Le pied du plongeur

Le pied du plongeur

Le pied du plongeur

Michel Fouquet

 

Cette histoire s’est déroulée en 2014 sur l’île d’Yeu. Rien de très important, rien d’extraordinaire, simplement l’histoire d’une coïncidence étonnante. Elle a connu deux épisodes, le premier en février, le second en avril. Pour l’intérêt du récit, c’est par la deuxième étape que ce récit débute.

Avril 2014, les vacances de printemps ; l’île d’Yeu retrouve peu à peu son activité après un hiver plutôt doux, mais marqué par des tempêtes particulièrement impressionnantes. Ce jour-là, Isabelle et Michel ont emmené un couple d’amis, Dominique et Jean-Jacques, visiter la partie sud de l’île, jusqu’à la pointe des Corbeaux. Le temps est doux et le soleil au rendez-vous. Que demander de plus pour une belle promenade à vélo ? Piste cyclable depuis Ker Chalon, sentiers détournés, traversée de La Croix, chemin du bord de mer, et à l’extrémité de l’île, la boucle du phare des Corbeaux. C’est un itinéraire habituel pour la découverte de cette partie de l’île. Les arrêts sont nombreux, il y a tellement de belles choses à admirer, de photos à prendre : la plage des Vieilles et la côte sauvage entre La Croix et le phare des Corbeaux ; et tout près, la grande plage de sable des Conches. Yeu est une île de contrastes.

On a prévu une pause près des cabanes, à la pointe, un endroit calme en semaine, surtout en avril. Mais aujourd’hui, surprise, une activité particulière règne sur le chemin et sur la plage.

Des employés municipaux s’activent, avec des engins qu’on n’a pas l’habitude de croiser ici : une tractopelle et un camion-benne qui ont apporté et manipulent deux pièces de bois imposantes. L’une est un énorme tronc d’arbre de plus de quatre mètres de long grossièrement raboté pour lui donner une section plus ou moins carrée d’environ 50 cm. L’autre est de moindre importance, mais semble plus travaillée. Une forme humaine ?

Assis sur le banc de bois qui domine la plage, les quatre promeneurs, curieux, s’efforcent de comprendre en observant les ouvriers qui s’activent : la pelleteuse creuse sur la plage une fosse importante, manifestement destinée à recevoir le gros madrier. Elle le transporte ensuite depuis le chemin, puis le dépose dans ce trou. Pendant ces travaux, un jeune homme suit tous les mouvements des engins, entre le chemin et la plage, et filme l’ensemble de ces opérations. Pour quoi faire ? De qui s’agit-il ? D’observations en questionnements, ils finissent par comprendre qu’il s’agit de la mise en place d’une œuvre d’art sur la plage. C’est une sculpture toute en longueur d’environ trois mètres, qui représente un plongeur en action, le corps en extension complète et bien sûr la tête en bas. Le jeune homme à la caméra en est le créateur. Cette installation fait partie d’un programme culturel municipal nommé « 10 autour », qui verra différentes œuvres d’art installées essentiellement en bord de mer tout autour de l’île, exposition éphémère qui est prévue pour durer le temps d’un été.

L’énorme madrier sert en fait de support à la sculpture, qui est emboîtée avec précision selon le principe « tenon-mortaise », le plongeur formant avec l’horizontale un angle d’environ 80°. Une fois le support enterré sur la plage et solidement fixé aux rochers proches, le plongeur sera, selon la marée, hors de l’eau ou plus ou moins immergé.

L’installation se poursuit. Le plongeur a été emboîté dans son support. Les ouvriers terminent la mise en place et la sécurisation de l’ensemble. Tout le monde s’est rapproché et admire l’esthétique de cette œuvre, l’alignement parfait du corps à l’entrée dans l’eau, le bonnet de bain bleu, seule touche de couleur de la sculpture. La pièce de bois a été travaillée au ciseau, et non polie, ce qui lui donne un aspect « brut ». L’artiste semble satisfait du déroulement des opérations et de l’effet produit sur cette plage, à l’endroit précis où se rencontrent les côtes Est et Ouest de l’île. Chacun le félicite.

Et soudain, à quelques mètres du chantier qui se termine, en observant plus attentivement la sculpture, Michel a une sorte de « flash » : ce plongeur géant, le bois brut, le pied gauche tout là-haut…

Il s’approche de l’artiste et lui demande : « Avez-vous fait des esquisses pour ce plongeur ? »

Celui-ci réfléchit un instant, étonné.

– Non, pourquoi ?

– Parce que j’ai trouvé, il y a deux mois, sur la plage du Marais salé, à trois kilomètres d’ici, un pied en bois, sculpté tout à fait sur le même mode que votre plongeur. »

Michel se rappelle ce samedi de début mars. Avec Isabelle, ils étaient allés marcher sur les plages de sable, face au continent. C’était la dernière promenade avant la fin des vacances d’hiver. Spectacle impressionnant : les côtes de l’île étaient marquées par les grandes marées et les tempêtes de début février. Les plages de sable de la côte Est avaient vu la dune reculer et l’océan semblait avoir emporté quasiment tout le sable. Ils avaient été frappés par la vision du câble sous-marin qui apporte l’électricité du continent sur l’île, en partie à l’air libre, entre la plage et la dune. De l’autre côté de l’île, sur la côte sauvage, à la plage des Sabias, la cale de béton qui d’habitude se prolonge en douceur avec le sable jusqu’à l’océan, se terminait par un vide de plus d’un mètre cinquante : plus de sable, il ne restait que des cailloux et rochers. Ce jour-là, en bordure de la plage du marais salé, l’attention de Michel avait été attirée par un morceau de bois en forme de pied de grande taille, travaillée au ciseau à bois. Comme il en a l’habitude, il l’avait ramassée, et rapportée à la maison. Elle était restée depuis sur le muret du jardin. Sans cette rencontre fortuite, à la pointe des corbeaux, elle aurait sans doute été oubliée et aurait peut-être fini brûlée dans un barbecue de l’été.

« Non, pas d’esquisse, répète l’artiste, troublé. Encore que… en fait, pour préparer la sculpture à être au contact de l’eau, pour faire gonfler le bois, j’ai dû l’immerger assez longtemps sur la plage, et elle a effectivement perdu un pied. J’ai dû en sculpter un nouveau effectuer une réparation. C’est probablement cette pièce arrachée par la mer que vous avez trouvée.

– Je l’ai gardé. Il est à la maison. Souhaitez-vous le récupérer ?

– Non, gardez-le. Il a été remplacé et n’a plus d’intérêt pour moi. Je vous le laisse. »

Michel s’approche un peu plus du plongeur et constate, en l’observant attentivement, la présence très discrète de chevilles au niveau du pied gauche qui a effectivement subi une réparation.

De retour à la maison, le pied du plongeur est examiné et fait l’objet de toutes les attentions. La rencontre de Denis Cantiteau – c’est le nom de l’artiste – à la pointe des Corbeaux l’a fait passer du statut de morceau de bois grossièrement sculpté à celui d’œuvre d’art. Les quatre amis décident de lui accorder une place de choix au salon, avec présentoir et support. L’événement est fêté autour d’une bouteille de Chablis.

Cette histoire est donc celle d’un double jeu du hasard : dans un premier temps, Michel trouve et ramasse le 1er mars, un pied en bois sculpté sur la plage du Marais salé. Puis, le hasard à nouveau l’amène le 22 avril à la pointe des Corbeaux où il assiste à la pose d’une œuvre d’art sur la plage, et où il s’aperçoit que le pied du plongeur est identique à celui qu’il a trouvé sept semaines auparavant.

 

Épilogue

Tout au long de l’été 2014, « le plongeur » a suscité l’admiration des habitants de l’île et des touristes qui sont passés à la pointe des Corbeaux.

En novembre, la tempête et les marées ont eu raison de l’installation d’avril pourtant fortement sécurisée : le madrier support a été déterré – ou plutôt « dessablé » – par l’océan, et on a pu voir le plongeur osciller avec sa base au gré des vagues, au point qu’on pouvait craindre qu’il ne soit brisé.

En décembre, le plongeur a été retiré et il ne reste rien de l’installation. Un habitant de l’île, croisé à la pointe des Corbeaux début janvier 2015, a confirmé le retrait peut-être provisoire du plongeur, malmené par les marées, avec cette remarque : « La mer, on ne connaît pas sa force ! »