Le mystère du castel d’Oya

Le mystère du castel d’Oya

 LE MYSTÈRE DU CASTEL D’OYA

Blandine Henry

 

 

L’été est là depuis un peu plus d’une semaine. Descendue de l’autocar poussif, j’arpente les rues désertes de Fromentine.

C’est le début de la nuit. Une myriade d’étoiles surplombe l’océan calme dont les vaguelettes viennent lécher les bases du vieil appontement de bois.

À la clarté de la lune, je vois se découper la silhouette du « vapeur » qui me ramènera sur l’île d’Yeu, au terme d’une année scolaire bien remplie.

En cette soirée du 30 juin 1967, la perspective d’un été radieux s’ouvre devant moi.

23 h 30. Chargé de notre bande de jeunes étudiants et des premiers touristes de la saison, l’Insula Oya largue les amarres. La mer est d’huile, les « bassiots » destinés à recueillir le contenu des pauvres estomacs malmenés par le roulis ne serviront pas ce soir…

Fuyant l’odeur de renfermé du salon passagers, beaucoup sortent sur le pont pour regarder s’éloigner le continent. La tête penchée au-dessus du bastingage, le visage offert à la légère brise du soir, quel bonheur de voir de temps à autre jaillir hors de l’eau le vif éclat argenté d’un petit poisson, comme pour saluer notre arrivée.

La première demi-heure s’est écoulée et les lumières de Port-Joinville grossissent à vue d’oeil. À intervalles réguliers, le faisceau du Grand Phare perce les ténèbres, signalant aux navires la pointe nord-ouest et ses nombreux écueils.

Bientôt, un grand coup de sirène retentit, les moteurs ralentissent et l’Insula embouque la passe, entre les feux du brise-lames et de l’estacade. Le capitaine accoste en douceur ; les marins sur le quai ont attrapé la pomme de touline et tirent le mince cordage pour hisser la grosse amarre qui, saisie sur la bitte d’amarrage du quai, maintiendra le navire jusqu’à la prochaine traversée.

Dans un joyeux brouhaha, chacun récupère sac ou valise et se hâte de descendre la passerelle en bois et de sauter sur le quai.

Mes parents m’attendent à cette heure tardive et, passant devant la statue de la Norvège, nous rejoignons notre maison toute proche.

Après une courte nuit, les premiers rayons du soleil filtrant au travers des rideaux viennent m’arracher à la tiédeur des draps et, après un rapide petit-déjeuner, j’enfourche mon vélo pour partir à la redécouverte de mon île.

Fuyant la grande route où les autocars d’excursions entraînent les touristes dans un périple minuté, assorti d’un commentaire bien rôdé et ponctué de quelques haltes rafraîchissantes, je m’engage au plus vite dans les petits sentiers bordés d’asphodèles et d’ajoncs exhalant un parfum de noix de coco.

Au loin, sur la mer calme, quelques petits bateaux vont relever leurs filets, tandis que, sur la lande, les moutons de pré-salé broutent l’herbe tendre. À deux pas des habitations, un sentiment de paix se dégage de ce magnifique paysage.

Je ne me lasse pas de la beauté de la côte sauvage, de la couleur toujours changeante de la mer au-dessus de laquelle planent goëlands et cormorans.

Midi est déjà passé ! vite, j’appuie vigoureusement sur les pédales pour ne pas être en retard au déjeuner. Surprise ! à la maison, m’attendent mes meilleures amies Martine et Danielle, avec déjà des tas de projets pour les vacances :

« Cet après-midi, allons donc nous baigner ! Et que dirais-tu, ce soir ou demain, d’une séance de cinéma ? Il passe au Casino « L’Inconnu de Hong-Kong » avec Dalida et au Ciné-Islais « Le petit baigneur » avec Louis de Funès.

-« Entendu, passez me chercher vers 15 heures. »

Sous le soleil radieux de l’après-midi, nous voilà parties en direction des Sabias où les habitués des petites cabanes dégustent leur café face à la mer.

– Il est encore tôt ! si nous allions jusqu’au Vieux Château ? Nous reviendrons nous baigner tout-à-l’heure.

Et nous voilà parties sur le petit chemin côtier à l’assaut de l’antique forteresse qui se dresse sur la côte sauvage.

Empruntant la vieille passerelle de bois, nous nous sentons une âme de châtelaine.

Grimpant sur les hautes murailles au gré de notre fantaisie, nous admirons le point de vue unique qui s’offre à nous.

« Venez ! mettez-vous ici que je vous prenne en photo, j’ai apporté mon Kodak! »

Clic, clac, un souvenir dans la boîte, à admirer la semaine prochaine, lorsque la pellicule sera développée.

Il est temps maintenant d’aller se baigner. Nous redescendons dans la grande cour du château quand, passant devant le bastion qui abrite deux canons anciens, je suis soudain éblouie par un éclat brillant venant du sol. Il provient d’un objet métallique qui reflète un rayon de soleil perçant à travers une meurtrière.

« Attendez ! venez voir ! il y a quelque chose qui brille là-dessous ! »

Intriguées, nous nous penchons toutes les trois au-dessus de ce sombre réduit et distinguons une sorte de petite boîte à demi cachée par l’affût d’un des canons.

Je saute prestement au fond du trou et m’empresse de la dégager de la gangue de terre qui la recouvre partiellement.

« Attrape ma main, me dit Danielle, je vais t’aider à grimper. »

Je remonte au grand jour, impatiente de mieux voir ce mystérieux objet.

C’est un petit coffret de bois, à fermoir métallique, hermétiquement fermé. Nous tentons vainement de l’ouvrir et nous apprêtons à utiliser les outils dont nous disposons, lorsqu’un groupe de promeneurs arrive à cet instant au pied du pont-levis. Vite, nous rangeons la boîte dans le sac de pique-nique et, reprenant nos bicyclettes, repartons tout émoustillées avec notre précieux butin.

Dans un coin tranquille, dissimulées derrière un buisson au détour du chemin, nous unissons nos forces pour ouvrir le coffret dont le couvercle finit par céder. Il contient plusieurs objets que nous examinons soigneusement : quelques médailles en fer blanc et un vieux parchemin couvert de dessins représentant une bougie allumée dans ce qui semble être un étroit couloir avec, à son extrémité, une croix stylisée. Dans un coin, un fragment de dessin coloré qui ressemble à des armoiries féodales. Sur ce vieux document, figurent aussi quelques nombres mystérieux.

« C’est cela ! s’exclame Danielle ! C’est le plan qui nous mènera au trésor du château !

– Mais comment trouver ce mystérieux passage ? et que signifie cette croix ? répond Martine

– Écoutez, mes amies, dis-je. Il nous faut examiner de près tous ces indices et réfléchir. Je vous propose de retourner dès demain dans le château pour commencer nos recherches..

– D’accord ! en attendant, pas à mot à quiconque sur notre découverte. Jurons de garder le secret. »

Et toutes les trois, levant solennellement la main droite :

« Je le jure ! ».

Aux Sabias, plusieurs familles profitent des plaisirs de la plage et de la mer : les enfants édifient d’éphémères châteaux de sable, pendant que leurs parents bavardent ou lisent à l’abri d’un parasol coloré. De temps à autre, un petit canot accoste et son propriétaire débarque sa pêche, promesse d’une délicieuse grillade pour le repas du soir.

 

Après un bon bain suivi d’un agréable moment de farniente sur le sable doré, nous regagnons le Port en fin d’après-midi.

« Demain, il nous faut plus de temps pour notre enquête. Que diriez-vous d’un pique-nique ?

– Entendu, retrouvons-nous chez moi vers 11 heures et nous déjeunerons aux abords du château. J’apporterai une lampe de poche et un outil pour gratter la terre.

– Et moi, j’irai fouiller dans l’atelier de mon père, il y a sûrement du matériel à emprunter.

– Et le cinéma ? Y allons-nous ce soir ?

– Non,  plutôt un autre jour. Nous devons préparer notre journée de demain et réfléchir à l’énigme du parchemin. »

Après dîner, je monte vite dans ma chambre pour compulser de vieux guides trouvés dans la bibliothèque familiale et, dans l’un d’eux, je remarque un écusson qui ressemble fortement aux armoiries du parchemin. Il s’agit du blason de la famille de Rochechouart de Mortemart, seigneur de l’île d’Yeu et de la Garnache ! J’ai hâte d’être à demain pour l’annoncer à mes camarades.

 

Le lendemain midi, munies d’instruments et outils divers, discrètement empruntés à la panoplie familiale et d’un consistant pique-nique, nous voici de retour dans la cour du château. Je montre à mes amies le fameux blason. Cette fois, plus de doute, nous allons trouver le trésor du sire de Mortemart !

Nous entamons sur-le-champ avec enthousiasme nos recherches dans le bastion, scrutant avec la plus grande attention chaque pouce du sol de terre battue et des vieux murs de pierres.  Hélas, au bout d’une heure d’investigations, celles-ci se révèlent infructueuses. Retrouvant le chaud soleil de midi, nous nous réconfortons en dévorant de bon appétit tranches de melon sucré, sandwiches, et fruits du verger mûrs à point, avant de reprendre avec ardeur nos recherches.

Rien ! pas de mystérieux couloir, aucun signe de trésor pas plus que de croix ! le découragement commence à nous gagner. Assoiffées, nous remontons profiter d’une courte pause.

Soudain, un éclair illumine le ciel plombé et, des gros nuages que nous n’avions pas remarqués, des trombes d’eau s’abattent sur nous. Vite, nous nous abritons dans le bastion servant autrefois de prison. La pluie ruisselant en cascade à nos pieds par une brèche du mur disparaît aussitôt dans un coin du bâtiment par un mince interstice entre deux rochers, avec un bruit cristallin.

« C’est curieux, toute cette eau qui s’inflitre ! On dirait qu’il y a un puits là-dessous ! »

Je saisis ma lampe électrique, tandis que Danielle, à l’aide d’un gros tournevis, gratte la terre qui maintient les pierres en place. Un léger souffle d’air nous pousse à élargir l’orifice avec précaution. Dans le rayon de la lampe, nous distinguons avec surprise un étroit passage ménagé dans l’épaisseur du vaste mur et qui semble s’enfoncer sous le château.

« Un souterrain ! nous devons trouver où il mène ! »

Martine et moi ôtons quelques pierres et voici qu’apparaît l’entrée d’un long couloir très bas et très sombre. Les parois de pierres et de terre sont par endroits humides et des galets roulent de temps à autre sous nos pieds. Sur les côtés, des anneaux de fer, rouillés, sont scellés de loin en loin, semblant indiquer que ce tunnel était autrefois emprunté régulièrement.

Nous hésitons, un peu inquiètes malgré tout, mais, après une telle découverte, il n’est pas question de s’arrêter en si bon chemin. Fixant solidement au premier anneau l’extrémité d’une grosse bobine de ficelle, nous déroulons celle-ci derrière nous au fur et à mesure de notre progression. Par endroits, le boyau rétrécit et de temps en temps un léger éboulement nous oblige à déblayer le passage.

« J’ai trouvé une médaille ! » chuchote Danielle, en dirigeant le faisceau de sa lampe vers le sol.

Nous progressons lentement, toujours en déroulant la ficelle qui nous relie au monde extérieur. Soudain, une succession de chocs très forts nous fait sursauter.

« Qu’est-ce que c’est ? ».

Stoppant net, nous tendons l’oreille avec appréhension et, au bout d’un moment, nous réalisons que ce bruit provient des vagues qui s’écrasent au-dessus de nos têtes.

« Nous sommes sous la mer ! »

Mais bientôt, au détour d’un coude du souterrain, le bruit cesse et le sol devient plus rocailleux.

Il nous semble que nous marchons depuis des heures lorsque, soudain, nous parviennent des vibrations suivies de notes de musique qui vont en s’amplifiant.

Nous nous regardons, interdites ! que peut bien signifier ceci ?

Au loin, tout au bout du passage, voici qu’apparaît une lueur, tandis qu’à la musique se mêlent maintenant des chants interprétés par de nombreuses voix.

Intriguées, nous approchons du bout du tunnel.

Devant nous, une sorte de vieux panneau de bois aux planches disjointes.

Martine se faufile au pied de cette ouverture et reste bouche bée devant la scène qui se joue devant ses yeux.

« Alors ?? qu’est-ce que tu vois ?

– C’est ma tante Hortense ! et la mère Charlotte ! et le curé avec ses enfants de choeur. Nous sommes dans l’église du Bourg !

– Quoi ? laisse-moi voir ! »

Je me précipite, suivie de Danielle et, emportées par notre élan, nous passons à travers la vieille porte, tombant lourdement sur le plancher de l’église, dans un nuage de poussière, semant un désordre indescriptible au beau milieu de l’office du samedi soir.

Nous relevant le plus dignement possible, nous voilà face au vieux curé de la paroisse qui, surplis en bataille, nous toise d’un air furieux, comme s’il avait affaire à une cohorte de démons :

« Misérables impies ! qui vous permet de troubler ainsi la paix de cette église ?

– D’où venez-vous et comment êtes-vous arrivées ici ? s’inquiète le sacristain, tentant d’évaluer les dégâts.

– Nous… nous venons du souterrain du Vieux Château ! »

À ces mots, le guide officiel du tourisme de l’île, qui se trouvait dans l’assistance, se précipite pour scruter le mystérieux passage, songeant déjà à l’opportunité extraordinaire qui s’ouvre devant lui d’un circuit touristique hors du commun, qu’envieront tous ses collègues du continent.

De son imposante stature, il nous abrite des fureurs ecclésiastiques et nous entraîne rapidement au dehors, impatient d’être mis au courant de nos péripéties.

Avertis par le voisinage alarmé par ce tumulte inhabituel, les gendarmes arrivent, suivis de près par le garde-champêtre, poussant au maximum le moteur de sa mobylette.

Bientôt, la place de l’église est noire de monde, la nouvelle, propagée et amplifiée, attirant de nombreux curieux.

Nos parents se précipitent vers nous, tellement soulagés de nous retrouver saines et sauves qu’ils en oublient de nous gronder pour notre imprudence.

Nos frères et soeurs et nos copains nous ont rejointes et, tout excités, se montrent aussi fiers de notre aventure que s’ils l’avaient eux-même vécue.

Après avoir répondu aux multiples questions et répété de nombreuses fois notre récit, nous pouvons enfin rentrer chez nous nous rafraîchir et prendre un bon repas bien mérité.

Vidant nos poches, nous étalons nos découvertes : le parchemin, plusieurs médailles, quelques sous percés… qui prennent à nos yeux la valeur d’un trésor.

À la fin de cette journée inoubliable, nous avons du mal à trouver le sommeil, revivant notre épopée.

Et le lendemain soir, entourées de nos amis, nous faisons la fête en dansant au son des vinyles tournant sur le petit Teppaz, sur les chansons de nos vedettes préférées : Johnny, Sylvie, Eddy Mitchell ou Claude François, les idoles des jeunes de notre âge.

Quelques jours plus tard, nous sommes invitées avec nos familles dans la grande salle de la mairie, en présence des personnalités de l’île, des représentants du Syndicat d’Initiative et du Comité des Fêtes.

Après les discours officiels et les photos, nous recevons chacune des mains de Monsieur le Maire un diplôme officialisant notre découverte et une boîte de délicieuses friandises.

Puis, toute l’assistance se retrouve autour d’un appétissant buffet et du verre de l’amitié.

Le directeur du Syndicat d’Initiative nous a remis un petit opuscule qui présente les mégalithes et les grottes qui jalonnent la côte sauvage et raconte les légendes de l’île.

En le feuilletant, nous décidons de consacrer une partie de nos vacances à l’exploration de ces mystérieux sites et, qui sait, peut-être cette fois-ci découvrirons-nous un véritable trésor ???