L’amer

L’amer

L’Amer

Christophe Charuau

 

Le soleil déposa ses rayons comme une douce caresse sur la barbe de plusieurs jours, dure et sombre, d’Armel. L’homme redressa sa grande carcasse du banc en bois, se massa les tempes sans espérer calmer le cri des goélands qui hurlaient dans son crâne. Son regard se posa sur une bouteille vide, couchée à ses pieds. Il la repoussa du godillot bâillant sur ses orteils et le tintement ne fit qu’accentuer la douleur. Puis il se leva et se dirigea vers les pontons. Il était inutile d’attendre, il le savait. Le mal ne passerait pas. Si ça avait été le cas, il se serait évaporé depuis bien longtemps. Alors il affronta la houle bitumeuse et les hameçons qui s’enfonçaient un peu plus dans sa cervelle à chaque pas. Il descendit de la place la Pylais, sa chambre au plafond tapissé d’étoiles et aux rideaux de mûriers à feuilles de platanes, et dépassa les toilettes publiques sans que l’odeur d’urine n’éveillât plus ses sens. Il était somnambule, marionnette guidée par ses habitudes. Il passa sans le voir devant un vieux marin qui observait la valse lente des bateaux amarrés, de moins en moins nombreux. Le vieil homme, dans sa vareuse bleu passé, le suivit du regard, un air de dégoût accroché au visage, puis cracha sa chique dans la direction d’Armel. Ici, l’Amer, personne ne l’aimait. Il n’était pas du pays, pas de l’île. Il était venu s’installer à la demande de sa femme qui voulait retrouver ses racines, vivre sur la terre de ses parents. Mais, lui, il n’était qu’un exilé et le resterait toujours. Le vieux repensa au surnom qui avait été donné à Armel, un des soirs où il dansait avec une bouteille vide, errant à la fermeture des bistrots : l’Amer.

Le marin observa la démarche chaloupée d’Armel sur le ponton semblant arbre nu sans les navires de la compagnie vendéenne en cette période de l’année. Il secoua la tête lorsqu’il comprit qu’aujourd’hui encore, l’Amer sortirait en mer. Malgré le soleil matinal, le vent d’ouest fraîchissait et ne tarderait pas à cracher à pleins poumons sur quiconque oserait franchir la passe du port.

Armel passa de bateau en bateau pour aller jusqu’au bord de l’Albatros, son canot de six mètres cinquante. Une fois sur le pont, il reprit son souffle, les mains sur les genoux. Les efforts des lendemains éthyliques étaient de plus en plus pénibles. Il redressa la tête, cracha par-dessus bord pour tenter d’ôter le goût de charogne accroché au palais. Son regard embrumé se perdit dans la passe, sur l’horizon moutonneux. Il sortit la clef d’une poche de son jean élimé puis ouvrit la porte de la cabine. Il s’agenouilla pour retirer le capot de protection du moteur, ouvrit les vannes d’arrivée d’eau, vérifia l’huile. Le simple fait de baisser la tête resserra un peu plus la prise de l’étau sur son crâne. Il se redressa, prit le jerrican métallique, vida son contenu dans le réservoir et le balança dans un coin du bateau. Il inspira l’air iodé jusqu’à s’en remplir les bronches puis tourna la clef pour lancer le moteur.

Après quelques toussotements, la machine ronronna. À la poupe, un nuage empuanti et aussi noir qu’un jet de morgate s’élevait dans les airs. Armel réprima un haut-le-cœur lorsque le gaz carbonique vint lui chatouiller les narines. Ça et les remugles alcoolisés d’hier, il n’en fallait pas beaucoup plus pour qu’il vomisse ses entrailles, mais il se retint. Il retira l’amarre de l’embarcation de tribord puis alla à la proue libérer la dernière entrave le rattachant au port. Maintenant, il pouvait sourire. Il était libre, enfin.

Il n’était pas dupe, il savait que cet instant de liberté, comme toute bonne chose sur terre, ne durerait pas. Il savait que de solides aussières finiraient de nouveau par lui amarrer les ailes à quai. La liberté des gens de mer, aussi longue soit-elle, n’est malgré tout que poudre aux yeux, feu de Saint-Elme éphémère et pourtant grandiose.

L’Albatros voguait dans la passe et déjà les remous l’invitaient à une valse lascive, étreignant sa coque de leurs sinuosités hypnotisantes. Armel gouvernait debout, la main gauche agrippant la barre, accompagnant le plancher mouvant et se mouchant dans les baisers de la Salée. Plus le bateau tanguait, plus le sourire d’Armel croissait au milieu de sa barbe.

Aussitôt la passe franchie, une houle de bâbord embarqua l’Albatros. Armel laissa échapper un rire. Un rire de défi. Sur sa coque de noix, balayée par les déferlantes puissantes et régulières, il invitait l’océan à l’entraîner par le fond, à engager le combat pour en finir.

Mais Neptune n’a que faire des humains qui lui chatouillent le ventre : Il cracha un seau salé à la figure de l’être insignifiant.

Trempé de pied en cap, Armel laissa l’eau lui dégouliner dessus sans esquisser le moindre geste pour s’essuyer. Il ouvrit la bouche et un goût de sel s’empara de son palais. Un goût rance, mais qui le nettoyait. Comme une claque aurait calmé l’enfant turbulent, la vague le fit dessoûler d’un coup.

Maintenant, c’était pire.

Alors que le miroir déformant de l’alcool s’était brisé en milliards de gouttelettes, Armel se retrouvait sans défense face à ce qu’il voulait éviter : se souvenir.

Les embruns lui nettoyaient le visage. Les embruns… et les larmes. Derrière le prisme qui lui embrumait les yeux, il revoyait la longue chevelure cormoran fouettant au vent.

Morgan.

Il se moucha dans sa manche, s’essuya les yeux, mais rien n’y fit. Elle était toujours là, à lui sourire, incrustée sur ses pupilles comme un crustacé sur son rocher, à lui pincer le cœur. Elle le rassurait, lui disait que tout irait bien, que les Islais, avec le temps, finiraient par l’accepter, qu’il fallait qu’il soit patient.

Conneries !

Une vague plus puissante que les autres fracassa la coque et le bateau trembla de toutes ses pièces. Armel ne cilla pas, il revint juste à lui. Il se retourna, rechercha les amers : la haute cheminée de briques de l’ancienne usine Bouvais et Flon sur le château d’eau. Il n’avait qu’à conserver le cap et bientôt les plateaux en liège du filet devraient être visibles. Autour de l’Albatros, l’océan était champ de bataille. Les flots explosaient et bringuebalaient l’embarcation. Armel n’avait que faire de cette guerre, il avait assez de la sienne.

Morgan.

Se caressant le ventre rebondi, lui disant que l’île serait l’endroit idéal pour leur enfant.

Et il la croyait…

Il ressentit une douleur entre les côtes et resserra son emprise sur la barre, comme pour se rassurer, puiser dans les forces de l’Albatros. Cette douleur, il aurait tant voulu qu’elle provienne de son foie spongieux, absorbant tout le lent poison qu’il prenait soin d’ingurgiter chaque soir, s’appliquant à respecter l’ordonnance qu’il s’était prescrite pour soigner ses maux. Mais son origine était tout autre : son cœur. Même brisé, piétiné, déchiré, en lambeaux, ce foutu muscle cardiaque le faisait souffrir. Le syndrome du membre absent, pensa Armel, plissant les yeux, une main en visière, pour tenter d’apercevoir les drapeaux verts des plateaux.

Il le vit à quelques encablures à peine, le pavillon effiloché claquant au vent. Il ralentit l’allure et décrocha la gaffe. La mer semblait s’être calmée afin de lui permettre de relever son filet. Il agrippa la hampe, monta le plateau à bord puis stoppa les machines. Il remonta ensuite le filet, d’abord la picache – cette chaîne aux maillons rouillés enchevêtrés servant à le maintenir le filet au fond –, puis il parvint à la maille. Les postillons salés ne parvenaient pas à le rafraîchir. Armel haletait et sentait l’alcool prendre le large par tous les sabords de ses pores.

Des étoiles crépitèrent devant ses pupilles. Le marin ne s’en préoccupa pas. Il continua à hisser le filet à bord. Vide. Aucun poisson, aucune araignée de mer, pas même une brindille de goémon. Tous ces efforts vains, Armel s’en moquait. Il ne cherchait pas à rentrer au port le pont luisant de poissons. Il cherchait juste à s’occuper l’esprit, se faire le plus lisse possible pour ne pas laisser de prise au souvenir de Morgan, ne pas laisser ses ongles longs lui entailler le cœur comme ils entaillaient son dos lorsqu’ils faisaient l’amour.

Alors que le second plateau se rapprochait, le filet était toujours aussi lourd, aussi tendu. Les muscles bandés d’Armel ne faiblissaient pas, tirant sur la maille sans ressentir ses paumes brûlantes à haler les filins rêches. Son regard se perdait sur la lisse, fixant une vis rouillée pour mieux se concentrer sur son effort. Il n’aperçut pas les écailles scintiller dans l’eau, miroitant comme mille joyaux. Sinon, peut-être aurait-il laissé le filet dérouler jusqu’au fond puis serait rentré au port… ou aurait vogué vers l’horizon.

Lorsqu’il leva les yeux vers le trémail, il était trop tard.

Armel s’interrompit et se toucha le front.

La fièvre. Oui, c’était ça. Ça ne pouvait être que ça. Ou une crise de delirium tremens. Il inspecta sa main. D’abord le dos, puis la paume. Rien. Aucun tremblement, aucun signe de manque. Mais qui connaissait-il, lui, aux crises de delirium tremens ?

Alors il se pencha de nouveau sur son filet, croisa le regard de la créature. Elle semblait sans vie. Armel comprit qu’elle lui laissait le temps. Cette grande queue de poisson, ce torse de femme, ils ne pouvaient appartenir qu’à son imagination. Sans doute devait-il rêver sur son banc, là-bas, au port. Pourtant il espéra que non, qu’il se trompait, que c’était bien une sirène qu’il avait remontée dans son filet. À moins que ce ne soit l’inverse, que c’était elle qui l’avait charmé, sans même avoir eu besoin de chanter. Cette queue de poisson, il s’en foutait. À peine l’avait-il aperçue qu’il s’était noyé dans les yeux de la créature, dans les yeux de Morgan, puis dans son sourire.

— Pourquoi tu m’as abandonné ? demanda-t-il.

Le marin s’écroula en sanglots.

— J’ai tellement besoin de vous deux, Morgan… Tu disais que l’île serait un paradis pour nous, mais c’est elle qui t’a prise à moi…

— Armel, tu sais que ce n’est pas si simple. Ce ne sont que de malheureuses circonstances. L’île n’y est pour rien. Tout comme ce n’est pas la faute de Loïc s’il est arrivé plus d’un mois avant la date à laquelle on l’attendait et que ce jour-là, la brume empêchait les évacuations sanitaires par hélicoptère. Si la mer avait été plus clémente, que le canot de sauvetage n’avait pas été si chahuté, nous serions encore là, avec toi.

Armel la regardait. Les mots parvenaient à ses oreilles sans produire la moindre réaction.

— Je t’aime, dit-il. Je t’aime.

Morgan se hissa sur la lisse et posa ses lèvres sur celles du marin, lui laissant un délicieux goût de sel dans le palais.

— Je crois que quelqu’un veut te dire bonjour, dit-elle.

Armel sourit. Il crut que son cœur allait s’arrêter. Enfin.

Dans le dos de Morgan, un petit être mi-poisson, mi-enfant s’avança. Armel eut l’impression de se retrouver devant un miroir le ramenant plusieurs années auparavant, une éternité.

Il avança sa main vers ce visage rempli de malice, reconnaissant ses yeux verts, mais la mer abrégea les retrouvailles. La houle se reforma mettant un terme à la visite au parloir des deux mondes.

— Prends soin de toi, mon homme, dit Morgan. Mieux qu’en ce moment.

Puis Armel sentit de nouveau le goût de sel et la fraîcheur océane des lèvres de son aimée. Il ferma les paupières pour savourer cet instant.

Il les rouvrit sur un ciel étoilé, le dos meurtri par les lattes de bois du banc. Armel se redressa, les yeux rougis par quelques grains de sable, le cœur aussi chargé que le foie. Une houle de rides se forma lorsqu’il se massa les sourcils tout en passant une main dans sa longue barbe poivre et sel. Le vieux loup solitaire se leva ensuite et s’échappa du trémail de la nuit, titubant sous les réverbères. Ce rêve, ce maudit rêve. Le même qui le hantait depuis tant d’années, celui d’une vie dont il aimerait que les marées d’alcool effacent le souvenir comme s’il s’agissait d’une simple inscription sur le sable. Et ce satané goût de sel qui perdurait au réveil, lui rafraîchissant l’haleine jusqu’à la première gorgée de vin…