La traversée

La traversée

La traversée.

Emmanuèle Nédey

 

Antoine l’avait appelée après avoir longuement réfléchi. Il s’était dit qu’elle était la seule à pouvoir le comprendre, après toutes ces années. Des années passées ensemble, à s’aimer, d’autres à se déchirer, et ces dernières années vécues séparément et sereinement sous les auspices de l’amitié retrouvée.

Antoine avait appris sa maladie au détour d’une visite médicale banale, un de ces bilans annuels qu’il est recommandé d’effectuer quand l’âge avancé justifie qu’on prenne soin de soi. Il était agacé lorsque ses enfants lui en faisaient la remarque : « Dis donc, papa, ça fait longtemps que tu n’as pas été le faire, ton bilan de santé. C’est tous les ans, n’oublie pas. Nous on s’inquiète un peu quand même ! ».

Depuis deux ans qu’il savait, il avait changé. Il n’avait rien dit, à personne, même pas à ses enfants. Question de pudeur, habituelle chez lui. Ou peut-être une peur nouvelle avec laquelle il avait fallu qu’il apprenne à vivre. Pour la première fois de sa vie, il se montrait plus ouvert aux autres, plus attentif à ses petits-enfants, plus à l’écoute des projets de ses fils. Il se sentait mieux, presque calme dans l’attente. Seules ses nuits reflétaient son anxiété, des nuits ponctuées de longues insomnies qu’il agrémentait de lectures, un verre de cognac à portée de main. Il s’endormait avec le lever du jour, comme si l’apaisement se nourrissait de l’agitation qui naissait au-dehors déjà sans lui.

L’idée lui était venue au cours d’une de ces insomnies, que le livre entamé le soir même n’avait pas réussi à vaincre. Il ne supportait plus l’espace étriqué de son appartement parisien. L’île d’Yeu lui manquait. Elle lui manquait toute entière.

Il n’aurait su dire ce qui lui manquait le plus.

La lumière voilée du matin, ou celle presque aveuglante de midi ? Ou alors, la lumière douce du soir, aux filaments dorés qui s’étiolent à l’horizon ?

Les couleurs ? La blancheur des murs, parfois striée de gris par le reflet des tuiles, les variations de la mer passant d’un bleu turquoise digne des iles du Pacifique au vert intense presque menaçant, ou la couleur argentée qu’elle sait prendre sous le soleil couchant le long du chemin de la côte sauvage ?

Les odeurs ? L’odeur de varech ? Celle des immortelles des sables, des lys de mer ?

Les sensations de l’air sur les jambes quand il pédalait comme un fou sur son vélo ou les caresses du vent à bord du bateau de pêche ?

Le café du matin à l’Abri des Coups de Mer ?

Le souvenir de ces nuits d’adolescents, entre garçons et filles, allongés sur le sable, têtes et ventres enchevêtrés, les uns et les autres partageant quelques caresses discrètes et exaltantes qui se mêlaient aux sentiments naissants ? Lui dans ces moments-là, ne pouvait détacher ses yeux de la voûte lumineuse que formait la Voie Lactée. Il s’y engloutissait. Il y avait alors de la distraction dans les caresses qu’il prodiguait à la belle du moment.

Il s’était dit que la solution était là : partir à l’île d’Yeu, sans tarder, s’y installer et… et y mourir, à sa façon, selon son choix, au moment qu’il choisirait. Rompre ainsi l’attente insupportable. Il était trop épuisé pour organiser seul son arrivée sur l’île et surtout pour s’y rendre.

C’était Inès qui pouvait l’aider. Inès, sa femme, celle qu’il avait quittée il y avait longtemps, celle qui était pourtant restée si proche.

Inès avait répondu immédiatement. Elle l’avait écouté en silence. Il entendait son souffle grave et attentif. La voix légèrement tremblante, elle avait dit oui. Elle n’avait pas posé de question, ni tenté de le dissuader de son projet. Elle avait simplement ajouté : « Antoine, j’y vais, je comprends ton choix. Heureuse que tu demandes mon aide ».

Il avait soupçonné les larmes qui allaient couler sitôt le téléphone raccroché, puis l’envie qu’elle aurait d’appeler certaines de ses sœurs ou amies pour assouvir le besoin vital de partager la violence de la décision d’Antoine. Mais elle avait promis de n’en parler à personne. Il savait qu’elle tiendrait sa promesse.

Inès était partie dès le lendemain de l’appel d’Antoine. Ils avaient décidé qu’elle irait ouvrir la maison et qu’elle reviendrait ensuite le chercher à Paris. Leur projet était de repartir aussitôt ensemble à l’île d’Yeu.

Elle est à présent installée sur un banc de l’Insula Oya. Elle sent le goût légèrement salé de ses lèvres, imprégnées des embruns que le vent de ce matin d’avril fait virevolter au-dessus de sa tête. L’île d’Yeu envahit peu à peu la ligne d’horizon. Au début, Inès ne distingue qu’un fin trait sombre à la surface de l’eau, puis à mesure que le bateau se rapproche, elle reconnaît le léger relief, les toitures de Port Joinville, le clocher de l’église, le phare.

Elle se souvient des traversées d’autrefois qui duraient presque une heure et demi. Elle aimait rester sur le pont par tous les temps, à écouter la mer, à respirer le vent. Les bateaux se succédaient toutes les douze heures en fonction des marées, impliquant parfois des traversées en pleine nuit. C’étaient alors les lumières de l’horizon et les ciels scintillants qui inspiraient ses pensées.

La durée des traversées était propice à de longues discussions entre les voyageurs accoudés au bar du bateau. Il y avait comme un air de fête dans ces moments animés où le brouhaha des conversations et des éclats de rire faisaient monter en elle une joie insolite. Elle a toujours su que c’était la traversée qui faisait naître la sensation de l’insularité. Un sentiment particulier l’habitait alors, transformant le voyage en passage et l’autorisant à se sentir digne d’accoster, la durée de la traversée lui offrant le temps de faire le vide à l’intérieur.

A présent, elle ferme les yeux et s’engage dans ce passage de l’espace et du temps, sans chercher à arrêter les souvenirs qui affluent au rythme du roulis qui fait vibrer le bateau. Malgré sa tristesse, Inès sent monter en elle l’émotion toujours éprouvée à chaque traversée, la sensation apaisante de l’océan à laquelle se mêle la sagesse de l’attente de l’accostage.

A peine descendue du bateau, elle décide de louer un vélo et d’acheter quelques crevettes pour les déguster avec un verre de vin blanc, à la terrasse d’un des cafés du port. C’est ce qu’elle faisait toujours, sans honte aucune.

Puis, pour rejoindre St Sauveur, contre toute attente, elle longe la mer au lieu de prendre la route principale. Son visage s’éclaire d’un sourire à l’instant où elle pose les yeux sur les paisibles masses sombres que forment les rochers de la côte. La mer est calme, comme endormie, ses reflets gris vert offrant une luminosité bien tranquille.

Inès retrouve sans peine les ruelles de St Sauveur qui la mènent jusqu’à la porte de la maison. La maison, celle de son enfance, qu’Antoine avait finalement achetée plusieurs années après leur séparation quand Inès, à la suite du décès de sa mère, avait décidé de la vendre parce qu’elle ne pouvait plus en assumer la charge.

Antoine et Inès n’étaient pas originaires de l’île. C’était leurs parents respectifs qui, à quelques années d’écart, avaient découvert l’île d’Yeu pour leurs vacances et y avait acheté une maison, à St Sauveur pour les parents d’Inès et à Ker Chauvineau pour ceux d’Antoine.

Au fil des années, les deux adolescents avaient partagé leurs vacances avec la même bande d’amis. Eté comme hiver, ainsi qu’au printemps, l’île d’Yeu les voyait débarquer et devenait leur terre. A l’époque, il y avait bien peu de touristes ou d’estivants comme on les appelait. Les familles qui avaient choisi d’y venir partageaient toutes le même attachement et le même respect pour l’île et ses habitants.

Antoine et Inès avaient même connu l’île sans eau courante et sans téléphone dans les maisons. Parfois, le beurre acheté le matin était un peu rance d’avoir attendu, sous le soleil des quais de Fromentine, le départ du bateau, ou bien c’était le courrier qui prenait son temps pour arriver jusqu’à l’île d’Yeu. Plusieurs fois, Inès avait frémi en entendant les histoires des femmes accouchant sur le bateau de sauvetage en mer, ou quand elle sentait l’angoisse des familles attendant des nouvelles de leurs maris et pères partis, pour trois semaines, à la pêche au thon par une mer mauvaise.

Inès ne s’est pas rendue compte qu’elle est là, perdue dans ses pensées, devant la porte de la maison. Elle entre dans la cour et lève la tête vers le mimosa pour saisir quelques branches odorantes dont elle fera un bouquet. Elle jette un regard au laurier qu’elle avait planté à l’angle du mur du salon et de la cuisine, visiblement il s’y plaît puisqu’il est devenu presque trop massif par rapport à la petite taille de la cour.

Elle découvre qu’Antoine a changé la couleur des volets en optant pour le gris bleuté à la mode. Elle se dit qu’elle aimait mieux le vert profond que sa mère avait choisi et qu’elle avait conservé. Elle se rend compte qu’il y a, mine de rien, des réminiscences du passé que l’on cultive sans en avoir conscience ; elle se dit qu’Antoine a finalement bien fait d’opérer ce changement, la maison a un air plus joyeux avec ses teintes claires.

En entrant dans la maison, elle parcourt toutes les pièces, ouvrant fenêtres et volets pour faire entrer l’air doux de ce matin de printemps. Elle constate que l’intérieur de la maison n’a pas changé. Antoine a gardé la même décoration, les mêmes meubles et le même agencement des pièces. Elle reconnaît son odeur, mélange de pierre et de légère humidité. Elle reconnaît le grincement des portes, le bruit de ses pas sur le carrelage. Elle trouve le baromètre accroché au même endroit et elle le tapote de ses deux doigts, comme elle le faisait autrefois, afin que l’aiguille revienne correctement au niveau de la pression atmosphérique du moment. Comme si elle avait quitté la maison la veille.

Inès se met à l’ouvrage et prépare le lit d’Antoine, puis le sien dans la chambre voisine. Elle allume tous les radiateurs et le chauffe-eau, vérifie que la bouteille de gaz est suffisamment pleine. Ses gestes sont mécaniques, son esprit vide.

Puis, elle part faire les quelques courses nécessaires en bas de St Sauveur. Elle n’a pas envie de croiser des gens, surtout ceux qui les connaissent. Elle n’a surtout pas envie d’avoir à répondre à la question : « Alors, comment ça va, la famille ? » Et devoir répondre : « Très bien, très bien, on va tous très bien ! ».

Heureusement, en ce début d’avril, les rues sont vides. Elle ne croise personne, excepté Roselyne, la rieuse et tendre Roselyne, qui l’accueille derrière son comptoir en l’étreignant. Inès lui dit tout. Elle aimerait rester là, dans ce lieu qui porte si bien son nom, à l’Abri des Coups de Mer. Elle a tellement besoin d’un abri.

Inès n’a qu’une envie, refermer la porte de la maison et aller se poser sur les rochers qui surplombent le Port de la Meule, face à l’ouest infini. Elle décide d’y aller à pied, elle a le temps avant de reprendre le bateau du retour pour rentrer à Paris. Assise sur les rochers, elle aurait aimé avoir Antoine là, près d’elle, pour regarder l’horizon, écouter les cris des mouettes, fermer les yeux et entendre la musique de la mer. Elle va pousser la porte de La Chapelle. Il n’y a personne. Elle s’assied sur un banc. En fermant les yeux, elle se dit qu’elle aurait aimé savoir prier.

Fatiguée par cette journée étrange, Inès trouve le trajet du retour éprouvant. Alors qu’elle monte sur l’Insula Oya, la nuit commence à tomber. Elle reste quand même dehors, sur le pont. Les lumières de l’île s’éloignent lentement. Dans la pénombre et dans la solitude du pont désert, ses larmes ne rencontrent plus aucun obstacle et la conduisent au plus profond de ses souvenirs.

Les années d’adolescence avec Antoine et les autres, leurs virées en mer, leurs ébats dans l’eau froide et stimulante, leurs soirées passées à danser, leurs nuits allongés sur le sable à éprouver les premières émotions des caresses maladroites.

Les premières expériences amoureuses vécues par les uns et les autres, telle une valse des corps acceptée par tous.

La première fois avec Antoine, leur étonnement lorsqu’ils ont tous deux ressenti qu’il s’agissait de quelque chose de différent, d’un sentiment jamais éprouvé auparavant, d’une attirance irrépressible de leurs deux corps. Elle avait 16 ans, il en avait 17.

Elle se souvient que leur retour à Paris n’avait pas entamé la fougue qui les avait rapprochés. Aucun des deux n’avait jamais pu mettre des mots pour expliquer cet amour-là, pour dire comment il était né, comment il avait transformé une amitié d’adolescents en amour, c’était pour eux une évidence. Ils s’étaient mariés à l’île d’Yeu, avaient fait trois fois le tour de la Norvège, suivis par un cortège d’amis rieurs et heureux. Le soir même, ils avaient fait l’amour sur la plage de Ker Daniau et avaient ri de n’avoir pas pensé à choisir une plage au sable plus fin.

Inès n’est plus en larme quand le bateau accoste à Fromentine.

Sur l’autoroute, pour ne pas penser, elle écoute des vieux CD de Léonard Cohen, d’Edith Piaf et bien sûr les Suites pour Violoncelle Seul de Bach qu’Antoine aime. Elle réprime tant bien que mal l’abîme qui monte en elle.

Il est plus de minuit quand elle arrive chez Antoine qui l’attend, un verre de vieux cognac à la main et un autre pour elle, posé sur la table basse. Elle aime ses baisers. Il la tient longtemps contre lui. Il la serre fort. Ils bavardent, elle lui raconte sa journée. Il sourit.

Ils repartent rapidement après avoir avalé un morceau de fromage, pour se donner bonne conscience et atténuer les effets du cognac. Dans la nuit noire de l’autoroute, Antoine laisse sa main sur la cuisse d’Inès pendant qu’elle conduit, comme il le faisait autrefois. Les gestes eux aussi se souviennent. Antoine s’endort. Par moment, Inès entend sa respiration tranquille et goûte le plaisir d’en prendre conscience.

 

Le petit déjeuner à Fromentine leur permet de se réchauffer avant de monter sur le bateau, l’Insula Oya, à la même heure que celui qu’elle avait pris la veille. Ils étaient convenus qu’elle l’accompagnerait et passerait la nuit sur l’île, une dernière nuit.

 

Sur le bateau, Antoine a voulu qu’ils restent dehors, malgré la fraîcheur matinale. Assis l’un contre l’autre, dans la chaleur de l’autre, dans la tendresse, dans l’amour. La tête d’Inès dans son cou, leurs mains jointes. Sans paroles échangées, sans regard l’un pour l’autre, un unique regard à quatre yeux fixant l’horizon et l’île d’Yeu qui se rapproche peu à peu.

Inès a cru qu’il dormait. Elle a souri en se disant que la nuit d’Antoine avait été courte, pourtant moins que la sienne. Elle a eu envie de s’endormir. Peut-être s’est-elle endormie ?

C’est la main d’Antoine, soudain molle, soudain vide, soudain plus là.

C’est le corps d’Antoine qu’elle sent devenir lourd, s’affaisser contre elle.

C’est la tête d’Antoine qui bascule vers l’avant.

Elle le retient. Elle n’y parvient pas. Elle se laisse glisser à terre, leurs deux corps enlacés, enlacés dans l’étreinte mortelle. Antoine vient de mourir, là !

Là, à cet instant où, comme la veille, l’île d’Yeu dévoile son léger relief, les toitures de Port Joinville, le clocher de l’église, le phare. Là, à cet instant, Inès veut encore goûter l’humidité salée des lèvres d’Antoine, une dernière fois. Puis, elle reste blottie contre lui, immobile. Ils sont allongés sur le sol.

Il avait décidé de venir mourir dans sa maison, leur maison, sur cette ile qu’ils aimaient, qui les avait vus grandir et vieillir. Il lui avait demandé de préparer la maison, de rester une dernière nuit avec lui, puis de le laisser choisir le moment pour lui de partir définitivement.

La mort en a décidé autrement. Elle est venue à lui sur l’océan, dans ce passage hors de l’espace et du temps.

Inès veille Antoine allongé sur son lit. Personne ne connaîtra le projet d’Antoine. Elle lui a promis de garder le secret.

La traversée, leur dernière traversée, l’une des plus belles peut-être vers l’île d’Yeu. Leur ile.