Le livre de poésie

Le livre de poésie

Le livre de poésie

 Cristi Cohen

I

Quand elle ouvrit le livre, un petit carton rouge s’en échappa.
On aurait dit un ticket. Ses coins étaient usés et racornis. Elle prit plaisir à effleurer sa surface épaisse et légèrement rugueuse. En caractères gras on pouvait lire : « Tombola de la précarité énergétique : bon pour une facture ». Elle ne voyait pas du tout de quoi il pouvait être question. Ce petit bout de carton rectangulaire avait pourtant été important pour quelqu’un en d’autres temps ! Elle ne savait pas quand. Elle le retourna. Au dos était inscrit : « Gagnez un mois de chauffage ».
Sur la page intérieure un lecteur avait laissé son nom et une date : « Fabrice le Rêveur, Ile d’Yeu, 2025″. Plus d’un demi siècle était passé! C’était bien avant sa naissance. Elle posa le ticket usé sur la dalle de pierre polie qui faisait office de table et ajusta la lampe solaire afin de commencer sa lecture.

Tandis que ses yeux parcouraient les lettres rigoureusement alignées sur le papier, son esprit vagabondait. La respiration lente et régulière de son bébé qui dormait dans son berceau, l’entourait d’une brume de tranquillité. Elle était sereine. Le vent était encore puissant, mais régulier. La période de tempêtes était terminée. Les abris avaient résisté et les embarcations étaient prêtes pour une nouvelle saison de pêche. Les réserves étaient d’un bon niveau, tant pour l’eau que pour la nourriture, et le lendemain la communauté allait fêter la jeunesse. Les anciens disaient que cela correspondait au printemps, peut-être à l’ancienne « Fête des fleurs ». Le changement climatique avait quelque peu brouillé les saisons et le sens des fêtes. Alors, le calendrier s’adaptait. Tous les instruments de musique avaient été réparés par le jeune luthier dont le père, l’ébéniste de la communauté, avait construit la salle des fêtes aidé de jeunes en formation. A l’avenir cela servirait aussi de lieu de parole pour les « Ateliers du futur ». On y construirait des projets et un récit commun.

Mélusine pensait à la robe qu’elle mettrait le lendemain. Ce serait la bleue aux reflets vert amande. Elle voulait être belle pour la fête. Elle tresserait ses cheveux auburn d’un ruban du même vert. Comme il faisait encore très frais, il lui faudrait enfiler une cape de laine de mouton qu’elle avait échangé contre une vingtaine d’heures passées en compagnie des enfants des familles d’éleveurs de l’île. Elle adorait ces moments de création et d’apprentissage. C’était là qu’elle pensait transmettre le mieux ses savoirs, et qu’elle pouvait partager la curiosité et le désir sans cesse renouvelé d’apprendre. Sa fille, Pimprenelle, grandirait bien assez vite pour en profiter.

Elle lisait en attendant son compagnon parti deux mois plus tôt pour une mission de cabotage et d’échange le long de la côte. Il ramènerait des graines, de l’huile et d’autres denrées rares. Il aurait fait le plein des nouvelles et des musiques du monde. Un pigeon voyageur avait averti de son retour. Gaëtan serait là pour la fête.

Elle tourna une nouvelle page de son livre faisant ainsi glisser deux photos jusque sur ses genoux. « Mais ! C’est un livre à trésors! », pensa-t-elle.

Sur le premier cliché, jauni par les ans et écorné d’avoir été tant et tant regardé on voyait un grand bateau blanc, étrangement décoré de coulées de rouille mais de belle allure. Il étincelait sous le soleil oblique du matin. Sur son flanc on pouvait lire un « O », peut-être un « A » Sur le pont on distinguait un ancien tracteur à gasoil – du moins elle le supposa tel car elle ne repérait ni l’éventail solaire ni la batterie, situés habituellement à l’arrière de ce type de véhicule. Elle devina les balles de foin qu’il transportait. A l’arrière plan s’étendait une étrange forêt en pleine mer, composée d’un grand nombre de poteaux à branches latérales, disposés de façon parfaitement régulière à perte de vue. « Qu’est-ce que cela peut bien être ? », s’interrogea-t-elle. Elle calcula rapidement la position de ce paysage inconnu. « Cela devait se situer au Nord, Nord-Ouest de l’île. Cela correspond au « Grand champs de récifs » actuel, pensa-t-elle. Poissonneux mais traître : les pêcheurs prenaient des précautions quand ils y allaient car les filets s’accrochaient aux structures métalliques englouties, démembrées et abandonnées. Les courants étaient imprévisibles et tournoyaient autour des structures de béton à trois pieds profondément ancrés au cœur du fond rocheux. Les équipes de chasse sous marine qui traquaient inlassablement les déchets polluants, se méfiaient quant à elles des câbles qui serpentaient sur le fond et fouettaient les imprudents sous l’effet de courants contrariés. « La mer, au Nord Ouest de l’île, ressemblait donc à ça autrefois? » Se demanda-t-elle. On aurait dit une immense futaie constituée d’arbres semblables en tous points. Tels de clones métalliques géants et immobiles, leurs branches latérales, toujours au nombre de trois, étaient orientées de façon rigoureusement identique, face à l’ouest, leurs longs doigts pointés le plus loin possible dans une tentative désespérée pour capter l’énergie du ciel. Quant au bateau, il ressemblait beaucoup à la carcasse du navire échoué il y a longtemps et devenue depuis terrain de jeux des enfants du côté des anciennes usines. Elle s’y était cachée plus d’une fois enfant.

La deuxième photo avait été prise dans une rue bordée de maisons blanches aux volets colorés. « C’est comme maintenant, sauf que le ciel était traversé d’une multitude de fils tendus en diagonales, ployant légèrement sous leur propre poids ». Parfois uniques, parfois par cinq, les fils noirs reliaient de loin en loin des poteaux grisâtres, et traçaient des arabesques dans le ciel. Sur les fils étaient posés un nombre impressionnant de petits oiseaux – des hirondelles peut-être – alignés en rang d’oignon. Peut-être se racontaient-ils des histoires et se donnaient-ils les dernières nouvelles. Mais pourquoi ces fils? A quoi pouvaient-ils servir à part aux oiseaux de passage ?

La tête pleine de ces questions, elle rangea les photos et le ticket rouge dans son sac. Elle demanderait aux plus âgés de la communauté ce que ces trésors tombés du livre de poésie évoquaient pour eux. Elle s’était portée volontaire pour servir les boissons et veiller à leur confort durant la fête des jeunes le lendemain. Ce serait l’occasion de se renseigner. Sa curiosité avait été piquée.

Le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvrait la fit sursauter de plaisir.

« Salut Lulu! Tu es là, ma belle? », dit la voix de celui qu’elle aimait.

 

II

La fête battait son plein. Tous ceux qui en étaient capables sautaient, deux par deux en se tenant par la main, par dessus le feu des broussailles entassées au centre de la place du village. Autrefois ces réjouissances se passaient au Port, mais depuis la montée des eaux c’était derrière l’église qu’on se retrouvait. Ce serait bientôt l’heure de se rendre à la toute neuve salle des fêtes pour échanger les dernières nouvelles, tout en dégustant les plats apportés par tout un chacun.

Gaëtan, sollicité du fait de son retour la veille de deux mois de voyage le long de la côte, rayonnait de plaisir. « J’ai honoré toutes vos commandes en échange des denrées que vous m’aviez confiées. Mon seul souci a été la rencontre avec les pirates de haute mer pendant mon retour. Ils ont inspecté le bateau au peigne fin, mais comme je n’avais pas de barils de pétrole ils m’ont laissé repartir. Ils sont de plus en plus agressifs! J’ai passé un mauvais quart d’heure ! » Mais voici le courrier, dit-il, en tendant un paquet d’enveloppes. Des gamins s’en saisirent et s’éparpillèrent comme une volée de moineaux, les précieuses missives à la main. « Anaïs c’est pour toi! Gwenaël ! Tu as de la chance : deux lettres d’un coup… ».

« Comment vont les villes de la côte? », demanda une femme impatiente d’avoir des nouvelles. « D’après ce que j’ai pu voir, répondit Gaëtan, les nouveaux ports intérieurs construits à l’abri des tempêtes fonctionnent bien. L’activité semble florissante et les étales des marchés sont bien achalandées. Les monnaies locales font merveille, les arbres à vent et les éventails à pluie sont en bon état. Tous ont appris à les entretenir. La flotte des « bateau-éoles » correspond bien aux besoins et j’ai ramené les plans pour qu’on en construise un. Cela nous permettra d’aller plus loin et de faire un « Eole-école ». Quand à moi, j’aimerais avoir un bateau mixte, à voile et à éolienne. Une association d’essaimeurs viendra nous donner un coup de main d’ici deux semaines pour le construire. Ils ont aussi des choses à nous apprendre sur les matériaux de construction écologiques qu’ils pourraient nous fournir. En échange nous les accueillerons et leur offrirons un stage de permaculture. Ils veulent développer les jardins vivriers dans les friches des quartiers détruits par les ouragans des dernières années et ont besoins d’informations, notamment sur l’utilisation des déchets verts pour reformer l’humus et nourrir les plantes.
« Et quelles sont les nouvelles du reste du monde? », demandèrent quelques uns.
« Bof! Pas terrible… » répondit Gaëtan.

La sarabande bruyante des enfants distribuant le courrier couvrit la suite de sa réponse et la fête de la jeunesse continua. Les musiciens se relayèrent pour accompagner la dégustation des plats colorés et délicieux qui recouvraient les tréteaux disposés en étoile. Des applaudissements et des rires ponctuaient des saynètes improvisées entre deux chants. Mélusine dansa, bien serrée contre Gaëtan, heureuse de sa chaleur et de son entrain.

Lorsqu’elle retourna servir les boissons elle montra la photo du bateau, du foin et de l’étrange forêt qui s’étendait à perte de vue sur l’Océan à Paul l’Ancien.

« Le foin manquait à l’époque, les prairies étaient enfrichées », lui avait-il dit. « Les bêtes manquaient de nourriture alors il fallait se procurer du foin en face, sur le continent. Et là derrière sur la photo, tu vois, c’est le champs d’éoliennes. A l’époque tout fonctionnait à l’électricité, tu sais. Le « tout électrique » était synonyme de modernité. On se croyait riche et plus riche que le voisin si on avait plein d’appareils, de voitures, de brosse à dents électriques, de tondeuses ou de grenouilles sauteuses. On était tous branchés tout le temps à quelque chose. Et puis tout a sauté, je ne sais plus pourquoi. J’ai oublié. Peut-être que le consortium a fait faillite ou bien a-il été racheté par une firme de l’autre bout du monde qui se fichait pas mal de nous ? Peut-être qu’il y a eu un court circuit général ? Tout a changé. La vie a été bouleversée. On s’est adapté. Tous les appareils, devenus inutilisables, ont alors été démontés. On a gardé les pièces pour en faire autre chose. On a encore un beau stock! Et les éoliennes se sont déglinguées de guingois, et finalement se sont effondrées dans la mer. Les pales se sont couchées, ou ont dégringolés, cassées, puis arrachées par le vent. Des lambeaux de métal. Les câbles qui reliaient le champ d’éoliennes à la centrale du continent se sont décrochés. On les a laissé traîner sous l’eau. Du coup on n’avait pas tout le temps du courant électrique. Les pannes étaient fréquentes. On ne savait pas réparer, c’était l’affaire des spécialistes, tu comprends ? Alors, on a fait de petites éoliennes, celles qui sont sur chaque puits et sur la crête de l’île. On a fait des arbres à vent, des panneaux solaires sur les toits, et on a utilisé l’énergie marine pour les équipements collectifs. Et puis on a fait des maisons mieux isolées. Tout ça, quoi. Quelques utopistes et pionniers nous ont expliqué comment faire. On n’avait pas toujours de l’eau chaude pour la vaisselle et les douches, mais on se débrouillait quand même. C’était à qui avait la meilleure idée pour être autonome! On s’amusait bien à vrai dire, et on s’en tire plutôt bien! Non ? ». Mélusine en avait convenu, bien qu’elle ne puisse pas comparer. Elle n’avait pas connu  « l’avant la grande panne » dont parlait Paul l’Ancien.

Bien plus tard, elle récupéra Pimprenelle qui dormait à poings fermés, prit Gaëtan par la main. Ils avaient tous deux les yeux lourds de plaisir et de sommeil. Le lendemain elle devait se lever tôt.

 

III

Les défricheurs avançaient. L’équipe avait bien travaillé laissant derrière elle des fagots et du bois coupé que les ramasseurs viendraient chercher. Ils en feraient des briquettes pour le chauffage, du paillis et du compost. Le dessin des prairies délimitées par des haies bien taillées ravissait l’œil en émergeant de la brume matinale. Le bourdonnement des abeilles et le pépiement des oiseaux attestaient de leur bonheur à trouver nourriture et abris. Saules, marsault, châtaignier, acacias, noisetier, avaient remplacé les baccaris, et les jeunes pousses de chênes verts trop nombreux… Les prairies regorgeaient de phacélie, de luzerne, de trèfle, de sainfoin, de serpolet, de moutarde et de fleurs. En bordure, de magnifiques fougères aigles côtoyaient les ronces qu’on avait préservées. Les confitures de mûres seraient bonnes cette année! Les arbres offraient un ombrage rafraîchissant aux bêtes qui pâturaient.

Le pique nique était prévu sur le « champs du taureau », là où se dressait l’ancien abri à moutons, tout près de la Fosse aux Moines. On racontait qu’un taureau, plus brave que les autres, y avait sailli toutes les vaches du troupeau en un seul après midi tant le vin de la vigne de l’ouest l’avait émoustillé. Les vaches avaient, dit-on, toutes vêlé le même jour, agrandissant d’un coup le troupeau d’autant de têtes! Mais on racontait tant de choses… Le soleil était maintenant doux à la peau. Après leur repas les jeunes rêvaient de vaches et de taureaux la tête appuyée contre un joli muret récemment restauré. Ces traces du passé étaient préservées pour leur beauté et leur sens, ainsi que pour leur utilité. L’équipe de jeunes sillonnait l’île à l’affût de l’éboulement d’un vieux mur en pierres sèches, d’une cabane à vigne, de l’apparition d’une espèce inconnue ou d’un fossé à curer. Chacun était défricheur, archéologue, botaniste ou agriculteur à tour de rôle. Ainsi tous étaient conscients de la valeur des choses.

Mélusine, tout en s’abandonnant à la douceur de la brise repensait à la réponse qu’elle avait eu le soir précédent lorsqu’elle avait sorti de son sac le carton rouge et la photo des fils aux oiseaux qu’elle avait trouvés dans son livre et demandé : « Qu’est ce que ça veut dire « précarité énergétique »? »

Le silence s’était fait. Le ticket de tombola usé était passé de main en main. On l’avait retourné dans un sens, puis dans l’autre. Personne ne semblait savoir. Quelqu’un donna un coup de coude à Paul l’Ancien qui s’était assoupi. On lui répéta la question. Il prit son temps, cherchant dans sa mémoire :
« Dans ces temps-là, dans les années « 2020 », on avait besoin de beaucoup d’énergie. On fabriquait beaucoup d’électricité, le plus possible. On savait que c’était dangereux, que des guerres étaient déclenchées pour s’approvisionner en pétrole et en uranium et que des déchets nucléaires allaient empoisonner la terre, mais les hommes fermaient les yeux et on se laissait guider par les faiseurs de contes de l’époque. C’était une société d’abondance. Il fallait être compétitif. C’est comme ça qu’on disait. Une société de progrès social, on disait aussi. Mais certains, de plus en plus nombreux n’avaient pas de quoi payer l’énergie qui leur était distribuée par des réseaux de fils et des câbles reliés à de lointaines centrales de production. Car il fallait payer les factures à l’époque. Des fois on ne pouvait pas, alors l’électricité était coupée ! On disait que les « sans chauffage » étaient des « précaires énergétiques ». On faisait des tombola. Les villages et les foyers n’avaient pas de quoi produire leur énergie eux même. Quelle misère ! Heureusement ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les hommes ne savaient pas se débrouiller et ils devaient échanger ce dont ils avaient besoin en énergie, eau, nourriture et médicaments contre de la monnaie centrale. Pour avoir de cette monnaie ils devaient travailler comme salariés. Ceux qui n’avaient pas de travail, étaient« chômeurs » et ils restaient tout seul chez eux à broyer du noir en regardant des images sur des écrans visuels qui consommait de l’énergie, qu’il leur fallait payer bien sûre, tandis que les autres – ceux qui avaient du travail – prenaient le train et l’avion et couraient partout pour dépenser leur argent. Cela n’allait pas très fort en quelque sorte, en ce temps-là! On marchait sur la tête ».

L’assemblée était perplexe. Pensif, Paul l’Ancien conclut : « Et les experts faisaient ce qu’ils voulaient. Ils faisaient surtout ce que ceux qui étaient assis sur leurs tas d’argent aux quatre coins financiers du monde leur demandaient de faire… Ce n’était pas marrant du tout, surtout pour ceux qui n’avaient pas d’argent, les précaires. Et il y en avait beaucoup des précaires ! Certains faisaient de la poésie pour passer le temps. Mais la poésie n’était pas bien vue non plus. C’est comme les utopistes : ils étaient méprisés.

Mélusine avait encore une question. Quelqu’un avait-il connu Fabrice le Rêveur, dans les « années 2020 » ? C’était celui qui avait écrit son nom dans son livre.

« Oui, moi, je l’ai connu », dit une vielle dame au chapeau de travers : il avait de beaux yeux! ». Puis elle se tut, une légère trace de sourire suspendue aux lèvres.

« C’était un utopiste ? », demanda Mélusine à celle qu’on appelait « Mémé Chapeau ».

« Oh oui, et puis pas qu’un peu ! Mais il faisait aussi ».

« Et Il faisait quoi ? », demanda Mélusine.

« C’était un sacré bricoleur ! C’est lui qui a inventé notre chauffage à l’eau de mer, et monté la coopérative de bocaux. Mais surtout ce que j’aimais c’était ses yeux quand il dansait. Vois-tu, ses origines irlandaises le faisaient chanter, jouer de la guitare et du tin whistle tout le temps. Et il me faisait danser, danser… ».

« Dis moi, Mémé Chapeau, t’aurais pas été un peu amoureuse? »

« Oh, Si ! Je peux bien le dire le dire maintenant. Tu vois, c’est lui qui m’a donné ce collier de perles de lune ». Et son sourire s’était encore un peu épanoui.

La corne de brume interrompit les pensées de Mélusine. Les vaches relevèrent la tête avec un bel ensemble. Mélusine réveilla ses compagnons. Il n’ y avait pas de brume, c’était donc l’appel à l’Atelier du futur qui était annoncé pour la fin de l’après midi. On aurait à décider des chantiers à venir, et à faire le point sur les réserves. S’il fallait on réglerait aussi quelques conflits, car il y en avait, bien sûr !

IV

L’Atelier du futur était presque terminé. Paul l’Ancien s’était occupé des plus petits en leur racontait des « contes de l’île autrefois ». Il en avait plein son sac à malices qui dataient du temps où l’on organisait des concours de contes.

Les bâillements se faisaient plus sonores. Une petite voix d’enfant dit alors :

« Bon! Moi, je n’aime pas tellement les contes d’autrefois, c’est triste. Je préfère les histoires du futur. Parce qu’on peut les fabriquer comme on veut. Enfin, un peu. Et maintenant on est quand, grand père? Dans le futur ou dans aujourd’hui ? ».

« Un peu tout ça », dit Paul l’Ancien qui ne savait plus très bien.

Et la petite voix reprit :

« Et les riches, ils sont partis où ? »

« On ne sait pas, ils ont disparu avec l’argent. On ne sait pas où. Maintenant on est plus tranquille! », dit Paul l’Ancien.

« Et les fils à oiseaux, c’était pour les oiseaux? », demanda encore l’enfant.

« Je crois », dit prudemment le vieux Paul, « Je crois que cela leur servait de partition pour écrire leur musique et leurs trilles dans le ciel. Mais seulement quand il y avait cinq fils ! Quand il n’y en avait qu’un, deux, trois ou quatre, ça ne faisait pas une partition complète. Il aurait manqué des notes. Mais je ne me souviens plus du tout à quoi ça servait à part aux oiseaux. Je ne sais vraiment pas », dit-il, pensif. « Maintenant il n’y a plus que quelques poteaux, les fils ont été retirés. Et je crois que les oiseaux sont tristes de ne plus savoir où se poser pour bavarder ».

« Eh ben moi, je vais les écouter dans les champs. Y’en a plein les haies. T’as qu’à venir avec moi, grand-père », lui dit gentiment l’enfant pour le consoler.

Pendant ce temps là Mélusine s’était approchée doucement de Mémé Chapeau. « Tiens, je te le donne, dit-elle, en lui tendant son livre. Il a appartenu à ton amoureux. Il a écrit son nom dedans. C’est un recueil de poésie ». Et elle l’embrassa sur les deux joues avec tendresse.

Yeu, Août 2014