Le chat du Tardy

Le chat du Tardy

Le chat du Tardy

Maria Pilar Leygnac

 

 

Toute ressemblance avec des personnages ou avec un chat ayant déjà existé est totalement fortuite.

 

Je sais depuis longtemps que les humains se demandent ce que pensent les animaux, ce qu’il y a dans leurs têtes, s’ils réfléchissent …. A vrai dire, je n’aime pas trop parler de ce sujet; ça entretient le mystère. Pourtant à l’aube d’une certaine maturité j’ai décidé de me livrer un peu. Histoire de vous ouvrir les yeux sur une vie de chat et en particulier sur un épisode de ma vie.

Alors je me présente: je suis le chat du Tardy. Je ne connais pas mon âge, je sais juste que j’ai toujours vécu dans ce quartier. Je ne suis le chat de personne, mais on peut dire que j’appartiens à tous. Ce n’est pas qu’on m’aime beaucoup. Je suis là, c’est tout. Disons que je suis le chat du Tardy. Un chat adulte, errant; une vie choisie et assumée, construite par quelques décisions tranchées mais aussi par les hasards de l’existence. Et si mes souvenirs sont bons, c’est parce qu’à l’époque où j’étais encore un chaton, je n’ai pas voulu rester chez des marmots enragés qui faisaient de chaque rencontre, pourtant je les évitais bien un peu, une séance de torture. Je n’ai pas supporté qu’ils me prennent pour un jouet et surtout qu’ils parlent toujours fort. Alors j’ai pris la fuite et désormais quelques deux cents mètres nous séparent.

Comme tous les chats, je passe beaucoup de temps à dormir. Un petit somme par ci, une sieste par là et quelques épisodes de pseudo hibernation surtout lorsqu’il fait froid. Dormir occupe une grande partie de ma vie et mes rêves étant plutôt joyeux, je suis un chat heureux.

Ce que j’aime dans ma vie c’est que je ne suis pas stressé.

A peine quelques «Oust!», «Fiche le camp!» qui me font parfois monter la tension et quelques bagarres où j’ai peur. Des combats entre félins quand il faut attraper une femelle un peu fuyante pour assouvir des besoins naturels et parfois je l’avoue un peu compulsifs; ou pire encore quand un autre mâle vient me chercher des noises.

Mais je suis costaud, j’esquive et je cours vite. Hormis ces petites montées d’adrénaline, la vie est calme pour moi.

Je passe beaucoup de temps sur les murs qui cloisonnent les jardins et découpent les paysages, j’aime bien être en hauteur. Je regarde, j’observe, je mate, je fais celui qui n’a rien vu, je m’adapte à chaque situation, je change de mur, parfois des murets, mais je reste en général dans le quartier.

Il y a des maisons blanches, comme partout sur l’île.

Ah! Oui, parce que je ne vous l’ai pas encore dit mais je vis sur l’île d’Yeu.

Au début j’entendais le mot «Yeu», mais je ne savais pas que c’était une île et puis à force d’écouter les conversations, j’ai recoupé les éléments et j’en ai tiré des conclusions il y a déjà quelques temps.

Un jour j’entends «La mer est démontée», un autre jour «Le bateau n’est pas passé», ou encore «Il est beau notre caillou». Bref, je comprenais que j’étais sur une île! D’autres éléments étaient déjà venus étayer mon intuition et l’indice irréfutable celui qui m’a donné la certitude que j’étais sur une île, c’est ce sacré poisson qui me tombait du ciel régulièrement, sans le moindre effort. Ce jour là mes dix neurones se sont connectés, mon cerveau électrisé: les mots et les faits concordaient; ces poissons étaient le fruit d’une pêche toute proche et je bénéficiais à la fois de cette manne et de cette proximité.

Alors pour ceux qui n’auraient pas bien suivi, je résume: je suis un chat, j’aime le poisson et j’habite sur une île de pêcheurs.

Et pour ce qui est de la géographie insulaire, j’ai eu un pot terrible, un petit coin de paradis ce quartier du Tardy. Plusieurs pêcheurs professionnels ou amateurs y vivent; ils nettoient leurs prises, sélectionnent, trient. Les gestes sont rodés, efficaces mais il reste des traces de leur butin et moi, je suis là finalement pour les faire disparaître. Il n’y a plus qu’à se servir: une tête de maquereau, une sardine qui ne ressemble à rien ou des charpies de thon, je consomme le menu du jour.

J’ai quelques habitudes, je connais les parages et pour couronner le tout un flair au dessus de la moyenne, ainsi rien ne m’échappe et je n’ai jamais eu faim.

Ajoutez à cela un peu de chasse plaisir et de chapardage loisir, j’ai mon lot de calories et pour ne rien vous cacher je suis un beau matou.

Rien à voir avec le maigrelet chat sauvage que vous pourriez imaginer. J’ai un beau pelage gris, soyeux et généreux, ce qui me vaut parfois de vouloir être caressé et là c’est selon l’humeur. Je suis beau, mais pas forcément aimable et même si l’empathie et la gentillesse peuvent être parfois intéressantes. Je ne réfléchis pas toujours.

Mais allez savoir pourquoi quelques fois je me glisse entre les pattes du premier venu et le lendemain je suis indifférent, voire dédaigneux. Un cerveau de chat, tout ce qu’il y a de plus normal. Capricieux, lunatique diront certains, en réalité un peu sauvage et un peu libre.

Voilà donc quelques éclairages sur ma vie féline et insulaire.

Et maintenant que vous me connaissez un peu, je vais vous raconter ce qu’il m’est arrivé l’été dernier. Je pense que ça va me faire du bien d’en parler. Parce que quand j’y repense j’en suis encore tout coi.

Par une belle soirée d’été alors que je lorgnais un petit couple illégitime qui s’étreignait ( je vous parlerai peut-être plus tard de tout ce que j’ai pu voir et que je n’aurai pas dû ), je sens que je ne suis pas insensible à la scène et la réaction ne se fait pas attendre longtemps. Mes hormones viennent d’atteindre un niveau qui flirte avec l’urgence, mais hélas je n’ai pas de petite amie, alors, je décide d’abandonner les amoureux et d’aller faire un tour. Je vais prospecter dans le quartier et peut-être que j’irai même un peu plus loin.

Je connais les chattes du quartier, elles ne sont pas toujours faciles et sûr qu’à cette heure elles sont cachées chez elles dans un coin où la fraîcheur accompagne leur sommeil. Qu’à cela ne tienne je vais donc visiter le quartier voisin ou une rue adjacente, il y a parfois quelques touristes qui viennent en vacances avec leurs minettes, excitées par une aventure sans lendemain, elles sont prêtes à tout.

Au bout de quelques dizaines de mètres mon ardeur s’est tout de même un peu calmée mais je poursuis mon projet.

Il est environ 9 h du soir, je ne suis pas un grand aventurier. J’oblique tantôt à droite, tantôt à gauche au gré des chemins, de la hauteur des murets ou du passage sur les routes. A cette heure et en été la route peut être dangereuse, je l’évite quand c’est possible. Finalement j’avance avec une certaine nonchalance. Je flaire encore les odeurs de mon quartier, les fleurs, les vapeurs de cuisines, la mobylette du petit Tom qui empeste au démarrage et les incontournables grillades de Bernard.

Je ne suis pas perdu. Je découvre quelques nouveautés, mais il me semble que je suis déjà venu par là. Je m’arrête pour me faire une beauté au cas où je tomberais sur la perle rare.

Et de lécher mon pelage, et de lécher ma patte qui frotte mon pelage, j’ai encore une grande souplesse et pour cette toilette, je ratisse sur un large rayon autour de mon cou, je lève un peu la patte pour faire l’arrière de la cuisse; je ne laisse rien au hasard. Je suis vraiment beau.

Je reprends ma petite promenade, mais toujours avec prudence, parce qu’il paraît qu’un chat retrouve toujours son chemin, mais moi je suis méfiant je ne veux pas trop m’éloigner de mon territoire.

J’avance.

J’avance très doucement, je ne veux pas me faire remarquer, c’est toujours ainsi avec moi. D’autant que plusieurs fois par le passé, j’ai été surpris par ces abrutis de chiens qui gueulent sans savoir pourquoi; c’est dingue ce que ça peut être con un chien, jamais un mot gentil, jamais une tentative de discussion. Le seul fait de penser à ces clébards me hérisse alors je n’en dirai pas plus sur eux. Je disais donc, j’avance doucement.

Je poursuis mon errance en quête d’une minette, même si je dois dire que l’appétit sexuel s’est transformé au gré de la promenade en appétit tout court. Dans le meilleur des cas, j’optimise la sortie: je conclus et «je graille».

Je décide d’emprunter la route….. Sur quelques mètres seulement; mais ce fut une très mauvaise idée, car j’étais sans doute un peu distrait et en traversant, soudain: une Méhari apparaît et me percute.

Je suis un peu sonné, la voiture a stoppé net, les trois passagers sont sortis, je ne comprends pas ce qu’ils disent. J’ai visiblement une drôle de posture, ils me regardent avec des yeux exorbités, il doit vraiment se passer quelque chose. Je n’ai qu’une envie c’est de revenir dans mon quartier. Quelques heures ou au pire quelques jours de repos et ça ira mieux. Je me connais, je suis une force de la nature, je veux qu’on me fiche la paix. Je ne saigne pas, c’est juste un petit traumatisme, j’en ai vu d’autres. Mais le problème c’est que mes pattes ne suivent plus mes ordres et donc je n’avance pas comme je le voudrais; seul mon postérieur se traîne sur quelques centimètres en dessinant sur la terre asséchée une trace au goût amer de défaite. Je me sens plus qu’accidenté, je suis vaincu.

La passagère de la voiture me prend dans ses bras, je n’aime pas ça. Elle profite de ma faiblesse. C’est une gamine, je crois même qu’elle chiale. J’essaie de sortir un son pour manifester mon mécontentement, mais c’est un «miaou» de vieux fumeur enroué qui sort, j’ai presque honte.

Je crois qu’ils ont décidé de m’emmener chez eux pour me soigner, ils parlent même de vétérinaire. C’est bien ma veine !

A ce moment de la soirée ma sortie a pris une drôle de tournure. Je ne maîtrise plus grand-chose. Je n’ai plus faim et je maudis toutes les chattes de la terre.

Je me suis réveillé, sans doute quelques heures plus tard, dans une boîte en carton, je décidais de ne plus opposer de résistance. Le chat du Tardy était en convalescence.

Je reprendrai ma route lorsque je serai requinqué et le plus vite sera le mieux, alors pas question de faire le malin pour l’instant. J’ai ouvert l’oeil deux ou trois fois dans la nuit, j’ai mal au crâne et les pattes arrières ankylosées. Je ne pense pas avoir de fracture. Par contre je me suis oublié. Ma dignité en prend un coup. Mais au matin lorsque le défilé des visites commence ça n’a pas l’air de les choquer. La gamine qui m’avait ramassé la veille nettoie mon pipi et mon petit étron et on n’en parle plus.

Et du petit déjeuner jusqu’à l’heure où ils sont partis faire les courses le matin, j’ai vu défiler la moitié du bourg. J’étais devenu le fait divers des vacances. Pourvu qu’on n’appelle pas les journalistes!

Au dessus de mon carton se sont penchés tous les marmots de la maison, les parents, les voisins, la femme de ménage, les cousins qui étaient en vacances dans la maison voisine, les copains des enfants et de mémoire, le facteur.

A chacun d’eux j’adressais un regard mystérieux, entre l’imploration et le merci de me soigner. Mes yeux disaient: «s’il vous plaît laissez moi me reposer, je suis très fatigué» et je pensais «foutez moi la paix, si vous vous approchez, vous risquez de repartir avec une balafre et vous ne l’aurez pas volée» mais dans le fond, je savais bien que pour l’instant je ne pouvais rien faire.

Vers dix heures, j’avais eu droit à quelques croquettes du chat du voisin. Je lui en étais reconnaissant, mais il ne le saura jamais, car je n’avais pas l’intention de rester ici trop longtemps et je ne ferai pas sa connaissance.

J’avais compris que je n’étais plus dans mon fief, sans doute étais-je assez loin de mes quartiers. L’intuition, l’odeur, le fond sonore me donnaient cette vague impression.

J’étais dans une belle maison, probablement une résidence secondaire. Les gens qui m’avaient recueilli étaient charmants, mais je leur en voulais tout de même, s’ils n’étaient pas totalement responsables de l’accident, ils en étaient néanmoins les auteurs.

Ainsi, je me retrouvais, moi, chat d’extérieur, assigné à résidence dans une maison bourgeoise et qui plus est, installé dans ce qui est sans doute une boîte à chaussures. L’idée est probablement de me donner du confort et du réconfort, mais quel cauchemar ! Pour oublier tout ça, je décide de fermer les yeux et je me mets à rêver de filets de sole et de harengs fumés.

Lorsque je me réveille, par chance, ils ne parlent plus de vétérinaire; mais j’ignore s’ils ont une autre idée en tête car je les ai entendus parler de tatouages et de collier que je n’avais pas. Je me rendors encore un peu puis à mon réveil, je profite de leur sortie l’après midi pour tester à nouveau mes pattes. Je sors du carton et je fais quelques pas. Je retrouve un peu le moral, mais j’ai encore besoin d’un peu de force pour entamer mon chemin de retour. Il me faut donc attendre encore.

Le soir, encore un défilé de visiteurs… La gamine, je sais maintenant qu’elle s’appelle Aurore, me prend dans ses bras puis elle me pose sur le carrelage, vérifie la tonicité de mes muscles, joue au kiné et me cause comme si j’étais un demeuré. En d’autres temps la scène aurait été différente, mais je suis bien obligé de me contrôler.

Deux jours comme ça, à être patient. J’ai surpris une conversation où ils envisageaient de m’emmener chez eux après les vacances si on ne me réclamait pas. Ils peuvent toujours causer.

Le soir du deuxième jour, ils ont prévu d’aller à la crêperie. A 20h, il n’y a plus personne à la maison, les ados ont enfourché leurs vélos, les parents et les deux plus jeunes sont montés dans la satanée Méhari; tout le monde est parti à Port Joinville. L’heure est venue pour moi de quitter cette maison et de reprendre ma liberté.

Il fait encore très beau à cette heure-ci.

Je sors de la boîte. Aidé par quelque mobilier bien disposé qui me sert d’escabeau, je n’ai pas trop de mal à passer par la fenêtre de la buanderie. La réception est un peu plus périlleuse et surtout douloureuse, mais je suis dehors et cette première respiration à l’extérieur me remplit de joie et impacte déjà sur ma guérison, je le sens immédiatement. Adieu mes aimables sauveurs, adieu jolie demeure, je retourne au Tardy. Cette fois-ci je ne souhaite pas croiser de minettes, je suis sûr que j’ai une sale tête, et puis j’aurais l’air de quoi si une d’entre elles est entreprenante et que je ne peux pas assurer. Alors, je fais quelques pas instinctivement devant moi, suivant la trajectoire amorcée par mon saut, mais très vite une question se pose: quelle est la direction à prendre? Je n’ai pas d’éléments de réponse, pas d’indice, je vais donc aller tout droit. Je marche, plus besoin de réfléchir, je me suis libéré et je me retrouve.

J’avance lentement.

Rien n’a changé dehors pendant ma convalescence, les éléments tentent de paramétrer à nouveau mes sens, je vais mieux.

Pourtant, il n’a fallu que quelques minutes après mon départ pour que j’ai le second choc de ma vie. On n’imagine pas que deux éléments majeurs peuvent se succéder aussi rapidement alors que d’habitude il ne se passe rien.

Alors voilà. Lorsque je me déplace, mes pattes me portent, mais c’est mon flair qui me guide et mes moustaches qui m’aident à m’orienter. Ce jour-là sans doute que ça ne fonctionnait pas encore convenablement et le petit vent d’été brouillait encore plus les pistes. J’avais parcouru à peine deux cents mètres et je me suis retrouvé face à lui d’un seul coup.

Il a suffi que je lève un peu la tête pour le voir.

Quelques secondes avant, je crois que je l’avais pressenti, mais il était trop tard. Il était devant moi, infini, incommensurable, terrifiant, je n’avais jamais réussi à l’imaginer, je n’avais jamais cherché à le voir, mais maintenant il était sous mes yeux, juste face à moi et je n’avais pas le choix, mes grands yeux verts le fixaient comme pour le défier. L’océan était là. Je restai immobile, subjugué par sa puissance et effrayé par son immensité,

Je n’avais jamais vu la mer. Les hasards de la vie ne m’avaient jamais mené jusqu’à l’océan et je n’avais jamais voulu provoquer cette rencontre.

La peur m’envahit.

Du haut de cette falaise, je maudissais ce chemin qui m’avait conduit là . Cet horizon sans limite, cette musique qui accompagne son va et vient, cette danse, ces vagues qui me provoquent, cette écume. Je ne suis pas troublé, je crois que je suis mort.

J’avais entendu parler de paysage magnifique et je découvre l’infini. Le chat du Tardy est dans le néant. Je regarde l’océan mais je sens que c’est lui qui m’observe. Mon électroencéphalogramme est plat. Impossible pour moi de savoir si c’est beau ou pas, j’ai perdu mes repères et je regrette déjà les recoins, les murets, les toits des maisons blanches, la boîte en carton qui me protégeait et même les bras de cette gamine.

Je suis tapi au sol sur un chemin côtier.

Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas réussi à bouger. Je suis encore pétrifié: l’océan, la mer, les vagues. Je savais bien que ça existait, je savais bien que j’étais sur une île, mais moi, je suis un chat et je n’ai pas besoin d’aventures extraordinaires pour vivre et me sentir exister. Je n’ai pas de problèmes métaphysiques, l’au-delà, les puissances surnaturelles, Dieu, tout ça, ce n’est pas pour moi. Dommage que les chats ne pleurent pas, à cet instant, c’est ce que j’aurais voulu faire.

Du bleu, du gris, du vert, du blanc, des vagues, le ciel qui s’invite dans l’eau, le lointain, l’infini, l’odeur, le bruit, le soleil qui disparaît et une impression fugace de fin imminente.

Il faut que je réagisse, mais mon regard et mon âme sont attirés par ce spectacle. Je comprends maintenant pourquoi les mouettes poussent ces cris de désespoir lorsqu’elles tourbillonnent au dessus.

J’ai peur, même si c’est beau; j’ai peut-être peur justement parce que c’est très beau.

La lumière commence à décliner, je sais maintenant que si j’arrive à reprendre mon chemin, je ne dois plus aller tout droit. Enfin comme pour me sauver, les rires d’une bande de jeunes qui se promènent me sortent de ce traumatisme, mon état comateux se brise, la sidération fait place à la lucidité.

Je pourrai dire que j’ai vu l’Atlantique, mais plus question de rester là.

Je mobilise tout ce qui est encore vivant en moi et je fais un virage à quelques quatre-vingt dix degrés, fuyant les gamins, la maison où j’étais en otage et surtout ce qui venait d’être le second choc de ma vie: l’océan.

J’ai marché longtemps, avec des petites pauses et quelques épisodes de sommeil; mon corps devait récupérer et je devais reprendre mes esprits. Dans un jardin, une vieille barque en fin de vie m’a servi de refuge pour dormir, je me suis mis en boule, lové comme un serpent pour être tout petit ou plutôt blotti contre moi-même, ma tête encore chamboulée contre mes pattes arrières, mes pattes avant agrippant ce qu’elles pouvaient de mon corps, ma jolie queue grise plaquée au plus prêt de cette boule de poils que j’étais, pas de place pour autre chose que moi, et j’ai encore rêvé.

J’ai repris la route au petit matin et j’ai su que j’avais retrouvé mon chemin, lorsque après plusieurs heures d’errance, j’ai entendu la voix de Sylvie. Dans un hangar au fond d’une cour elle ramendait les filets pour quelques pêcheurs, elle parlait toujours très fort et surtout elle aimait chanter. Elle n’ habitait pas très loin de chez moi et travaillait ici; je décidai de l’observer un peu et j’essaierai de la suivre lorsqu’elle rentrerai chez elle. En attendant cette heure, dans l’atelier de marin une souris a regretté de croiser mon chemin. La suite vous la connaissez sans doute. J’ai regagné mon quartier en fin d’après midi.

Epuisé.

Plusieurs jours ont été nécessaires pour que je redevienne le beau matou du Tardy. J’ai continué à manger du poisson, mais il avait un autre goût. J’ai aussi continué à observer les gens et surtout les pêcheurs. Mon cerveau de chat ne me permettait pas de comprendre ce qui les attirait en mer, mais ils avaient ma reconnaissance, parce qu’ils me nourrissaient toujours et que maintenant je connaissais leur lieu de travail. J’ose à peine imaginer les scènes de tempête.

Sont-ils fous ces marins qui bravent le mauvais temps, qui domptent la nature et qui parfois se donnent en pâture? Bizarre la nature humaine. Interrogations.Respect.

Impossible aussi pour moi d’imaginer que l’on puisse attendre toute l’année pour venir admirer l’océan ou pire encore pour venir se baigner, car malgré tous les progrès et même si je suis le chat du Tardy, je ne sais pas nager. Quelle drôle d’idée d’aller plonger dans cet environnement hostile.

Moi, je préfère les maisons, les coins, les cabanes, les contreforts et les garages; adossé, jamais à découvert, loin de l’eau, très loin, je vis comme un chat attaché à son quartier, façonné par une vie simple, les insectes que j’observe, les oiseaux que je chasse, les herbes qui me chatouillent, la terre que je gratte, les troncs que je griffe, les choses et les gens qui m’entourent.

Non, je ne suis pas un aventurier.

Tout ça est dit maintenant.

J ‘ai eu peur, mais je reste un beau matou et maintenant je savoure encore plus ma tranquillité.

Je continue ma vie en navigateur solitaire, mais mon vaisseau est bien ancré.

Je n’ai jamais revu Aurore et je me méfie des Méharis.

 

Un été, une île, un chat.