demande en divorce

LA DEMANDE EN DIVORCE

Dominique Royer

 

I

 

Par un matin rose aux doigts de fée, une annexe glisse sur l’eau plate du petit port de la Meule. Le vent n’a pas encore écaillé sa surface. Un homme épais, le front aussi large que le pont du frêle esquif, vêtu d’un ciré jaune, godille nonchalamment tourné vers l’arrière. Deux casiers sont posés à l’avant, l’un sur l’autre. La famille des goélands argentés virevolte au dessus, caquetant pour commenter la pêche du matin que l’on devine à travers les lattes des casiers.

Le temps s’est arrêté et surveille l’arrimage de la barque sous la grâce de Notre Dame de la Garde, harmonieuse chapelle toute blanche qui se laisse admirer sous les premiers rayons du soleil de ce mois de printemps.

Alors ? Interroge le regard des copains qui ont les jambes bien ancrées sur le quai, « bah comme d’habitude » marmonna Ignace.

Au sortir du port, en montant la côte de la Meule, le scooter, envahi par la masse d’Ignace, rouspète et pétarade avec les vocalises staccato d’une kalachnikov. Ils traversent les ruelles, passent devant les altières roses trémières qui se balancent sur leur tige poilue après avoir enfin trouvé le chemin vers le soleil. Sous le coup de vent du scooter, les fleurs froufroutantes agitent leurs couleurs variées, des rouges, des jaunes et aussi tous les tons de rose.

Le scooter s’arrête rue du Paradis, dans le haut de Port Joinville, devant la maison d’Ignace. Une maison comme les enfants la dessinent. Un grillage entoure le jardin, une herbe coupée rase, un espace qui n’a ni devant, ni derrière. Aquiline sa femme ne veut ni fleurs, ni insectes, ni feuilles à ramasser, ni ennuis de jardin, ni enfant, tout doit être propre dedans comme dehors.

Ignace eut l’idée d’ouvrir la boîte aux lettres. Sa femme Aquiline est de nouveau sur le continent pour se faire soigner les dents, sans dire quand elle reviendra. Il l’appelle ma grenouille et elle mon nounours. Ils vivent dans un monde simple, bonjour, bonsoir, il fait beau, il pleut, le vent noroit souffle.

La boite contient une grande enveloppe kraft. Ignace s’étonne qu’elle soit à son nom, encore plus surpris qu’elle provienne du Tribunal de Grande Instance des Sables d’Olonne. Il pense un moment laisser la lettre sur la table de la salle à manger. C’est Aquiline qui s’occupe du courrier comme de tous les papiers administratifs.

La curiosité l’emporte. Il décachette l’enveloppe avec son opinel, extirpe une lettre toujours à son nom mais ce que ses yeux lisent n’a aucun sens. Des mots bordés de noir. Ils ont dû se tromper ! C’est pour un autre Ignace.

«  Monsieur,

J’ai l’honneur de vous informer que votre conjoint ayant pour avocat Me H, a déposé au greffe du Juge des Affaires Familiales du Tribunal une requête en divorce dont copie est annexée à la présente convocation, et qui expose les motifs de la demande. En conséquence, et en exécution de l’ordonnance dont copie ci-jointe, je vous invite à vous présenter devant le magistrat en vue d’une tentative de conciliation »

Suit la requête en divorce qui expose qu’Aquiline, sa femme, retraitée et inscrite à la Caisse Primaire de Maladie sous le n° 02.47.04.87.118.252 demande l’attribution du domicile conjugal à titre gratuit à charge pour Monsieur Ignace de quitter le domicile dans un délai de trois mois avec l’aide de la force publique si nécessaire. S’ajoute l’attribution des meubles se situant au domicile conjugal ainsi que l’attribution de la voiture et la condamnation de verser une pension alimentaire de 600 € par mois au titre du devoir de secours.

Les yeux peinent à lire, sautent des lignes. Ignace se laisse tomber sur une chaise qui en gémit. Le cœur résonne dans le corps entier. C’est forcément une blague pensa-t-il, ça fait quarante ans que nous sommes mariés et Aquiline n’a jamais parlé de divorce, et puis nous nous sommes mariés à l’Eglise. Ce n’est tout de même pas une lettre, même du Tribunal, qui va effacer toute une vie commune !

Son mariage n’est pas une longue conversation, mais Ignace s’accorde de tout, si Aquiline est agaçante, de mauvaise humeur, et même quand il l’aperçoit avec le garçon boucher, celui qui livre la viande, coiffure à la caniche, mâchoire inférieure en avant, bouche ouverte découvrant des dents acérées d’où jaillit la voix fluette d’un castra. Il parait qu’il est imbattable aux osselets, c’est au moins ça.

Un jour Aquiline annonça qu’elle préférait la viande à ses poissons ou à ses crabes, surtout qu’en plus il faut les décarcasser, c’est salissant. Il avait haussé les épaules, avait pris ça pour une boutade.

Ces mots vous avez trois mois pour quitter le domicile l’affolent. « Mais c’est ma maison, je l’ai construite avec des copains, j’ai même changé il y a deux ans les volets pour en mettre des neufs en plastique blanc qui durent plus longtemps que ceux en bois ! »

Angoissé, le visage en sueur, Ignace retourne au port de la Meule recroquevillé sur son scooter. Il faut montrer la lettre aux copains. Les pans de sa veste flottent derrière lui comme des ailes de canard. Ne donnant pas le temps au scooter de changer de vitesse, il dévale à tombeau ouvert la route qui descend sur la Meule avec une fumée d’huile brulée et un bruit de moteur de tronçonneuse à ses trousses.

Dans l’exigüe cabane La Marmitte, la lettre passe de mains en mains en prenant un état de plus en plus triste. Ignace pose sur ses copains un regard navré.

« Alors ta grenouille elle a sauté du bocal. Il ne reste plus qu’à l’asperger d’eau bénite. On te l’avait bien dit, une grenouille il faut beaucoup l’embrasser pour qu’elle te transforme en prince charmant. Tiens ! Tu l’entends ta grenouille ? Elle est en train de coasser ».

Et les petits jésus, mélange de rosé et jus de pamplemousse, remplissent les verres à côtes et à cul enflé qui encombrent la table couverte d’une toile cirée. « Le petit jésus rend l’esprit retentissant » annonce Riton avant que les verres ne se choquent les uns contre les autres. Ignace voyait son verre se remplir avec des yeux de désespoir.

« Une grenouille avec des pattes de canard, c’est fait pour emmerder, que ça, rien d’autre ». Au troisième tour de petit jésus, le mélange rosé et jus de pamplemousse fait son effet.

Désemparé, ne sachant que faire, Ignace reprend son scooter pour exhiber la lettre aux copains de Port Joinville. Tous sont au café du centre.

La lecture du papier ébranla le port. Le silence qui suivit les mots d’Ignace fut remplacé par des cris, des jurons. On entoure Ignace, on lui serre la main, lui donne l’accolade, même le chien d’Eusèbe comprenant qu’il se passe quelque chose de pas ordinaire, vint renifler le pantalon d’Ignace.

A court de rouspétances, on réclame des panachés. A Port JO les panachés remplacent les petits Jésus de la Meule « ça donne plus d’esprit » dit Eusèbe. Certains voulaient faire des photocopies de la lettre pour leur femme. L’histoire enfle, la marée monte. « Ta femme on va la mettre à l’eau ! ».

Epuisés par tant d’exaltation, on raccompagne Ignace chez lui, à pied, le scooter fume encore. Ignace tient toujours dans sa grande main droite la lettre du tribunal, entre le pouce et l’index, à la manière des tourteaux, ces crabes qu’il remonte dans ses casiers.

II

 

En retraite depuis cinq ans, Ignace ne se posait pas de question lorsqu’Aquiline s’absentait quelques jours sur le continent. Elle allait chez le dentiste.

Au mois de février, son copain de Fromentine, l’agent 007, avait suivi Aquiline qui filait en voiture vers Challans. A l’entrée du village de Sainte Ursule, elle sautillait en gravissant les marches qui mènent au perron d’une maisonnette, comme si le fait d’avoir mal aux dents dotait d’une énergie spéciale. A la porte se dessinait une forme fluette ressemblant beaucoup au garçon boucher de La Meule.

« Mais c’est quoi cette maison ! » cria Ignace en l’apprenant. « Elle est au nom de votre femme sous son nom de jeune fille » lui apprit son voisin, ancien notaire. « Mais avec quels sous ? »

Devant l’écran de l’ordinateur de la guichetière de la banque, il découvrit que le solde de son compte n’était que de 2.551 €.  » C’est tout ! Et l’argent de la vente du terrain de ma mère que j’ai vendu il y a deux ans, quand elle est morte, 134.000 € ? ». » Non il n’y a que ça, pas d’autre compte, ni livret ». Alors avec tous les copains révoltés, l’annulation de la procuration d’Aquiline eut lieu sur le champ.

De retour sur l’Ile, juste après avoir débarqué, Aquiline se rendant comme d’habitude à la banque ne peut retirer le moindre euro. Blessée dans son amour propre, elle regagne le continent à la recherche d’un avocat pour divorcer. Aquiline n’a pas supporté le regard narquois de la guichetière qui lui annonça «  non Madame, ce n’est pas possible, votre mari vient de retirer votre procuration ».

Trois semaines plus tard Ignace reçoit la lettre du Tribunal de Grande Instance.

« J’aurais eu mieux à faire que d’ouvrir cette enveloppe, laisser Aquiline s’en occuper » maugréa-t-il, employant le conditionnel passé 1ére forme sous l’effet de l’émotion. Craignant l’autorité despotique d’Aquiline, même au téléphone, il n’osa pas l’appeler malgré un agacement mêlé d’impatience.

Sa vie paisible s’effondrait. Il n’y aurait plus de dernier tour du soir sur le brise lame avant de rentrer dans son chez-soi, une grosse miche de pain chaude sous le bras.

 

III

 

Ignace se transforme en pantin désarticulé. Il connaissait depuis la maternelle Aquiline. Elle kiffait le p’tit René mais avait dit oui à Ignace.

Dansant au Casino un samedi soir sur une mélodie de Sydney Bechet, « petite fleur », lui beau gosse avec son pull de mousse mit une main sur sa taille, elle avec une robe parsemée de roses, posa une main sur son épaule. Ils se sont embrassés sur la plage de Ker Chalon et leurs jambes les portèrent à la Mairie pour une première rencontre avec le code civil.

Elle, souvent seule, prend l’habitude de tout diriger. Avec ses amies d’école, elle se régale des grandes plages des Conches, tellement désertes qu’elles leurs appartiennent.

Toute blanche de peau, dans un maillot de bain à petits pois vert pommelé, elle s’essayait à une espèce de brasse, ne réussissant jamais les I mais seulement les jambes en Y, la tête casquée d’un bonnet de caoutchouc semé de marguerites, le menton bien hors de l’eau pour fuir la mer.

Lui, petit garçon, aimait monter et démonter les mécanismes. Il devint mécanicien, partit faire son service militaire sur la base de Mururoa, l’atoll Fongatoffa. 18 mois plus tard il quitte le bleu des nuits tahitiennes, revient sur l’ile d’Yeu où Aquiline l’attend. Il appela son bateau Maeva.

Il embarque sur les dundees thoniers équipés de moteur Bolinger. Les bateaux mettent le cap sur le large. On allait au germon. Les hommes de l’ile d’Yeu vont à la mer, leur fiancée de toujours. En plein océan les bateaux en chasse guettent la surface de l’immensité des flots, font route vers le moindre frémissement.

Pendant 34 ans Ignace a ainsi navigué sur l’océan sans être effrayé par le vent, la hauteur des vagues, la pluie, le froid, la nuit, le bruit du moteur. La mer c’est pour lui son amie de toujours, une dame bien faite avec des sauts d’humeur qui la colorient en bleu, vert, gris, et même en teinte argentée, entrainant le bateau dans un ballet amoureux, les vagues effleurant et caressant sans cesse la coque.

Aquiline sait bien qu’elle n’est que la deuxième épouse.

Maintenant à la retraite, Ignace part à la petite pêche avec son canot Maeva, coque peinte en bleu drapeau surmontée d’un liseré vert avant la blancheur du pont et de la cabine.

Au lever du jour, il hisse ses casiers au large de La Meule, met les crabes et les abras dans le vivier, en donne aux amis, à ceux qui lui rendent service et même à Monsieur le curé en espérant que, s’il venait à mourir, il aurait un bel enterrement.

Aquiline finit par revenir de chez le dentiste. Ils se croisent dans la pièce de séjour. Aquiline se tient de coté, à l’étroit dans son manteau qu’elle a gardé sur ses épaules. Cette fuite du regard est gênante. Ignace sent qu’elle veut l’éviter.

– Cette idée de divorce, c’est de toi ?

– et l’annulation de la procuration du compte Crédit Mutuel, c’est de toi ?

Tu imagines sans doute qu’on peut vivre comme ça, sans argent ?

– mais tu te rends compte que tu me jettes dehors !

– Ah bon ! Je ne sais pas. C’est l’avocate qui s’occupe de tout, moi j’y connais

rien, je n’ai jamais divorcé

– Tu me mets dehors après avoir chiqué mes économies, ma maison, ma retraite

– Et alors dit sèchement Aquiline

Les lèvres serrées elle ajouta blessante :

– J’en ai assez de te voir trainer tout le temps dans les cafés en train de boire. Ca

fait cinq ans que j’attends ce moment là. Et puisque tu ne veux plus me

donner de l’argent, je vais t’obliger à le faire !

– mais tu as déjà tout pris pour t’acheter une maison sur le continent

– qu’est-ce que tu racontes ! Mais tais-toi ! De toute façon c’était écrit dans

mon horoscope de Madame Figaro.

Elle sortit de son sac avec un sourire exaspérant une page du magazine soigneusement découpée :

Vous avez de grands projets en tête. Un retour en arrière sur le passé familial vous aidera à mieux comprendre. Vous vous débarrasserez des querelles avec vos proches en interprétant autrement la situation. Libérée du passé polluant vous pourrez dès le mois de juillet poser les fondations d’un renouveau et regarder l’avenir avec confiance.

– voilà, c’est comme ça, un point c’est tout.

Et elle rit, un rire qui claque la porte au nez. Le visage anguleux, la bouche avec une ride sinueuse de moquerie, Aquiline remplissait la pièce de sa haine.

Ignace en resta ahuri, se métamorphosa en poisson échoué sur le sable. L’avocate avait assuré Aquiline de son bon droit; elle obtiendrait la maison et une pension, ça c’était certain. Le divorce pour elle, c’est comme la scarlatine ou la rougeole; dans la vie on est tenu de passer par là.

Depuis, Ignace rentre dans sa maison avec précaution comme s’il était un clandestin. Lorsqu’un volet claque, il ne bouge plus et écoute; lorsque quelqu’un sonne à la porte, il pense aussitôt qu’on vient le chercher pour qu’il quitte sa maison.

Un soir le clocher de l’Eglise se mit à sonner la remembrée et ajouta la tristesse à la tristesse. Il se sentait vieux et avait l’impression de tirer son dernier bord. Un orage grondait. Des gouttes larges et séparées frappaient les tuiles du toit.

Il se mit à boire un vieux noa jusqu’à vouloir entendre une grenouille meugler comme une Ouaouaron. C’est alors que la radio locale Neptune FM passa la chanson « ce soir il y a de la cuisse ». Sa grenouille travestie en pin up latex lui traversa la tête. Le poste de radio vola contre un mur, retomba sur la photographie de leur mariage, ce qui mit fin au delà du réel à l’histoire du string vert de la chanson.

Le temps passe et rapproche la date de l’audience. Grâce aux initiatives de ses amis, un avocat de Nantes prend en main sa défense, bâtit une réponse du pêcheur nounours à sa diablesse grenouille.

Un soir où il plongeait dans la vase de ses reproches et vidait son cœur sur ses copains, il sort du café avec une boutade de Riton, « allez, reste avec nous, un dernier verre pour noyer ton chagrin ». Il cherche un kleenex au fond de la poche de son pantalon, fait tomber la lettre. Une brusque rafale de vent envole la feuille de papier desséchée qui passe entre ses jambes. D’un coup de pied rageur il voulut la flanquer dans l’eau noire du port, mais le vent la reprit et la redéposa devant ses pas. Il finit par la ramasser et l’enfuit dans la poche arrière de son pantalon tout en marchant vers la jetée.

La lune était haute.

Il scrute la mer. Il est le pêcheur à la recherche de son bateau. Une oppressive nostalgie l’attire vers cette eau sombre où tremble l’éclat de la lune. Un instant il se sentit soulevé, hors du temps. Le ciel immense lui communiquait une sensation de désespérance.

Les phares d’une voiture illuminèrent brusquement son scooter qui lui renvoya un éclair d’argent. Il se redressa, comprit que la machine l’attendait.

Passant devant l’Eglise, le curé qui fermait la porte l’arrête :

– Tiens Ignace ! Tu en fais une tête ?

– Aquiline veut divorcer et en plus elle me jette dehors.

Le prélat ajusta ses lunettes d’acier sur son nez, « ne te soucies plus Ignace,

Dieu prend tout, Il prendra soin de toi. A brebis tondue, Dieu mesure le vent ».

–  Mêêêêe….

–  Il n’y a pas de mais, c’est l’évangile de Saint Matthieu.

Effrayé par ces mots, Ignace qui tenait par-dessus tout à sa maison recula. Cette tondaille, c’est une mauvaise manie. Non, je ne veux pas divorcer, ni perdre ma maison, ni être tondu. .

Il se sauve, va droit devant lui, la tête dans les épaules, soutenu par la crispation de son désespoir. Il se perd dans la transparente obscurité de la nuit, ne sait plus quelle route prendre, repasse plusieurs fois au même endroit. Le scooter à bout d’essence se bloqua d’un seul coup. Il était au cimetière des noyés de la Gournaise, face à la mer qui lui jetait des embruns. Il s’assit sur le sable, le souffle court. Un brouillard l’enveloppa. Désemparé il se dit qu’il avait dû rouler sur l’herbe de la détourne.

Le silence de l’ile entourait sa solitude. Avec difficulté il retrouva le chemin de sa maison, pénétra silencieusement chez lui, par le garage, en gardant un reste de nuit, comme pour se cacher dans le noir.

Au loin des bribes de phrases portées par le vent emplirent l’obscurité :

« J’aimerais débarbouiller ce gris

En virant de bord

Emmenez- moi au bout de la terre »

Il connaissait la chanson, il lui semblait qu’il se réveillait d’un songe.

 

IV

 

L’ile dort encore et sent la marée.

Le visage tuméfié par le sommeil disparait dans un bol de café au lait. Il est 6 heures du matin. Il doit prendre le bateau de 8 heures pour se rendre à la convocation du juge des affaires familiales.

Il marche dans l’innocence de ce matin tout jeune, encore près de l’aube. Une senteur humide de terre mouillée par la rosée se reconnait. Des coulées odorantes descendent dans le chemin et recueillent les parfums des genets de la lande toute proche. Les fenouils presque à chaque pas font sentir leur présence.

Le silence, la tranquillité de la mer lui font oublier un moment sa déchéance. La colère descend de sa tête. « Cette Aquiline, quelle sotte, quelle sans cœur » s’exclame-t-il à haute voix. Le pas devient plus ferme et prend une bonne allure dans la ligne oblique qui le conduit à Port Joinville. La tristesse se mélange à la beauté du moment.

Une fois débarqué à Fromentine, l’agent 007 le conduit aux Sables d’Olonne, le dépose devant la bâtisse du TGI. Après le passage du contrôle de la gendarmerie, Ignace s’installe dans la grande salle rectangulaire. A l’autre bout, juste en face de lui, Aquiline est en discussion tendue et agitée avec son avocate qui n’arrête pas de se lever pour s’asseoir. Lui se carre bien sur son siège, enferme entre ses jambes un grand sac plastique Unico dans lequel sont soigneusement classées les cent attestations que ses copains lui ont faites à la gloire de sa gentillesse. Il y a aussi le certificat qu’il a reçu au moment de son départ de l’atoll de Mururoa et sur lequel est écrit en grosses lettres « excellente conduite »

Son avocat de Nantes arrive au moment où un greffier appelle Aquiline et son avocate qui s’est recouverte de sa robe noire, ce qui la rend plus effrayante. Dixminutes plus, tard il rentre à son tour dans le cabinet de la juge des affaires familiales :

  • Asseyez-vous Monsieur Ignace T.
  • Madame Aquiline T, votre épouse vient de demander le divorce. Et vous, voulez-vous divorcer ?
  • Non madame la juge !

La magistrate fit venir alors Aquiline et son avocate. De l’avocate partit un caquètement suraigu qui étonna tout le monde et devint tellement strident qu’il étourdissait. Pendant dix minutes elle détailla avec un chapelet de mots des choses horribles. Il avait bu pour cent mille euros de bière, il boit comme un trou tout l’argent du ménage, il est violent, n’achète jamais de bouteilles d’eau, passe son temps dans les cafés du port. Et donc c’est à juste titre que Madame Aquiline T. demande la garde de la maison, le versement d’une pension ainsi que l’attribution de la voiture qu’elle utilise d’ailleurs tous les jours.

La juge commençant à s’intéresser à la chose se cala dans son fauteuil. Boire cent mille euros de bière, c’est un cas accrocheur. A la fin de la tirade un silence absolu se fit. Puis, comme son avocate le lui avait demandé, Aquiline pleurnicha et renifla en psalmodiant : il est méchant, il est méchant, il est très méchant…

A son tour l’avocat d’Ignace prit la parole, démonta un à un les dires de sa consœur avec une tranquille assurance, déposa le paquet d’attestations sur le bureau de la juge, le fascicule « conduite excellente », ajouta que le mari n’avait pas le droit de se servir du chéquier bancaire et donc qu’il n’avait pas les moyens d’acheter pour cent mille euros de bière. Puis se tournant vers Aquiline, il lui demanda ce qu’elle avait fait de tout l’argent qui était sur le compte avant qu’elle n’achète sa maison. L’argent ! Mais Il l’a bu répond-t-elle. L’avocat montre alors un certificat médical attestant un état normal du foie de son client.

La juge leva rapidement la séance en annonçant un jugement pour le mois de juillet

Les pétitionnaires taillés en pièces s’empressent de quitter le cabinet de la juge sans un regard pour l’autre. Ignace, aperçoit au fond du couloir une frêle silhouette noire avec une tête en forme de triangle surmontée d’une banane choucroute, certainement le garçon boucher.

Dehors il retrouve le soleil et l’agent 007. « Vous ne pouviez pas dire mieux » dit-il à son avocat à la sortie du tribunal.

 

V

 

Le temps épaississait entre eux l’atmosphère. Leur relation atteint la passe d’armes. Lorsqu’ils se rencontrent dans la maison, elle adopte un air absent de femme offensée. Lui, la regarde comme s’il voyait une mer morte. Ignace passe par les stades de l’espoir, l’accablement et de la révolte.

Un matin arriva l’enveloppe du tribunal. Il l’ouvre en récitant un je vous salue Marie :

Ordonnance de non conciliation

Vu notre ordonnance mise au pied de la requête en divorce présentée par Mme Aquiline T à l’encontre de Monsieur Ignace T sans indication des motifs, autorisons les parties à introduire l’instance de divorce et les renvoyons à saisir le juge des affaires familiales pour qu’il prononce le divorce et statue sur les effets.

Dans les trois mois du prononcé de cette ordonnance, seul l’époux qui a présenté la requête initiale peut assigner en divorce. Si l’instance n’a pas été introduite dans les trente mois du prononcé de l’ordonnance, toutes dispositions sont caduques, y compris l’autorisation d’introduire l’instance.

ORDONNONS la remise à chacun des époux des vêtements et objets personnels

ATTRIBUONS la jouissance du logement et du mobilier du ménage à Monsieur Ignace T à titre onéreux

ACCORDONS à Madame Aquiline T un délai de trois mois pour quitter les lieux

ORDONNONS passé ce délai de trois mois à compter de la date de la présente ordonnance, l’expulsion de Madame Aquiline T du domicile conjugal, avec si nécessaire, le concours de la force publique

Il fallut qu’Ignace lise l’ordonnance et la lettre d’accompagnement de son avocat plusieurs fois pour comprendre qu’il gardait sa maison. Il suit avec son doigt chaque mot, chaque virgule, chaque point, en silence, avec une joie puérile mêlée de crainte. Il se souriait. Il n’osait plus bouger ni aller voir les copains. Il montait dans son estime. Le nom d’Aquiline cessa d’être gluant.

« Ton avocat est plus méchant que la mienne » lui dira plus tard Aquiline.

 

VI

Trois semaines plus tard, il invite ses amis à venir au devant de sa joie. On félicite Ignace, on l’embrasse, lui tape dans le dos. Chacun, habillé en roi mage, a préparé un plat de fête.

La table prend des rallonges, les femmes déposent des pâtés de thon, des grandes tartes, du boudin aux pruneaux, des gâteaux. Des fleurs, des fruits participent au bonheur du moment même si les guêpes bourdonnent les pêches. Il y a tellement d’amis que l’on reste debout. On raconte la mer, les pêcheurs de porte clés (petits poissons), le parisien et son bateau à voile si riquiqui qu’il n’arrive pas à sortir du port de la Meule; chaque rafale de vent le repousse sur son corps mort. On est certain que lui, au moins, n’abimera pas la mer.

Du rire, des éclats de voix, des propos à bâtons rompus dans une excitation suave, entretenue par un Mareuil généreux qui coule dans des gobelets en plastique. Les mêmes histoires se racontent cent fois. Riton eut du succès lorsqu’il relata qu’il avait vu Aquiline et le garçon boucher prenant l’autre jour le bateau pour le continent, suivis par les gendarmes qui eux se rendaient à Challans. Ils prirent peur, se cachèrent dans les toilettes de la gare maritime au lieu de s’embarquer. Du courrier PONT d’YEU, Riton les aperçut marchant furtivement sur le quai.

On raconte les bateaux d’autrefois, on fait l’appel : FLEUR OYA, l’ETOILE DE LA MER, LA PETITE MIRETTE, LE CHATEAU D’YS, MIRADOR….

La nuit est chaude, le ciel perforé d’étoiles. Riton ouvre les bouteilles de vin. « Ta grenouille, si elle n’a pas assez d’argent, elle n’a qu’à en acheter » dit Riton, à moins que ce ne soit Eusèbe qui lui aussi débouche des bouteilles.

– Eh Ignace !

– Oui Riton,

– tu sais comment tu devrais l’appeler ton bateau ?

– Non

– PRIVE D’AMOUR

VII

 

Il pleut, la mer a la chair de poule.

Le grand déraillement du divorce eut lieu le jour de la réception de l’ordonnance de non-conciliation. Elle marche dans la maison avec brutalité, claque les portes.

Chaque jour Ignace découvre qu’il manque une chaise, des draps, la soupière, les bols du petit déjeuner, la machine à laver, le produit vaisselle, le papier toilettes…

Elle chique tout raconte Ignace qui commence de son coté à enlever le reste. Bien avant la date du départ d’Aquiline, dormir chez lui ou même prendre un repas devient spartiate.

La haine paroxystique d’Aquiline s’affina. Elle prit le fusil Robust calibre 12 à double canon juxtaposé, abandonné sur une filière du garage depuis 1970, emporta l’ arme à la gendarmerie en déclarant « comme je divorce l’avocate m’a dit qu’il fallait que je me protège et que vous gardiez cette arme. Mon mari va devenir dangereux».

Aquiline quitte le domicile le matin du 1er septembre, dans une petite brume, un rictus au coin de bouche, comme pour signer la fin du premier round. A travers la fenêtre, il la voit s’engouffrer dans la voiture qu’elle a obtenue. Aquiline ne se retourne pas, la voiture emporte les rêves et les désillusions. Son gilet gris est oublié sur une chaise. La chose regarde Ignace comme une nature morte.

Les volets, les fenêtres, sont ouverts en grand, font entrer une vague d’air pur. Les pièces sont passées à l’eau de javel, les vieilleries laissées par Aquiline sont jetées. Le vent claque les portes des pièces presque vides dans une résonnance étourdissante. Elle est partie; il est soulagé. Pourtant une sensation de solitude le gagne. Quand des bruits de pas se font entendre, il croit qu’Aquiline revient, ou bien qu’elle est derrière la porte.

A midi, allant à la boulangerie du port, il remarque dans la vitrine, placé juste à coté d’une religieuse au chocolat un chou au chocolat relié à un chou au café par une bande crémeuse; une étiquette indique le divorcé 2.40 €.

– Et vous avez aussi un chou qui pardonne demande-t-il

– Non, on fait seulement le divorcé, le vrai, celui que l’on sert à l’hôtel des culs

retournés. C’est mieux si on l’accompagne d’un apéritif.

Ignace se délecta du divorcé à pleines dents ….avec du noa.

 

VIII

 

La pelouse s’épanouissait avec bonheur. Des chats s’y cachaient, les criquets stridulaient dans l’herbe haute. C’était le point de rendez vous des taupes sur le coup de midi pendant que les babils des oiseaux remplissaient l’espace. Les papillons s’échangeaient les adresses des fleurs les plus parfumées. Le grillon se promenait avec son masque africain dans la maison.

Que Dieu bénisse l’herbe mûrissante.

Ignace navigue dans le présent, suit la respiration de la mer qui règle le temps, la marée. Le soir, c’est le vent de terre, le matin, la brise de mer. La mer enfle, ondule, mousse, dort, submerge, dessine des ripple-marks avec le sable.

Un jour, il croisa Aquiline rue des Oubliés dans le haut de Saint Sauveur. Il ne ressentit rien d’autre que de la curiosité. Ses cheveux avaient blanchi, les yeux étaient bordés de rouge. Vêtue d’un tissu noir revêche on aurait dit une veuve. Un chapeau lui confisquait une bonne partie du visage. Elle leva un regard vers lui comme autant une lune creuse et passa son chemin. Il ne l’a plus revue ensuite. On disait qu’elle s’était installée sur le continent, à Sainte Ursule.

 

IX

 

La nuit qui suivit le départ d’Aquiline, Ignace se réveille en sueur. Des frissons sur tout le corps, un goût amer dans la bouche et une douleur dans le dos. Le miroir de la salle de bain lui renvoya une image piteuse. Au centre de soins les gens qui se trouvaient dans la salle d’attente ne parvenaient pas à détacher leurs yeux d’Ignace. Il faut dire que le visage était passé au jaune.

Quand le médecin lui ouvrit la porte, il s’attendait à ce qu’il lui demande s’il croyait en Dieu. Tout compte fait, il entendit parler de sa grosseur, de son alimentation, de sa fabrication de lithiases dans la vésicule biliaire. « Tout un stock de cailloux dans un petit machin creux et piriforme » précisa le praticien, qui devait certainement avoir une tendresse particulière pour les formes en poire. Puis vint la conclusion : » ne vous faites pas de soucis, à Nantes ils vont vous enlever ça, et surtout pensez diététique ».

« Que comptez-vous faire des vos cailloux » demande une infirmière ? Une dame, opérée comme vous lundi, garde dans une bouteille tous ceux que l’on lui a retirés. J’espère que vous vous débarrasserez plus discrètement des vôtres. « Non, je n’ai personne à qui les montrer » répondit-il.

Tôt le lendemain la porte de la chambre d’Ignace s’ouvre. Une femme brune, chevelure abondante, un sourire complaisant sur les lèvres entre. Ses deux seins glorieux reposent sur le plateau, stabilisent le pot de café, la tasse, le pain coupé. Il mange des yeux son regard couleur de mer.

Elle venait du bout du monde, suivie du parfum poivré d’un pays qu’il a connu. Sa pensée le dépose vers ces étés sans fin de Tahiti qui s’écoulaient sur la péniche de débarquement.

La démarche de la dame du petit déjeuner fait danser ses formes épanouies. Ignace se mit à soupirer, lui qui n’avait connu qu’une femme-planche à repasser. Son esprit se sauva. Il l’imaginait déjà les cheveux au vent, marchant à contre jour, dans une robe faseyant au vent.

Elle rompit le charme de l’apparition en proposant à l’alité un bol de café noir avec une tartine recouverte de beurre. Elle ouvrit les persiennes et le soleil s’installa dans la chambre. « Vous avez de la chance il fait beau aujourd’hui ». Il voulut savoir si demain c’est elle qui reviendrait avec le petit déjeuner.

Au troisième jour d’hôpital, il lui sembla qu’il était en vacances. Il apprit son prénom, « Maimiti mais on m’appelle Maim ». » Maim c’est joli » dit-il. Elle était venue faire un stage à l’hôpital de Nantes et, fâchée avec sa famille de Tahiti, était restée.

Le 4ème jour elle l’interroge sur ce qu’il fait, comment c’est l’ile d’Yeu. Elle écoute avec envie la description des petits matins qui font lever le soleil.

Le 5ème jour ce fut autour de la cuisine que les choses roulèrent, de ces morgates qui s’ennuagent et qu’on déshabille pour les voir toute blanches.

Le 6ème jour il a l’impression de l’avoir toujours connue. « Etes-vous marié ? » « Oui, avec une divorceuse ». Le mot a surgi à son insu. « Avec une dévoreuse ? », « Non avec une femme qui veut divorcer ». Ils se mirent à rire. La joie qui fait briller les yeux éclate dans la chambre du malade.

« Vous avez des enfants ? » Non il n’a pas d’enfant. Il rêvait d’emmener un fils à la pêche, lui apprendre les nœuds de marin qui tiennent bon le bateau. La divorceuse ne voulait pas d’enfants, ça abime les seins.

Maim regarda les doigts en torons du marin et imagina ces moments silencieux d’hommes en pêche. « Et si vous aviez eu une petite fille, quel prénom aurait-elle ? Alice. Pourquoi Alice ? Elle me raconterait de merveilleuses histoires de voyage. Et si c’était un garçon ? Corentin et devançant la question, Corentin comme cet adolescent courageux de la bande dessinée ».

Le 7ème jour n’y tenant plus, il se jette à l’océan et ose lui proposer de venir visiter l’ile d’Yeu. Et puis il y a 5.000 habitants sans compter les goélands.

La conversation devint facile. Parler de la mer qui entoure un bout de terre les épanouissait. La mer, cet immense espace de liberté. Le mot mer la faisait sourire, elle montrait des dents blanches prêtes à croquer dans le plaisir, celui qu’on fait aux autres. Ignace eut envie d’étreindre la terre entière. Maim l’emmenait de l’autre coté du monde avec des mots qui sont si beaux lorsqu’on sait les attacher les uns aux autres.

Jamais depuis son mariage, il n’avait parlé ainsi à une femme. Tous les jours tourmentés depuis la lettre du Tribunal des Sables d’Olonne se détachaient de lui au fur et à mesure, tombaient par terre en silence.

Il revint sur l’ile d’Yeu en embarquant sur le courrier LE CHATELET. Quand sa maison fut en vue, sa petite maison, il eût l’impression qu’elle venait à sa rencontre. Il s’avança entre les herbes folles du jardin, ouvrit la porte, alla d’une pièce à l’autre, toucha les murs, contempla le jardin. Il était chez lui.

Au milieu de la nuit, assis sur l’herbe dans le noir, les bras en arrière, les genoux pliés et la tête renversée, il guette les étoiles filantes. La nature n’a jamais été dans un état plus présent de chuchotement que cette nuit là. Ignace entend le froissement des feuilles des arbres, un animal qui se faufile dans les herbes, le bruissement de l’air. Les hommes se sont tus et les voix de la nature se lèvent, libérées. On dirait que le monde vient de renaître avec précision et exaltation. L’occurrence de la mer, de la terre et du ciel est effrayante et magnifique.

Ignace sent la réalité du moment. Autour de lui, c’est la vie tressée dans la nature, une nuit infinie.

 

X

 

Les trois mois d’hiver passés renforcèrent l’altération du lien conjugal comme lui précisa son avocat.

Ignace reste plongé dans l’attente vague et anxieuse de l’assignation en divorce d’Aquiline. Elle est partie en jetant une seule phrase « on a le droit chacun à un album photos, j’ai pris le début, le premier, tu prendras l’autre, le deuxième, celui de la fin » et le clac de la serrure de la porte termina la conversation. Pas un seul mot sur la poursuite du divorce.

Ignace et Maim s’étaient longuement téléphonés pour se souhaiter une nouvelle Année belle et heureuse. Les vœux volaient encore dans la tête d’IGNACE.

Et puis arrive le facteur avec une lettre qui sent le monoï et l’hibiscus. Maim pensait de plus en plus au marin Ignace venu de cette ile au nom merveilleux. Elle écrit qu’elle prend le bateau de samedi matin pour le revoir et découvrir son ile.

Fou de joie, il couvre de gros draps le lit de la chambre qui est face au sud, celle qui accueillera Maim. Tous les murs de la maison sont blanchis avec attention pour éviter les dimanches (les manques).

Quant elle débarque revêtue d’un pull rouge, il l’accueille au bateau sans le dire aux copains. Après une légère embrassade, il lui montre la maison, celle qu’il avait décrite, ouvre la porte de sa chambre baignée de soleil, lui montre le lit qu’elle ne défit jamais.

Tous les copains viennent voir Maim et reviennent avec une gentillesse. Elle apprit leurs noms et petits noms.

Pour les remercier de leur accueil, Maim, en robe noire et tablier blanc, transforme le garage en atelier culinaire, ouvre son cahier de cuisine française. La porte du garage laisse échapper des arômes délicats.

Ce jour là, à midi, des morgates d’un joli blond, entourées de dômes de topinambours sur un nappage de veau, font leur apparition. Et quand tous les copains sont assis autour de la grande table que l’on a dressée dans le jardin, elle lance « morgates fait France« . Tous se lèvent pour voir à quoi peuvent ressembler des morgates faites France. « Mais non dit Riton, pas du tout, c’est bien des morgates de chez nous ». « C’est la morgate des jours meilleurs » avance timidement Ignace. Et Eusèbe conclut « c’est la morgate pour tous ».

 

XI

 

L’ile d’Yeu prépare sa grande fête des fleurs. La course de pirogues tahitiennes VA’A du mois d’avril a fait sensation et une équipe compose la décoration d’un char pirogue. Les femmes proposèrent à Maim d’y participer. Maim n’avait pas son pareil pour accrocher les tulipes tardives aux pétales orangé ou rose saumon sur la coque.

Séduites par les danses de Maim, une trentaine de femmes apprirent le déhanchement des vahinés en fléchissant les genoux, la façon d’agiter les mains pour mettre en valeur le jeu des doigts. Le char fut appelé YEUVAABIEN.

Le corps des danseuses se couvrit de tatouages bleus avec des caractères magiques. Sur la tête une couronne de jasmin, au-dessus de l’oreille droite une marguerite, aux joues, un fond de teint au safran et un peu de rose. Le buste s’entoure d’un plissement violine recevant le collier de coquillages s’harmonisant avec un paréo. Toutes ainsi habillées devenaient une même famille.

La troupe voulut que Maim soit sur le char avec les musiciens. Riton conduisait le tracteur regardant avec suspicion la bouteille d’eau qui avait été placée à coté du siège. Il s’était recouvert la tête d’une passoire mise à l’envers, piquée de plumes de goélands. De longues tiges à plumets sont glissées entre la chemise tahitienne et son dos de façon à l’entourer de leur provocante splendeur. Le tout fendait la foule enthousiaste. Le moteur du tracteur pétillait au rythme du pied droit qui appuyait sur l’accélérateur en suivant la musique des danseuses.

Ignace, débusqué par ses amis, fut porté sur la plate forme de la pirogue, à coté de Maim. Pétrifié de timidité, il n’ose pas bouger. Maim lui sourit et l’encourage, prend ses bras, les ouvre largement, lui fait saisir une poignée de confettis, qu’il lance…. et trouve sa confiance.

Lorsque le tracteur, la pirogue, les musiciens, les danseuses franchirent la ligne du retour à Port Joinville, la bouteille d’eau s’est évaporée. Toute la nuit, son pied droit garda la cadence et sa main rêva d’une taille svelte et fraîche qu’elle serrait.

 

XII

 

Il fait beau à en pleurer. C’est un matin rose aux doigts de fée. Les goélands volent très haut en jouant avec le vent.

Ce sont eux les premiers qui aperçoivent Ignace et crient leur surprise tant l’extraordinaire est grand. Les goélands de la Meule, souvent tenus à l’écart, considérés comme des provinciaux, affluent, voulant comprendre ce qui se passe à PORT-JO.

De loin c’est Aldo Maccione, en mieux : ça balance, ça danse, ça se regarde. Ignace avec quinze ans de moins, rasé de près, lunettes de soleil et panama, le sourire lumineux, prend la démarche de séducteur. Il est le légionnaire romain.

Après Ignace le malheureux, voici l’Ignace plus beau que moi tu meurs.

Il a laissé au parking du port, face à la mer, son scooter parfumé au polish, tout rutilant de rouge et arborant fièrement le fanion Croix de Saint André.

Les pieds, bien maintenus dans une sandale en cuir spacieuse et aérée, favorisent le déroulement du pas. Le mouvement est parfait. Sa belle empeigne rouge, de la même couleur que le paillage de la seule chaise laissée dans la cuisine par Aquiline, souligne l’allure conquérante. D’ailleurs il ne marche plus, il glisse, il vole sur l’espace qui le sépare encore du Café du centre. Il entre et c’est le silence de l’étonnement. Les visages burinés par le vent salin du large et le soleil se tournent vers lui.

Ignace déploie ses grands bras comme des ailes pour entourer de son affection ses vieux compagnons de mer. Il a besoin d’ouvrir son cœur, de communier dans la bonne volonté générale.

« Bon les gars, ce n’est pas dimanche, mais c’est encore mieux. Allez, quittez ça, j’offre une tournée. Je viens de téléphoner à l’avocate, je lui ai dit : faites ma demande en divorce. »

Eusèbe qui avait trois Ricard d’avance lui fait remarquer « mais non tu te trompes, t’es déjà divorcé, et puis t’es habillé en marié » !

Le soleil touchait la mer.

 

IN ALTUM LUMINEN