Le nageur d’automne

Le nageur d’automne

Le nageur d’automne

Françoise du Villard

 

Elle arrive en vue des plages, descend de son vélo antédiluvien et cherche à l’arrimer à l’aide d’un antivol bien inutile, pense-t-elle.

Habituellement, derrière l’inextricable fouillis métallique des bicyclettes, apparaissent les petites cabanes blanches aux toitures colorées, propriété exclusive des islais et au delà, la mer avec un grand M, la mer omniprésente, obsédante, assiégeante, celle qui tour à tour protège ou enferme, selon l’humeur.

Mais aujourd’hui, c’est l’automne, c’est même la Toussaint, les lieux sont vides, le ciel est couvert, presque menaçant. Elle s’engage dans le sentier sablonneux, qui malgré la grisaille exhale de puissantes odeurs de lande. Tandis qu’elle chemine, une angoisse étrange l’étreint, indéfinissable sentiment de solitude, d’abandon, elle est arrivée au bout des terres, après quoi il n’y a plus rien, sauf l’océan infranchissable.

Elle peste après avoir accroché son pull, aussi vieux que son vélo mais tout de même, aux ronces qui bordent le sentier sans avoir la délicatesse de lui offrir quelques mûres, ce n’est plus la saison. La voici arrivée en vue de la plage qui sera sûrement déserte. Coup d’œil rapide, pas âme qui vive. Et pourtant…elle croit voir une tête émerger de l’eau, une tête qui se balance « au gré des flots », comme on dit dans les romans de gare. Une autre tête, puis encore une autre, elle a sûrement la berlue, mais non, ce sont tout simplement les bouées laissées sur place à la fin de l’été. Déception ! Il n’y a donc pas d’être courageux pour braver le choc thermique, le frisson comme une lame d’acier qui traverse le corps, le moment d’inconscience qui vous pousse à plonger.

Tant pis ! Elle continue son cheminement routinier, la voilà sur le sable, elle enlève ses baskets pour avancer plus facilement. Est-ce marée montante ou descendante ? Qu’importe ! Les têtes se balancent toujours « au gré des flots » mais ce sont bien les bouées inertes, malgré leur mouvement pendulaire, qu’elle a aperçues de loin.

Elle leur fait néanmoins un signe du bras, pour rire, au cas où elle se découvrirait des pouvoirs magiques, ou miraculeux, comme on voudra.

Ah ! Mais ça alors ! Une des bouées lui fait à son tour un signe du bras, en réponse. Pendant quelques secondes, elle se croit bel et bien investie de pouvoirs insoupçonnés. Puis le geste se répète, la ramenant à la réalité. Il s’agit bien d’un humain (homme, femme, impossible de le dire à cette distance) nageant à quelques mètres du bord de l’eau, à un endroit où il (elle) n’a sûrement pas pied. De nouveau, le bras s’agite. Serait-ce un appel au secours ? Ce serait bien ma veine, pense-t-elle. Je crois assister au bain d’un courageux bravant les saisons et c’est en fait un abruti qui a bêtement présumé de ses forces. Que faire ? Elle appelle. Pour toute réponse, le bras s’agite à nouveau, mais la tête émerge toujours, en s’éloignant toutefois. Elle-même se trouve au bord de ce que l’on appelle, elle l’a appris récemment, la laisse de haute mer, cette ligne d’algues mêlées de détritus abandonnée par la mer dans son reflux. Donc, c’est marée descendante, se dit-elle dans sa perplexité.

La tête s’éloigne. Elle l’appelle. Pas de réponse. Soudain, elle ne voit plus rien. Il (ou elle) s’est-il noyé ? Une horrible angoisse saisit la spectatrice. N’est-elle pas en ce moment précis coupable de non assistance à personne en danger ? Mais que pourrait-elle faire ? Elle évalue le temps qu’il lui faudrait pour se dévêtir et entrer grelottante dans une eau à quatorze degrés. Et puis, elle n’est pas bonne nageuse, alors… Alors, il faut d’urgence alerter les pompiers. Est-ce bien le 15 ? Que va-t-elle leur dire ? J’ai vu quelqu’un nager, puis je l’ai perdu de vue. Venez vite. Ils vont lui rire au nez. Oui, mais si la personne s’est vraiment noyée, elle, la spectatrice impavide sera coupable de non assistance etc. Mais qui saura qu’elle était là ? Personne. Cependant la culpabilité pèsera désormais sur toute sa vie, tout ça à cause d’un bravache qui a cru malin de défier l’Atlantique en plein automne. Il vaudrait mieux qu’elle se dénonce. On dit que ceux qui vont mourir voient défiler en un instant toute leur existence passée. A l’inverse, elle voie sa vie future ramassée dans un unique tableau où se mêlent scènes de tribunal, avocats en robe noire et rabat blanc, portes de cellule se refermant pour des années sur elle dans un bruit lugubre. Il y a une heure peut-être, elle est partie insouciante sur son vieux vélo. Maintenant sa vie est fichue, quel que soit le parti qu’elle prenne.

Tout en remuant ces sombres réflexions, elle a progressé sur la plage et a gagné le pied du promontoire qui en limite l’extrémité. Elle décide de l’escalader. Ses mains tremblent tellement qu’elle ne parvient pas à s’agripper aux rochers. Elle retombe sur le sable. Tout d’un coup, une rage folle s’empare d’elle. Ah non, tout de même, ça ne va pas se passer comme ça ! Elle aura raison de cette petite grimpette ridicule. Encore un effort et la voilà juchée sur le promontoire. Maintenant, ressaisissons-nous, pense-t-elle et examinons la situation. J’ai vu ce qui semblait être un nageur, d’accord. Je lui ai fait signe, d’accord. Il m’a répondu, c’est certain, mais ce n’était pas forcément un signal de détresse. Puis, il (elle) a disparu de mon champ de vision. Et alors ? En été, des baigneurs qui disparaissent du champ de vision des aoûtiens béats sur la plage, sans que pour autant on alerte les secours en mer, il y en a des centaines. Et celui d’aujourd’hui, c’est un nageur expérimenté sûrement, alors que dans ceux de l’été, il y a à boire et à manger, si vous me passez l’expression. Non, non ma petite, tu peux te rassurer, la mer n’a pas englouti ton marin sous ton regard passif et insensible.

Un peu rassérénée par ce raisonnement imparable, elle s’installe assise en tailleur à son poste d’observation et se met à scruter l’horizon maussade. Un vague navire se traîne au loin, sans doute le bateau de Port-Joinville à Fromentine. Et soudain, en contrebas, la tête d’un nageur. Elle lui fait signe. Le geste d’un bras lui répond.

Ouf ! La vie normale va reprendre ses droits, elle va rentrer en vélo, prendre un bon thé chaud. L’enfer n’est pas pour cette fois-ci.