La grotte du curé

La grotte du curé

La grotte du curé

Dominique Rézeau

 

– Venez, la mer est basse, on peut descendre sans difficulté.

Une fille et deux garçons, sous le ciel bleu pommelé de la fin août, sur une île presque sauvage, au large de l’Océan. Ils se sont laissés aller, hier soir, au port de l’Île d’Yeu où c’est fête tous les samedis ; on y boit jusqu’au petit jour, rien de très distrayant, à part ceux qui plongent dans le bassin pour noyer leur ivresse ! Noémie et José ont à peine dormi, pas vraiment en forme et c’est Marco, le plus raisonnable des trois, l’intello accroc au Coca light, qui les a contraints à sortir du lit à une heure presqu’indécente, il est 15h. Lui est un familier de l’île où il vient avec ses parents depuis l’enfance.

Les très chers parents de Marco qui ne cessent de répondre, à ceux qui prétendent qu’ils ne sont pas d’ici :

– Mais nous y venons depuis 40 ans !

Ce qui bien entendu agace toujours les îlais, réticents à mettre sur un pied d’égalité les étrangers qui les « envahissent » pendant deux mois de l’année ; ils leur font tout de même bonne figure.

– Savez-vous où nous allons ? Dans la grotte du curé !

Perplexe, tout en se frayant un passage à travers les rochers qui parsèment une falaise abrupte, la belle Noémie, que José serre de près, plus pour se sentir en sécurité que par tendresse, ronchonne.

– Encore une histoire de curé, ras-le-bol de la religion.

– Allez, nous y sommes presque, vous avancez comme des vieux. Je vais vous la raconter, c’est une histoire de curé, mais vous verrez, elle n’est pas triste.

Les trois amis sont enfin sur la terre ferme, ou plutôt sur le sable humide d’où la mer s’est à peine retirée. Ils se glissent dans la grotte, agréablement fraîche, d’où l’on aperçoit la côte sauvage et le vieux château. L’anfractuosité est impressionnante, trois mètres de large sur six de long. Le garçon et la fille se sont instinctivement pressés l’un contre l’autre, surpris par l’atmosphère un peu irréelle de ce creux isolé, où seules grondent les vagues qui échouent tout près d’eux avec un claquement sourd ; émerveillés aussi de se sentir comme seuls au monde.

– Idéal pour les amoureux, glisse Marco, qui assiste depuis quelques jours à l’éclosion d’une passion amoureuse entre ses deux amis, ou tout au moins du désir.

José est beau gosse, un peu mou, et c’est plutôt Noémie qui le remorque, plus avisée, un rien farouche ; elle n’aurait pas dédaigné de jouer plutôt avec les sentiments de Marco, mais celui-ci l’ignore le plus souvent ou alors il fait semblant. José est son ami depuis longtemps, non sans exercer sur lui une influence qui ne plaît pas trop à Noémie.

Bercés par la voix du conteur, qui est resté debout, José et Noémie s’endormiraient presque à nouveau, étendus de tout leur long, peau contre peau, main dans la main. L’odeur prononcée d’iode, le bruit de la mer qui s’éloigne… ils ferment les yeux mais pas tout à fait les oreilles.

– Vous n’êtes pas les premiers amoureux à passer l’après-midi dans cette grotte. Et j’en viens maintenant au fameux curé ! Il y a plus de deux cents ans, au tout début de la Révolution, Amable Cadou est le pasteur de la vieille église de Saint-Sauveur. Après le gouverneur, nobliau peu aimé de la population, surtout préoccupé de récupérer les taxes sur le tabac qui transite par l’Île Dieu – comme on l’appelle alors -, le curé est le second personnage du village. Ayant fait quelques études de théologie à Luçon, puis reçu de petites cures sur le continent, il a obtenu de revenir exercer son ministère au large. Il est loin de l’évêque, pratiquement seul maître à bord après Dieu, et veille sur ses ouailles avec bonhomie, sans excès de zèle. Il laisse volontiers son vicaire s’empresser par les mauvais chemins pour visiter malades et mourants et pour catéchiser les gamins turbulents qui ne rêvent que de partir en mer. Les marins l’aiment bien, le régalent en morgates et loubines quand la pêche est bonne, recevant en échange une petite bénédiction pour le bateau et l’équipage. Son bénéfice comporte plusieurs arpents de bonne terre à la sortie du Bourg et une vigne qu’il entretient lui-même jalousement.

– À propos de vigne, l’interrompt paresseusement Noémie, tu aurais pu prendre à boire ; on est tellement bien, et avec une vodka glacée en plus, quel pied !

Marco soupire et continue son récit sans plus de commentaire.

– Amable Cadou n’est pas l’homme des excès. Il croit en Dieu avec modération et a renoncé depuis longtemps à convaincre les marins de venir à la messe ; d’ailleurs ils vont en mer quand celle-ci le permet, c’est elle qui commande. Les agriculteurs sont plus fidèles aux offices, mais ils vivent chichement et la dîme ne rapporte guère. Bon prince, le curé se contente souvent de l’offrande d’un panier de légumes, d’un gigot les jours de fêtes carillonnées et de la tarte aux pruneaux dominicale apportée par la servante du gouverneur.

Cette vie paisible aurait pu continuer longtemps et notre curé vieillir tout doucement et sans encombre à l’ombre de son clocher, grande flèche d’ardoise qui sert d’amer aux navigateurs depuis la nuit des temps ! Mais la tranquillité de l’Île Dieu et de son curé allait être mise à mal par la Révolution française. La loi de 1789 crée les communes et en 1790 les îlais élisent leur maire et en même temps le procureur, sorte de représentant du gouvernement chargé de faire exécuter les lois. C’est le curé, chose étrange, qui devient procureur. Enfin pas si étrange, puisque, déjà chargé de faire appliquer les lois de l’Église, ses paroissiens estiment qu’il saura manier le bras séculier avec autant de souplesse que le bras ecclésiastique. Et puis il est l’un des rares sur l’île à avoir fait quelques études, à part le ci-devant gouverneur et le notaire !

Dans la foulée, Amable Cadou se découvre une âme révolutionnaire et prête serment à la Constitution civile du clergé, ce que refuse son vicaire. Prenant au sérieux ses nouvelles fonctions, il s’associe à ceux qui demandent l’éloignement de l’ancien gouverneur. Celui-ci et les siens réagissent vivement, accusant à leur tour le curé d’immoralité et, le comble, d’avoir supprimé leur banc de famille dans l’église ! Cadou, quant à lui, se dit victime d’une haine atroce de la part de son ennemi – dont il a oublié les faveurs et la tarte aux pruneaux dominicale – et l’accuse de vouloir l’assassiner, rien de moins. Il ne sort plus seul, emprunte des chemins détournés et demande en sa qualité de procureur d’être accompagné de gardes nationaux armés.

Malgré sa ferveur révolutionnaire, notre curé ne fait toutefois point l’unanimité. Les femmes de l’île, redoutables quand il s’agit de défendre leur famille et leurs intérêts, puisque leurs hommes sont en mer la plupart du temps, ne voient pas d’un bon œil le tour que prennent les choses. Il faut maintenant payer des taxes dont l’île était jusqu’à présent exempte. Ces dames vont jusqu’à demander, horreur, le retour à l’Ancien Régime, et prétendent à l’appui du curé-procureur, contraint de signer leur pétition sous la menace. Leur colère prend de l’ampleur quand à la Noël 1791, le desservant de Saint-Sauveur refuse de célébrer la messe de minuit sous prétexte d’indisposition. Craignant une émeute, inquiet pour la sécurité de sa maison et même de sa vie, le malade imaginaire doit sortir de son lit douillet pour annoncer la venue de Jésus né dans une crèche ! On est peut-être sous la Révolution mais sur l’Île Dieu on ne touche pas au sacré ni au fêtes religieuses. Le même genre d’événement se produit le dimanche suivant alors qu’une nouvelle maladie empêche le curé de baptiser deux enfants ; requis cette fois par la municipalité, il doit administrer le sacrement sans tergiverser davantage.

Négligeant quelque peu ses devoirs de pasteur depuis qu’il a « juré », Amable Cadou n’est pas tout à fait sans reproche non plus quant à son comportement. Même s’il emprunte pour sa sécurité, prétend-il, des chemins détournés, on finit par apprendre qu’il ne va pas tout seul sur ces fameux chemins. Tout se sait très vite sur une île. Déjà quinquagénaire, sans doute poussé par le démon de midi, et puis c’est la Révolution, tout change, notre bon curé a jeté les yeux sur une belle fille du Bourg, Thérèse, âgée de 28 ans, qui n’a pas encore trouvé de mari. Et c’est en sa compagnie qu’il parcourt les chemins de l’île, mais il lui est difficile de passer inaperçu. On l’a vu ici et là ; on l’a naturellement salué chapeau bas, puisqu’il est à la fois curé et procureur. Après l’avoir rencontré deux ou trois fois accompagné d’une demoiselle dans les environs du port de la Meule, ses paroissiens ont eu cependant l’intuition qu’il ne va pas seulement vers la chapelle Notre-Dame de Bonne Nouvelle pour y faire ses dévotions.

Prévenu par quelque âme charitable que les gens du Bourg commençaient à chuchoter sur son compte, Amable croit avoir trouvé la solution pour préserver sa réputation tout en continuant de fréquenter sa bonne amie. Oh il n’a rien à se reprocher, quelques heures de promenade et de conversation, de pieux entretiens qui se prolongent. Mais les femmes de la paroisse ont la langue si longue… Longeant un jour la côte sauvage, juste après la pointe du Châtelet, alors que la mer s’est retirée, notre curé découvre à distance d’un coup de fusil une grotte, cachée, qui se niche au creux d’immenses rochers. Il y descend avec Thérèse qui craint de glisser et pour la première fois, lui prend la main pour l’aider. Pour le prêtre bien en chair qui a jusque là supporté son célibat sans trop de peine, et sans trop de joie non plus, c’est le choc. Un peu comme les enfants qui s’amusent à tirer des étincelles en frottant le silex du Caillou blanc. Le cœur bat sous la soutane, il n’a jamais éprouvé une telle sensation en touchant simplement une main si menue et si blanche. Il souffle vivement en atteignant la grotte qui semble s’ouvrir pour les accueillir tous les deux. La mer gronde au loin ce jour-là, l’écume blanche des vagues vient se déposer presque à leurs pieds, comme de la neige. Ni Amable ni Thérèse n’ont jamais vu la neige, ils aimeraient y jouer comme des enfants qu’ils ne sont plus…

Le vieux Tintin qui va parfois pêcher dans les rochers de la côte sauvage a bien aperçu quelquefois la soutane du curé flotter au vent dans les parages. Mais il ne sait pas ce qui s’est passé dans la grotte, en tout cas il n’en dit rien. Seulement que l’année suivante Amable Cadou a renoncé à sa cure et a épousé Thérèse à la mairie.

– Marco, dis-nous en un peu plus, ajoute du piment à ton histoire ; qu’est-ce qu’ils ont fait ici, dans cette grotte où tu nous as amené, deux cents cinquante ans plus tard. Raconte !

– Je n’en sais rien ; sur l’île on n’étale pas sa vie devant les étrangers, on ne dit du mal des autres qu’entre soi ! Je sais seulement qu’Amable s’est repenti sous l’Empire, et que l’on trouve de nombreux Cadou dont l’origine est à Saint-Sauveur. Il paraît même que l’actuel curé de l’île a donné à son chat le nom de Cadou, sans doute un clin d’œil à son lointain prédécesseur. Mais on ne l’a pas encore vu entrer ou sortir de la « grotte du curé » !