Le retour de Jeanne sur son Ile

Le retour de Jeanne sur son Ile

Le retour de Jeanne sur son Ile.

 Laurence Demeure

 

La traversée

Je reviens sur mon île. Il est temps que je me souvienne…

Je reviens sur mon île et j’attends mes souvenirs d’avant, je veux qu’ils reviennent.

Je veux qu’ils m’emportent et me ramènent au temps où j’étais douce, où j’étais belle, où j’étais sienne.

Je ne m’appelle plus par mon nom et nul ne me reconnaîtra. J’ai emprunté l’identité d’une vieille anglaise que je suis peut-être devenue. D’ailleurs mon île est devenue anglaise, elle aussi. Décidément le temps a décidé de tout…

Le front serré sous deux bandeaux de cheveux blanchis, je ne me ressemble plus.

Les années ont fait baisser l’intensité de mon regard. On le disait émeraude, il est devenu de fer. Les cheveux blonds presque roux, flamboyants, ont perdu leur couleur.

Qui reconnaîtrait dans cette silhouette fragile et terne le souvenir de Jeanne l’incandescente ?

Alors, oui, je peux revenir, car nul ne le saura, nul ne sera témoin, nul ne sera blessé… et de mon cœur la plaie ouverte, peut-être enfin, un peu se refermera, rafraîchie au doux souvenir des jours heureux sur mon île.

Je suis malgré moi heureuse de me retrouver sur ce bateau, de respirer le goût du large, cette saveur salée que j’avais tant aimée, la griserie du vent, de l’horizon sans limite… Sentir le navire prendre les vagues, sentir la force de l’océan, encore une fois, m’emporter, me bercer, me consoler, m’emmener et m’éloigner de moi et de mon cœur usé.

Mon cœur qui désormais pesait lourd, si lourd…. Mon cœur qui m’empêchait de fermer les yeux avant de tomber de sommeil de peur de revoir encore et encore les visages aimés…

De peur de serrer dans mes bras le corps de mon fils cadet inanimé…

De peur de revoir le visage torturé de mon bien aimé…

De peur de croiser les yeux effrayés de ceux que j’avais massacrés…

Je frissonne et je ressens sur mon visage la sensation fraîche et pure de l’océan. Je me sens jeune et pourtant cette sensation est trompeuse, je le sais bien. La traversée ne sera pas longue, je reconnais les couleurs, les courants, les moments… On dit que j’avais été un excellent marin, peut-être un trop

 

bon marin, surtout pour une femme, surtout pour une femme de mon rang… Mais je n’en parle plus, plus jamais bien sûr. Cela fait partie des choses qui seront tues.

Les yeux grands ouverts face à l’horizon, j’attends le moment où la terre d’un coup se rapproche, où l’on devine comme la forme sombre de deux bras tendus vers vous, les bras tendus de la jetée du Port-aux-Bretons qui vous ouvrent un abri sûr.

Ce moment est toujours tellement joyeux, quand après cette parenthèse de grand large, cette illusion d’une très grande traversée, qui vous laisse juste le temps d’imaginer que vous êtes partie très loin, de l’autre côté des océans, vous voyez se préciser devant vous les contours du plus joli port qu’il vous soit donné d’imaginer. Tellement lumineux, tellement vif et coloré par tous ces bateaux dont on n’aperçoit au début que les touches multicolores des coques, tellement accueillant avec ses humbles maisons aux volets vifs…

Ici, en arrivant sur l’île d’Yeu par beau temps, on est toujours ébloui par une forme de scintillement. Un éblouissement de petites lumières mordantes qui pour moi surgissent du passé et ravivent des impressions enfouies.

Le bateau arrive à quai. Personne ne me regarde, frêle silhouette noire aux cheveux gris. Je tremble un peu en saisissant la main qui m’aide à traverser la fragile passerelle qui me permet d’atteindre la jetée. Je ne parle pas, je reste immobile, sage et tranquille. Et je laisse la jeune servante anglaise qui m’accompagne nous frayer un chemin. On va venir nous chercher et nous emmener jusqu’au bourg….

Je n’ose pas regarder en face les gens qui passent sur le port, de peur qu’une flamme ne subsiste… Je veux rester une étrangère de passage, une étrangère un peu étrange qui arrive sur l’île à l’orée de l’hiver. J’aurais trop peur que mon regard ne me trahisse et que quelqu’un surgi du passé ne me reconnaisse. J’aurai honte si c’était le cas, les pleurs me brûleraient les yeux si quelqu’un savait.

Parce que les gens de l’île m’ont tant donné, parce qu’ils ne m’ont jamais abandonnée, parce que les marins de l’île ont épousé mes guerres et mes combats et qu’ici des pères, des maris et des frères sont morts pour moi…

Je baisse encore les yeux et monte dans la charrette qui nous conduit vers le cœur du bourg.

 

La forteresse

Le lendemain matin, je me fais conduire jusqu’à l’entrée d’un chemin de terre de la côte sauvage et je fais promettre qu’on ne reviendra me chercher qu’à l’orée du soir. C’est une belle journée de novembre, l’air est vif comme toujours ici. Mais il de nait pas froid. Le ciel bleu intense crée un écrin lumineux sur la lande…

Je veux marcher seule jusqu’à la mer et me réfugier sur un rocher dont il me souvient. J’hésite un peu à emprunter tel ou tel chemin, je prends mes repères, je marche en lisière d’abime et d’océan. C’est toujours simplement beau. Je chemine vers l’horizon et puis je retrouve en moi cette sensation d’un paysage aimé, je ressens que j’y suis arrivée et je retrouve ce coin abrité, à flanc de falaise, encore palpitant de nos amours d’autrefois.

Là nous laissions nos chevaux, là nous descendions en contrebas pour nous dissimuler au creux d’un rocher. Je m’y réfugie.

Je sens contre mon corps doucement monter la chaleur emmagasinée par la pierre. Et il me semble retrouver un peu de sa chaleur. Je pose la paume de mes mains sur la surface mi-douce mi-rugueuse de la pierre, là où le lichen adoucit la sévérité de la roche. Comme si j’effleurais sa main…

J’écoute enfin, j’entends les oiseaux de mer qui me parlent et le bruit des vagues qui me berce. Enfin je ferme les yeux et vois son visage. Ses yeux, son sourire, ses bras. Je nous entends rire. Car avec lui, je ne pouvais m’empêcher de rire. Il m’emportait dans un tourbillon de vie que je n’avais jamais connu avant. Je me sentais vivante et enfin à l’abri…

Cet automne-là était lumineux, presque comme un deuxième été… Il arrivait à cheval dès l’aube, m’enlevait bien avant que j’ai pu accomplir mes prières au monastère. Il riait et son cheval piaffait. Il me disait qu’il m’attendait moi et moi seule, car décider de la sécurité de l’Ile était une affaire bien trop importante pour être partagée avec d’autres. Il avait décidé que nous parcourrions ensemble tous les points de la côte pour évaluer de façon très précise ses défenses.

C’est le matin, nous partons tous les deux à cheval sur les chemins, le cœur léger et sans escorte.

Nous chevauchons dans l’eau et nous rions des éclaboussures. Un peu mouillée, un peu salée, les cheveux défaits, hors d’haleine, je m’arrête et il me tend les bras. J’ai un peu peur. Je ne m’appuie qu’un instant contre son cœur. Nous marchons le long de la plage, à fleur de mer et je l’écoute me raconter son dessein d’une forteresse imprenable pour mon Ile…

Je lui raconte tout ce que je sais des blessures de cette terre et de son farouche courage. Des envahisseurs qui surgissent sur l’horizon et qui ravagent tout sur leur passage. Le fragile refuge de bois qu’ont construit les moines, sur la côte la plus reculée et la plus escarpée pour que s’y abritent les femmes, les enfants et les bêtes. Je lui montre les chemins, je lui parle des vents et des courants, je lui décris précisément toutes les façons d’aborder l’Ile…

 

Et quand il me parle du salut de l’Ile et de ses habitants et je frissonne sous la caresse de la promesse de paix et sécurité qui nous est faite…

De chevauchées en chevauchées, nous bâtissons les plans d’un immense château de pierre, qui défiera les siècles face à l’océan, construit sur un pic rocheux, véritable citadelle imprenable. Dans sa construction, nous allions mettre toute notre énergie, nos moyens conjugués et entraîner dernière nous les meilleurs bâtisseurs de la région.

Je contemple aujourd’hui cette impressionnante forteresse de pierre désormais presque achevée. Elle se confond avec le rocher et je me dis que notre amour est fort et puissant . Je me dis qu’il défiera le temps comme cette enceinte de pierre défie l’océan et nargue ses attaquants…

Je ferme les yeux encore plus fort, je respire l’odeur du large et du sable. Je ressens la douceur de mon amour perdu m’envahir avec la force d’une nouvelle étreinte…

Car c’est exactement ce que je viens chercher sur mon Ile, l’impression fugitive de revivre l’amour éblouissant de ma vie d’avant, celle où j’étais encore Jeanne la plus belle, Jeanne la douce, Jeanne l’amoureuse d’Olivier… et non Jeanne la tigresse, Jeanne assoiffée de vengeance et de sang.

Qui avais-je vraiment été ? Moi, je n’avais rien choisi, c’est Olivier qui un jour avait choisi de me faire naître au bonheur et dont la disparition m’avait plongé dans des abîmes de douleur…

Car la beauté m’était arrivée d’un coup. Du jour où il m’avait regardé, choisie, alors que j’appartenais encore à un autre. Mystérieusement, j’étais devenue alors lumineuse et colorée.

Le jour où j’avais levé les yeux et croisé le regard d’Olivier posé sur moi. J’avais 16 ans et de ce jour-là on a dit que j’étais très belle, belle d’entre les plus belles au Royaume de France… Et de ce jour-là, les cheveux dorés, les yeux verts, le teint lumineux… j’avais choisi de briller. J’avais choisi les étoffes les plus colorées, les robes les plus seyantes pour répondre à ce regard et à cet amour provoquant et audacieux qui m’avait fait renaître…

De ce jour, on parla partout de ma beauté et de mon éclat et nous avons allumé les débuts d’un amour qui réchauffait le cœur comme un brasier.

Avant, je ne savais pas qu’on pouvait me regarder. J’avais grandi à la cour de mon père, seigneur de Garnache, de Noirmoutier et de l’Ile d’Yeu, sans plus d’importance à ses yeux que ses chiens de chasse ou ses chevaux. Avec encore moins d’importance peut-être. Un vague souvenir que lui avait laissé ma mère avant de disparaître. L’héritier, c’était mon frère ainé. Je ne comptais pas. J’avais grandi comme je pouvais, partageant les jeux des garçons, toujours prête à partir à cheval ou en bateau, sauvage, seule et hostile. Avant, je ne comptais pas.

Désormais, j’allais devenir Jeanne de Belleville, libre et suzeraine, libre de choisir et libre d’appartenir -un jour- à l’homme que j’aimais.

 

Petite Jeanne

J’ai 8 ans. Je cours à perdre haleine. Je respire la saveur sucrée des genêts. L’herbe est douce et fraîche. Je ressens le printemps qui se saisit de toute mon île.

Je poursuis ma course, mes longs cheveux blonds flottent dans le vent. Je sens que les autres vont bientôt me rattraper mais je cours encore plus vite.

Je vois s’ouvrir devant moi la côte et la mer, tout d’un coup, brusquement au détour du chemin. Le vent m’emporte et je dévale la sente escarpée qui descend d’un coup, abrupte, jusqu’à la l’anse de sable blanc. Je ne ralentis pas et manque tomber. Je continue à courir, je glisse un peu et sautille au-dessus des cailloux. Je touche enfin le sable et m’y effondre avec délice. Je suis la première arrivée et la seule fille.

Cela fait bien longtemps que j’ai perdu ma maman et cet hiver mon père a disparu à son tour. Je suis la sœur du nouveau suzerain de La Garnache, des Iles de Noirmoutier et d’Yeu. Et j’ai l’impression que l’on se demande un peu quoi faire de moi. J’ai eu de la chance, j’ai été envoyée sur l’Ile d’Yeu dans la famille de ma nourrice et l’on m’a oubliée là. Contrairement aux autres petites filles, je ne suis pas tenue de travailler pour la maisonnée. Je suis libre comme les garçons de l’Ile de courir, de chasser, de pêcher… Pourvu qu’on ramène quelques poissons, un peu de gibier, nous pouvons disparaître des journées entières.

Je pêche, je nage, je cours sans cesse sur les chemins. On se glisse dans une barque pour rejoindre à l’heure dite la route de bancs de poissons miraculeux.

Je suis solide comme un garçon. Et rien ne m’arrête. A l’abri du vent, on construit des abris secrets. Le soir je m’endors brûlante de l’air vif du dehors. J’apprends à naviguer dans des barques grossières et pourtant c’est là que j’acquière pour toujours l’intelligence de la mer et du vent. Je connais les grottes et les caches secrètes de l’Ile. J’apprends les naufrageurs et les secrets inavouables. Je connais les coins, les heures et les saisons pour pêcher les plus beaux poissons, les poulpes les plus impressionnants et les homards les plus appétissants.

Je suis libre comme une enfant de l’Ile et j’oublie qu’à la Garnache personne ne m’attend. Je grandis au milieu des marins et des corsaires les plus aguerris de toutes les côtes du Royaume de France. Nous connaissons les tours et les mœurs des normands, des saxons, des français et des génois… Sur ce joyau insulaire, viennent à passer tous les pirates, tous les aventuriers de l’océan, …et je saurai m’en souvenir.

Et puis à 12 ans, on m’avait tout à coup habillée de neuf et mariée à un seigneur de l’âge de mon père. J’étais restée étrangère à tout cela… Exilée loin de l’océan qui avait bercé mon enfance, dans les noires forêts du pays de Châteaubriant, je cherchais sans cesse une occasion de m’échapper et de revenir sur nos terres et sur mon Ile.

Mon frère et mon époux avaient à leur tour disparu. Esclave puis suzeraine, femme et enfant à la fois, entourée et abandonnée, ma vie ensuite avait vraiment commencé, ici, à l’ile d’Yeu sur mon Ile.

Voilà, maintenant, je suis revenue, je suis tout d’un coup redevenue la fillette de l’Ile d’Yeu, libre, sauvage et sans attaches. J’ai retrouvé cette force issue de mon enfance insulaire qui m’a donnée le courage d’affronter mon destin, qui m’a appris aussi la rage et la cruauté.

A toi Olivier, mon fils maintenant d’accomplir ton destin. L’histoire m’oubliera mais elle te fera une place, tu recouvreras l’honneur de ton père et, l’extrême impudeur de ta mère, une femme sans peur qui ne s’est pas résignée devant l’indignité du roi de France, sera effacée de toutes les mémoires…

Et pourtant, je veux qu’on s’en souvienne, l’histoire était belle, c’était l’histoire d’un très grand amour.

 

 

Jeanne de Belleville mourut à près de 60 ans en Angleterre. Elle ne devait jamais oublier le visage de son époux, Olivier IV de Clisson décapité sur les ordres du roi de France alors qu’il se rendait à un tournoi, protégé par les règles de la chevalerie et fut injustement accusé de trahison à l’instigation du roi d’Angleterre.

Elle n’avait jamais accepté cette trahison et avait affrété trois vaisseaux pirates pour attaquer les navires du roi de France. Devenue corsaire par amour, elle fut sans pitié contre ses ennemis, elle vit mourir dans ses bras son fils cadet Guillaume mais inspira à son fils ainé Olivier V de Clisson la rage de vaincre et de reconquérir l’honneur perdu de son père.

L’histoire a retenu d’elle l’image d’une femme cruelle et criminelle : la tigresse bretonne… Elle fut aussi une femme amoureuse, une mère aimante, une femme belle, douce, cultivée et une châtelaine avisée.

A l’Ile d’Yeu, dont elle fut la suzeraine bienveillante et bien aimée, une rue porte son nom.

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Quelques dates

Jeanne de Belleville est née vers 1300, fille de Maurice de Belleville, seigneur de la Garnache, des Iles de Noirmoutier et d’Yeu

Elle est mariée à Geoffroy de Chateaubriant en 1312.

En 1320, elle devient châtelaine de la Garnache à la mort de son frère

En 1328, elle épouse Olivier IV de Clisson.

En 1342, Olivier est fait prisonnier des anglais.

Le 2 août 1343, Olivier de Clisson est décapité sur ordre du roi Philippe VI et sa tête est exposée aux portes de Nantes.

Jeanne de Belleville devient alors corsaire et arraisonne les navires du roi de France.

En 1349, elle se réfugie en Angleterre et épouse un chevalier anglais Gauthier de Benthley .

En 1359, décès de Jeanne de Belleville

En 1365, Olivier V de Clisson, fils ainé de Jeanne de Belleville recouvre de par le roi Charles V la pleine propriété des terres confisquée à son père, devient Connétable de France en 1368 et enfin en 1392 rentrera en possession de la Châtellenie de l’lle d’Yeu.