Le corsaire du bout des rêves

Le corsaire du bout des rêves

Le corsaire du bout des rêves

Juliette Quidet-Marty

 

Les fins de matinées de septembre avaient cette couleur cuivrée et chaude, bien différente des étincelantes journées d’été. C’était particulièrement frappant lorsqu’on longeait les quais de Port-Joinville depuis l’ancienne capitainerie jusqu’à la place de la Norvège : le soleil passait encore par-dessus les toits oranges et illuminait les rares bateaux amarrés là. Le rouge, le vert, le bleu, le violet, le jaune, le blanc, toutes les teintes des coques peintes ressortaient particulièrement sur l’écran d’un bleu profond et tranquille qui remplissait le bassin. La marée était presque haute ; les bateaux, presque à quais. Quelques pêcheurs s’affairaient sur leurs embarcations, et je ralentis le pas pour les observer : les cagettes pleines de poissons lancées sur le quai, les jets d’eau pour nettoyer le pont, les cirés jaunes des hommes, les odeurs de poisson et les mouettes qui volaient en cercle au-dessus de nos têtes… Tant de souvenirs de mon enfance et de toutes ces vacances passées à l’île d’Yeu, tant d’images et d’odeurs qui ne me quittaient jamais, même sur le continent.

Mais la vie avait bien changé, ici : les thoniers et les sardiniers avaient disparu, remplacés par des gros bateaux à la forme plus carrée, tandis que les plus petits disparaissaient les uns après les autres. Le port se vidait tristement, vaincu par les hauts mats des plaisanciers et les récents accords de pêche. Pour tout ceux comme moi qui aimaient l’île d’Yeu depuis leur enfance et dont les parents et grands-parents venaient déjà des dizaines d’années auparavant, l’évolution était radicale. L’île, victime de son succès comme d’autres avant elles, se retrouvaient tiraillée entre une période estivale bruyante et grouillante de monde et une basse saison de plus en plus vidée par les conséquences de la prolifération des habitations secondaires. Malgré tout, rien n’ôtait le charme des petits déjeuners matinaux sur le port lorsqu’il s’éveille, rien ne troublait jamais la beauté un peu mystique des paysages de la côte sauvage, et rien n’atténuait les saveurs d’une bonne assiette de patagos. J’aimais autant que je redoutais revenir sur cette île qui avait vu naître presque tous mes souvenirs d’enfance et d’adolescence : c’est toujours bien triste de retrouver quelque chose que l’on a perdu et qui ne sera plus jamais comme avant, mais c’est toujours si beau de fermer les yeux et de respirer l’odeur particulière d’une maison aux tommettes usées, le vent des Conches à l’odeur de sapin, l’humidité salée des petites cabanes de la Meule, ou le sable chaud et épais des Sabias.

Comme cela faisait trois années que je n’étais pas revenu – la première fois en quarante ans d’existence – Port-Joinville me paraissait métamorphosé, évidemment : certaines boutiques changeaient d’une année sur l’autre. Le Clipper avait disparu, et quelques épiceries chics et galeries d’art avaient fleuri un peu partout. Mais les jours de septembre étaient plus tranquilles et j’avais de la chance dans mon malheur : licencié fin août, il y avait trois semaines aujourd’hui, j’échappais à la tornade de l’été déjà passé. Curieusement, venir à l’île d’Yeu avait été la première chose dont j’avais eu envie, quand j’avais décidé de tout plaquer. J’avais lâché mon appartement, signé les papiers de divorce, encaissé mon chèque de départ, et sans un regard en arrière j’avais quitté cette vie qui ne m’allait pas pour revenir m’installer dans la maison de mes grands-parents, dans les arrières du bourg. Elle était un peu poussiéreuse, comme à chaque fois quand personne ne l’avait ouverte depuis quelques mois, mais rapide à remettre en marche. Je m’y plaisais, reclus dans ma solitude et mes souvenirs d’enfant. Je n’allais pas pour autant, malheureusement, trouver ici un nouveau sens à ma vie, une nouvelle vocation professionnelle ou quoi que ce soit, mais j’étais loin de tout ce qui avait attrait à ma vie et je pouvais tout oublier. D’une certaine manière, j’aurais voulu que cette situation dure pour toujours et que le monde m’oublie de la même façon, qu’il ne me reste plus qu’à couler des jours paisibles au bord de l’océan, mais la société et la réalité en voulaient autrement, hélas. J’étais dans un état d’esprit un peu paradoxal : en colère contre le monde et dépassé par une certaine fatalité de ne jamais trouver vraiment le bonheur ou une quelconque vocation, à la fois tout aussi dépaysé et heureux de me retrouver ici, le nez dans les embruns, sur cette petite île dont le charme n’était ni breton ni vendéen, mais unique en son genre.

Je remarquai alors, tandis qu’un bateau de pêche prenait la direction de la criée, qu’il y avait au bout du quai un petit voilier amarré là, dont les toiles ocres et rouges, la peinture abîmée par les flots et le bois visiblement ancien attirèrent mon attention. Je ne l’avais jamais vu ici. Je marchai au bout du quai, entre les deux bassins du port, jusqu’au voilier. Sa coque était principalement en bois naturel verni, cerclée d’une bande de peinture blanche, et portait les traces d’usure de ses voyages en haute mer. A l’avant, son nom était calligraphié en lettres dorées : L’Harmattan. Entre les voiles de grosse toile, le gouvernail, le pont tout en bois, le style de bateau, c’était un beau vieux gréement bien conservé, et je me perdis dans sa contemplation comme le font souvent les passants qui longent les quais sans se rendre compte combien leur regard peut être intrusif pour les passagers du bateau. Le voilier avait l’odeur de ces vieux bois chargés d’histoires, ces effluves venues d’ailleurs ses propageaient jusqu’à moi… Un homme sortit alors, ou plutôt il parut surgir de la cale, hissant sa tête par la trappe. La bonne cinquantaine, la peau évidemment burinée et marquée de rides des marins, les cheveux poivres et sels un peu longs retenus en une petite queue de cheval et des habits de grosse toile dont la couleur était si passée qu’ils auraient tout aussi bien pu être rouges que bleus. Il me sourit et je le saluai d’un signe de tête. Puis il grimpa dans son mat avec une agilité surprenante, redescendit, attrapa une besace dans une caisse en bois, l’ouvrit, en étudia l’intérieur, la referma et la balança sur son épaule. Après quoi, il sauta par dessus le bastingage et atterrit, à côté de moi, sur le quai.

– Où peut-on bien déjeuner, ici ? me demanda-t-il avec bonhommie, ce qui m’engagea dans une discussions très sympathique avec lui.

Après présentation du port et de ses restaurants, il opta pour le Snack que j’avais présenté comme une valeur sûre et m’invita à se joindre à lui, ce que j’espérais secrètement. Nous nous mîmes en marche tout en discutant comme deux vieux amis qui se retrouvent, et le déjeuner se déroula dans la même atmosphère. Bien sûr, il avait plus à raconter que moi : il avait navigué sur tous les océans, au gré de tous les vents, il avait goûté à toutes les cultures et vu tous les trésors du monde, mais il avait surtout ce don pour raconter qui transforme un récit de voyage en épopée fantastique. Je voyais les couleurs chatoyantes des paysages, je sentais les épices et le soleil sur ma peau quand il parlait de son escale à Zanzibar ; je sentais la peur et le sel crisser entre mes dents quand il parlait des caprices de l’océan Indien. Je parlais peu évidemment, bien qu’il me questionne – par politesse ou par réel intérêt je n’en savais rien, car malgré son amabilité et son rire communicatif, il y avait une certaine retenue dans son être qui amplifiait ce côté d’homme mystérieux venu de l’autre bout du monde. Je racontai pourquoi ma présence ici, mon attachement à cette île et toutes mes années d’enfance et d’adolescence, et passais très rapidement sur la catastrophe de ma vie actuelle et l’absence de direction pour la suite, sur tous les plans. Je fis passer le tout pour « une envie de prendre le large » comme si j’avais posé quelques mois de vacances, et rien de plus. De toute façon, il avait tant à raconter et j’avais tant à lui demander sur toutes ses aventures que ni l’un ni l’autre ne voulions nous appesantir sur ce genre de considérations un peu trop réalistes quand on a la possibilité de parler de toutes ces destinations de rêve. Comme j’avais toujours aimé naviguer et qu’il faisait escale à l’île d’Yeu pour quelques jours, il me proposa à la fin du repas de m’emmener faire le tour de l’île le lendemain, si le vent le permettait. J’acceptai, évidemment, et lorsque je le quittai pour rentrer chez moi et le laisser vaquer à ses occupations, j’eus la certitude que nous nous retrouverions de toute façon ce soir au bar que je lui avais conseillé.

L’après-midi passa rapidement – je m’étais lancé dans le nettoyage et l’entretien complet de tous les sols de la maison. Les tommettes n’avaient pas été entretenues depuis des années, et j’y consacrai une telle énergie que quand arriva le soir, je dus me forcer à sortir et à ne pas céder à la fatigue.

Je retrouvai mon nouvel ami à l’Escadrille, entouré de quelques marins et hommes d’ici qui discutaient tous ensemble bien joyeusement. Il se forma un joyeux groupe qui ne bougea pas de la soirée et trouva un tas de bonnes excuses pour s’offrir des tournées – elles défilèrent toute la nuit. A partir d’une certaine heure, mes pensées devinrent un peu floues ; le lendemain matin, mes souvenirs l’étaient tout autant et je me rappelais seulement de l’odeur du bois vernis du comptoir, de nos boissons, des rires et des conversations enjouées, du groupe qui avaient chanté quelques classiques dont l’une de mes chansons préférées de Michel Tonnerre. Son refrain résonna d’ailleurs en boucle lorsque je m’éveillai au petit jour, la bouche pâteuse et les idées en vrac, désagréables conséquences de ma nuit bien trop courte et de ma soirée bien trop arrosée :

 

Que le vent d’Harmattan emporte ma chanson

Dans les déserts arides de l’Afrique profonde

Et que ce vent de sable apporte à ma maison

Les hurlements du vent que tu fais quand tu grondes

Ma belle de chanson d’une rencontre fortuite

Je laisse tes doigts de plume en écrire la suite

 

La rengaine m’accompagna néanmoins tandis que je me préparai et après m’être forcé à avaler mon petit déjeuner, je descendis en bicyclette à Port-Joinville, là où je devais retrouver mon ami pour ce tour de l’île qu’il m’avait promis. Le temps était clément : ciel pur sans un nuage, balayé par un vent certain qui promettait au joli voilier de naviguer sans problèmes. Nous nous retrouvâmes comme convenus : il était prêt et m’attendait sur le pont de son bateau, s’affairant à ses préparatifs. J’avais déjà pas mal navigué mais je ne m’y connaissais pas assez pour l’assister de moi-même, si bien que j’attendis ses ordres et accomplis les tâches qu’il m’indiquait. Très vite, nous fûmes en route, laissant derrière nous le port et voguant tranquillement en direction de la pointe des Corbeaux. Il était drôle de constater une fois de plus comme l’île d’Yeu était si différente selon la côte que l’on apercevait. La différence était moins sensible quand on était à terre, mais depuis la mer, c’était bien net : côté continent, la terre était plutôt plate, les plages longues, lisses et blanches, séparées par des petits bois de pins foncés, ou bien parsemée de petites maisons dont les murs blancs et les toits oranges se distinguaient particulièrement sous le temps clair et doré de cette matinée. Mais je savais qu’une fois le cap changé, la côte serait bien plus haute et découpée, les falaises et la lande apparaîtraient en donnant au large une impression bien plus sauvage, tandis que la palette des couleurs se tourneraient plus vers l’ocre, le doré, le brun.

 

Comme s’il avait entendu mes pensées, mon ami se lança dans un soudain récit de corsaires, de légendes de pirates en tous genre, et particulièrement sur l’un d’entre eux qui aurait choisi l’île d’Yeu pour asile autour de 1550 et se serait ensuite enfui lors de l’invasion Espagnole. Il mit tout d’un coup tant de sérieux, les yeux rivés vers l’horizon, à me raconter cette histoire dans ses moindres détails que je me défis de mon envie de rire et me sentis tout d’un coup un peu suspicieux. A vrai dire, je me demandais si il n’allait pas faire le coup du corsaire en fuite cachant ses biens aux derniers moments dans une sombre grotte de la côte et inscrivant bien entendu l’emplacement d’une croix sur un parchemin qui aurait traversé les âges et atterri bien entendu entre les mains d’un marin au nez creux…

 

– … figure toi que tous ceux qui connaissent cette légende savent aussi qu’il aurait laissé un trésor derrière lui, dont l’emplacement est plus ou moins connu grâce à une carte que peu de personnes ont vu. En tout cas… Je le connais, conclut-il en haussant les épaules et en reportant toute son attention sur son gouvernail, comme si nous parlions simplement de la pluie et du beau temps.

 

Ça, par exemple !… Que mon ami soit singulier et un peu dans son monde, je n’en doutais pas : c’était une existence bien marginale que de n’avoir pas plus d’attaches qu’un joli petit bateau, et le monde entier à portée de mains. Il vivait en marge de la société, comme tous les gens de son étoffe : quelques petits boulots aux quatre coins du monde, dans les ports de tous les océans, où l’on avait besoin de main d’œuvre. Mais qu’il soit de ces doux illuminés qui suivent aveuglément les instructions d’un bout de papier jauni par le temps, c’était une autre affaire, et tout d’un coup je me sentais moins confiant. Pourquoi diable m’avait-il invité sur son bateau, finalement ? Quel but avait-il en tête ? Je n’ajoutai rien. Un silence s’installa, qui ne sembla pas déranger le capitaine : il allait et venait sur le pont, vérifiait la tension de ses drisses et contemplait le gonflement de ses voiles, les pensées visiblement ailleurs.

 

Nous mîmes peu de temps à arriver au Vieux Château, et puisque la conversation était morte d’une façon étrange, je ne cherchais pas à la relancer, et j’observais. J’observais le dessin irrégulier de la côte ensoleillée, le roux du sable, les falaises qui se découpaient et la lande verte et brune qui les recouvrait, les trouées dans les rochers, les plages bien connues… J’observais le paysage toujours différent vu du large, même si je le connaissais par cœur, dont il était impossible de se lasser. Qui plus est, l’immensité de la mer et le dessin constamment changeant et unique des petites vagues s’écrasant sur les rochers renouvelaient à chaque fois le tableau. L’envolée d’un groupe de cormorans qui avait fini de se sécher les ailes perturba ma contemplation et je les suivis du regard ; au même moment, mon ami reprit enfin la parole comme si quelques secondes à peine s’étaient écoulées depuis qu’il avait parlé :

– C’est ici !

La pointe du Châtelet était déjà derrière nous et j’avais scruté la côte pour constater si oui ou non il y avait du sable aux Sables Rouis : un peu, mais pas énormément en comparaison avec d’autres années. Le bateau avait maintenant ralenti son allure dans la grande baie de la Belle Maison, et le doigt pointé du marin m’indiquait très nettement la grotte de la Belle Maison. Je ne pus m’empêcher de sourire : combien de fois y avais-je été, enfant, avec mes cousins ou mes amis, combien d’histoires de corsaires y avions-nous élaborées, combien de marées avions-nous défiées dans cette petite ramification de la plage qui redevenait vierge après chaque passage de la mer ! S’il fallait un endroit pour que se concrétisent les histoires de pirates de mon enfance, c’était bien ici, sans hésiter. Croisant le regard de mon ami, je lus cette fois clairement de l’amusement au fond de ses yeux bruns, et une pointe de défi aussi. Eh bien ! J’étais là pour me changer les idées, de toute façon. J’acceptai le défi et décidai de le suivre dans son aventure.

Il se rapprocha de la plage, jeta l’ancre, et sortit la petite barque en bois pourvue de deux rames au vernis passé, dans laquelle nous nous installâmes. Je pris les commandes, cette fois, et ramai jusqu’à la grotte dont l’accès était facile en apparence mais rendu un peu compliqué par les courants violents de la baie. Nous accostâmes, et je sautai dans l’eau plein de gaieté : elle était claire et turquoise, comme toujours ici, et cette grotte me rappelait une foule de souvenirs qui me rendaient tous plus heureux les uns que les autres. Elle sentait fort l’humidité, même si la marée était relativement basse, et j’y fis quelques pas dans le sable immaculé, étendis les bras dans le vide et me tournai vers mon ami. Il fumait sa pipe en me regardant avec un petit sourire, et restait campé à l’entrée de la grotte. Le ressac très léger faisait un bruit régulier contre le bois de la barque, derrière lui.

– Alors, où est-il, ce fameux trésor ? Qu’est-ce que tu crois qu’il a caché, des bijoux ou des caissons de rhum ? fis-je en plaisantant et en jetant malgré moi un regard circulaire à la voûte des rochers.

– Encore deux pas en avant, je dirais, et un vers la droite. Tu vois cette aspérité ? Tire fort le bout de rocher qui dépasse…

J’avais levé les yeux au ciel, bien évidemment, mais d’accord, d’accord : jusqu’au bout, je jouais le jeu.

– … le mécanisme doit être un peu grippé, mais tire fort, l’ami ! Et la cachette se débloquera toute seule, continua-t-il, imperturbable dans son mystère.

J’allais avoir l’air parfaitement idiot, mais qu’importe ! Deux pas en avant, puis un sur le côté, effectivement il y avait une aspérité que je saisis et sur laquelle je tirai… Il ne se passa rien, évidemment : la roche était bien plus forte que moi. Je donnai un dernier coup sec qui fuit suivi d’un bruit sec qui tonna dans la grotte : éberlué, je constatai alors qu’en tirant ainsi j’avais déclenché une sorte de levier qui avait ouvert une trappe dans le rocher, d’une vingtaine de centimètres de large et d’une dizaine de centimètres de hauteur.

– Qu’est ce que c’est que cette blague, marmonnai-je, incrédule.

Je ne voyais rien : il faisait trop sombre. Après un regard vers mon ami dont la silhouette m’apparaissait seulement en contre-jour (il n’avait pas bougé), je mis prudemment la main dans la petite cachette, et en tirai sans trop de mal une bouteille couchée. Rien d’autre.

Revenant vers la lumière, je tendis la bouteille à mon ami pour qu’il la voit aussi, mais c’était moi qu’il regardait, avec toujours ce même petit sourire mystérieux aux lèvres. L’odeur de son tabac était douce, et me faisait penser à quelque chose de mon enfance que je ne parvenais pas à saisir complètement. Observant alors avec plus d’attention la petite bouteille couchée, je vis qu’elle avait un socle de bois rongé par l’humidité mais sur lequel tenait encore un petit écriteau doré, verdi par la mousse et l’eau. L’inscription était indéchiffrable. En revanche, après avoir frotté le verre sale de la bouteille, je vis nettement un bateau miniature, un petit voilier tout en bois, posé sur une résine bleue faisant office de mer.

– Ce n’est qu’un bateau dans une bouteille, constatai-je en ayant la certitude de ne pas bien montrer ce que je ressentais : ce n’était certes pas un trésor comme on les imagine mais c’en était un tout de même, trouvé à l’instant dans cette curieuse cachette au sein même de la falaise ! Mon excitation était la même que lors de mes jeux d’enfants, et je devais avoir des étoiles dans les yeux.

Cela fit beaucoup rire mon ami, en tout cas. Son rire résonna dans la grotte pendant quelques secondes, puis il me demanda :

– Es-tu sûr que ce ne soit qu’un bateau dans une bouteille ?

Curieuse question, à laquelle je ne sus pas quoi répondre sur le coup, si bien que mon regard se posa de nouveau sur la bouteille. Elle était devenue étrangement tiède mais je ne m’en étais pas rendu compte et… La petite maquette voguait tranquillement, sur place, sur une petite flaque d’eau, comme si un léger souffle de vent magique soufflait à l’intérieur de la bouteille.

 

– Les rêves ressemblent toujours à des jolis bateaux dans une bouteille : on les range sur des étagères et on les trouve bien jolis. Mais est-ce que tu as déjà essayé de les ouvrir, ces bouteilles ?

– Qu’est ce que tu racontes, bredouillai-je, complètement estomaqué de la curieuse tournure des évènements. Pourquoi parlait-il ainsi tout d’un coup, et qui était-il au juste ?

– Tu rêves de grand et tu rêves de loin, n’est-ce pas ? Je le vois bien que mes récits de bout du monde te transportent bien plus que tu ne le laisses paraître. Tu penses simplement que rien n’est possible, parce que tu te laisses décourager. De mon vivant, mes amis se moquaient toujours de moi parce que voulais voir le monde en entier, parce que je voulais tout connaître et jamais rester au même endroit. Ils croyaient que c’était impossible, mais c’était faux : ce n’était simplement pas leur rêve à eux, c’était le mien. Mais les rêves sont comme les bateaux : ils ne devraient jamais finir en bouteille. Alors, c’est quand j’ai du fuir l’île d’Yeu que je me suis promis une chose : personne ne m’empêcherait jamais d’accomplir mes rêves.

Il s’interrompit un instant et m’invita à le suivre : nous nous assîmes sur les rochers à côté.

– Alors je suis parti, sans me retourner, et j’ai vu le monde. J’ai vu un bout de tout ce que j’ai pu te raconter mais, bah, je ne t’apprends rien ! Il est bien trop vaste pour qu’une vie suffise à le parcourir, dit-il avec moins de véhémence, et il me parut triste l’espace d’un instant. Mais j’ai eu de la chance. Et puisque l’île d’Yeu a été le point de départ de mon rêve je me suis promis – son sourire revint et il tapota la bouteille entre mes mains, à l’aide du tuyau de sa pipe – que je serai toujours présent pour les gens, ici, qui seraient tentés de renoncer à leurs rêves.

Il se leva et s’étira.

– Tu comprends maintenant, n’est-ce pas ?

Rien n’était moins sûr. Toute son histoire se mélangeait dans ma tête et j’y cherchais une certaine logique, inlassablement perturbée par le petit bateau miniature qui continuait de s’agiter comme par magie dans la bouteille en verre. Qui était cet homme étrange, pourquoi m’avait-il traîné jusqu’ici pour me faire une leçon sur la vie, et surtout, pourquoi moi ?

 

Apparemment, il n’était pas disposé à ce que je lui pose toutes ces questions, car il avait poussé la barque d’un coup de talon dans l’eau et sauta sans plus attendre dedans. Je me levai alors, mais il m’arrêta d’un regard et me sourit. Il refusa d’un signe de tête la bouteille que je tendais vers lui – la sienne, n’est-ce pas ?

 

– Souviens toi : ne mets jamais tes rêves en bouteille.

 

Sur ces mots, il partit, ramant avec rythme jusqu’au petit voilier qui dodelinait doucement au bout de son ancre. Je compris alors pourquoi le voilier miniature m’était familier… Je me mis à gratter du bout de mon ongle, avec force, les saletés incrustées sur la petite plaque dorée. Au bout de quelques secondes, je parvins à déchiffrer quelques lettres rongées par le temps mais qui formaient tout de même un nom : L’Harmattan. Celui-ci filait déjà, sa voile gonflée par le vent, cap vers le large. Je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse, jusqu’à ce que le tout petit point ne soit plus visible dans la brume au loin, jusqu’à ce que l’océan redevienne tout bleu sans un petit point de couleur pour le perturber, comme si rien n’était arrivé. Puis je battis des paupières, les yeux éblouis par trop de clarté. Ce n’était pas un rêve : j’avais la bouteille entre les mains, le bas de mon pantalon était mouillé, et les ongles sales de la moisissure qui s’était amassée dans la cachette de la falaise. Je revins en arrière pour la refermer puis, après un dernier regard sur ce lieu qui avait tenu toutes ses promesses d’enfance, je repris le chemin de la plage en me mouillant beaucoup et en escaladant les roches du mieux que je le pus.

J’étais fou, sans doute. J’étais si désespéré par ma situation actuelle que j’avais bu trop de rhum et imaginé trop d’aventures qui ne m’arriveraient jamais… Mais pourtant la bouteille était là ! Et la maquette bougeait toujours, quoi que je fasse : que je tienne la bouteille, que je la pose dans le sable, que je la retourne, que je la secoue. L’Harmattan flottait imperturbablement, et rien ne pouvait l’arrêter. Je rentrai chez moi à pieds, les pensées complètement bouleversées. Tout se mélangeait dans ma tête : ma vie, les histoires du corsaire, notre dernière discussion, tout.

A peine arrivé chez moi, je me jetai sur l’étagère de salon où étaient posés tous les livres en rapport avec l’île d’Yeu – un gros volume concernait les contes et légendes des alentours. Je le feuilletai, et lus tout ce qui avait un lien avec l’île. Un paragraphe accrocha alors mon regard : « (…) La légende veut que ce corsaire, connu pour avoir parcouru toutes les mers du globe et visité tous les lieux du monde, réapparaisse de temps à autre à l’île d’Yeu, sur son bateau. Il viendrait en aide à tous ceux qui renoncent à leurs rêves ou abandonnent leurs ambitions… » Je refermai le volume, et le remis sur l’étagère.

Je m’assis alors, les yeux rivés sur la bouteille que j’avais posée sur la table du salon, devant moi. L’Harmattan miniature flottait toujours mais c’était imperceptible : probablement pas en tout cas par les gens qui ignoraient tout de sa magie. Mon ami corsaire était un peu farceur, mais il avait eu raison depuis le début. Ce n’était pas un simple bateau dans une bouteille… C’était bien plus, qui aurait pu en douter ?