Le vieil homme et le lecteur

Le vieil homme et le lecteur

Le vieil homme et le lecteur

 Nicolas Hebert

 

La phrase ballotait dans ma tête à m’en donner le mal de mer. Derrière les vitres battues par les embruns, mes yeux s’accrochaient à la côte intermittente pour tenter de stabiliser mes haut-le-cœur et les contractions de mon estomac.

Le timonier m’avait prévenu :

– Sur le pont supérieur, à l’arrière du navire, c’est là que vous sentirez le moins le roulis. Regardez l’horizon, surtout.

 

Mais à l’arrière, c’était plein. Les vacances scolaires venaient de commencer, les enfants couraient déjà en tout sens et commentaient en connaisseurs excités une traversée qui s’annonçait difficile.

– T’as vu les vagues ?

– Oh, putain ! Ça va taper !

– Grave !

J’avais juste eu le temps de m’asseoir devant, au troisième rang, quand le navire s’était mis à vrombir.

Était-ce l’air moite ? L’entassement des vacanciers ? La peur d’être malade ? Comme tous les passagers, je pensais davantage à bien vomir dans le petit sac de papier attrapé dans le couloir qu’au risque de sombrer tout droit dans cet Atlantique déchainé, glacé et impitoyable.

À moins que ce ne soit cette phrase qui me revenait, entêtante, et sifflant comme le vent sur le port de Fromentine ?

Car les mots parfois dictent leur loi.

Et agissent par échos.

Dans un article sur l’île d’Yeu, juste avant d’embarquer, j’avais appris que le mot « nausée » dérivait du mot nef, navire et sel de mer.

C’était beau, nouveau, programmatique.

À croire donc que mon petit périple rimerait forcément avec embruns, malaise et petit sac de papier.

Pour les embruns, aucun risque d’en prendre plein la figure. Le bateau était un gigantesque catamaran entièrement vitré, une forteresse profilée pour la traversée à grande vitesse avec stabilisateurs de roulis et système anti tangage très performants.

Mais c’était là des mots sur un papier bien plat, des lignes qu’on lit distraitement pour oublier l’inconfort d’un hall d’attente, où les sièges en plastique sont occupés par des bagages à main indélicats.

À bord, le moteur grondait et le navire qui craquait déjà contre le vent semblait vouloir se lancer à l’assaut de l’Océan. Mais aussitôt sorti du port, il devint la proie d’une mer brouillonne qui jeta contre lui ses paquets par tribord ; des vagues hargneuses, hautes de trois mètres, giflaient le navire qui basculait alors désespérément sur une coque avant de retomber épuisé dans un creux, arrachant des ponts supérieur et inférieur, cris, rires et hurlements.

Des passagers s’agrippaient à leur siège, tentant de calmer une houle intérieure, d’autres serraient les dents, les yeux fixés sur un horizon tantôt tanguant, tantôt roulant, tantôt les deux à la fois. Une dernière catégorie, plus zen peut-être, gardait les yeux fermés, des écouteurs vissés dans les oreilles.

« Le  Châtelet », le petit château des mers, fut secoué, puis ballotté d’un bord à l’autre, il se mit à tanguer affolé entre deux creux, hachait parfois une vague imprudente et claquait contre la mer furieuse.

Cela dura quelques minutes, dix, trop longues, pendant lesquelles l’odeur aigrelette et volatile des vomis se répandit impérieusement sur les ponts.

Et aucun moyen d’aérer ou d’échapper à cette marée nauséabonde !

Autour, tout devint silencieux ou presque. Les rires et les commentaires avaient cédé la place aux froissements de papier, aux raclements de gorge et aux pleurs d’enfants. Alors seulement la mer s’adoucit, autorisant ainsi « Le Châtelet », son hôte dompté, à emprunter l’un de ses chenaux pour aller dégueuler sa cargaison de vacanciers sur l’île d’Yeu.

 

Bientôt, elle apparut, une galette encore grise à l’horizon, au milieu des gouttes qui perlaient sur la vitre. Elle grossissait, et avec elle, la rumeur enflait :

– Tiens regarde ! On arrive !

Ce n’était pas tout à fait vrai. Le bateau n’était qu’à moitié course, mais la vue de l’île et l’accalmie de la mer donnaient aux enfants des envies de conquistadors. Les parents se taisaient, ils regardaient la terre s’approcher en pensant peut-être aux bienfaits de la terre ferme.

La phrase revint alors sourdre en moi : « Une histoire, c’est aussi fragile que le sillage d’un bateau ». C’était dans Thalassa, l’émission présentée par Georges Pernoud. J’avais vu un écrivain voguer vers Bréhat, débarquer sur l’île qu’il connaissait bien pour y raconter ses souvenirs d’enfance.

Il y retrouvait un ancien ami, un sexagénaire à casquette avec qui il voulait manger du homard.

La caméra s’était attardée nonchalante à la poupe du bateau, filmant longuement le sillage tranquille et régulier que dessinait le petit voilier.

La vie, la mer, la plénitude.

Tout était beau. Le paysage, les îliens, le ciel et la mer, et même l’écrivain, simple et majestueux dans sa vareuse de Parisien débarqué.

Mais à part la famille de Georges Pernoud  et de l’écrivain, qui regarde cette émission du vendredi soir ?

La question pourrait paraître saugrenue et sans intérêt.

Pas pour moi.

Je n’appartiens ni à famille de l’écrivain, ni à celle de Pernoud.

Mais mon téléviseur est depuis longtemps en panne et je ne reçois que France 3.

Et Thalassa, c’est sur France 3.

Parmi les téléspectateurs, il y avait donc eu une personne qui avait vibré en entendant cette phrase et qui avait imaginé mille choses dans l’alignement de ces douze mots.

Je le sais car il en est impossible autrement.

Et c’est pour cela que je suis venu ici.

Pour la trouver.

Nous accostons.

Débarquons.

C’est-à-dire que nous piétinons, serrés les uns contre les autres, impatients de happer un peu d’air frais, de voir le ciel, libre, bleu, lavé par le vent. Les pieds tanguent encore, nous nous suivons à la queue leu leu, avançant vers un débarcadère hérissé d’une haie d’Islais bronzés et revêtus de vestes de marins.

Car on dit Islais ici ou Ogiens. Encore un mérite du petit fascicule.

Port Joinville, le matin.

Il fait frais. Quelques mouettes criaillent leur faim au « Rastaquouère » qui vient d’accoster. Les humains peuvent venir lui acheter du bar ou du crabe, selon la pêche. Une institution ici.

Il faut encore attendre les bacs à bagages, tirer les valises de l’amas dans lequel elles sont enfouies. Puis les faire rouler vers le port, et suivre l’immense troupeau de la transhumance.

Petit mais costaud, le port.

Avec sa façade entière de petits cafés attendant le chaland. Les cafetiers s’affairent, sur les terrasses serveurs et serveuses déploient une armada de chaises et de tables qu’ils tournent comme de petits galets vers la mer.

La ville sur le plan n’est qu’un petit bourg tout rond qui rappelle un coquillage recroquevillé. Non loin, il a une petite sœur, toute jeune et charmante dit-on, Saint-Sauveur, toute en pente, avec des ruelles étroites et en courbes, un bar-tabac étrange, centre nerveux du village. Tout cela je l’ai lu, dans les fascicules et sur internet avant de partir. Mon périple méritait quelques balises car les quelques jours que je passerai dans l’île promettaient d’être… je ne sais pas encore.

Excitants ? Décevants ?

Mystérieux en tout cas.

Avant même de la découvrir, de la sillonner ou de m’enfoncer dans ses ruelles étroites, j’ai su que l’île me charmerait.

J’étais venu là pour trouver quelqu’un et l’île me préparait à cette rencontre.

J’ai vite rangé mes affaires, j’ai pris mon plan, j’ai foncé au Super U, avec le vélo mis à ma disposition. Un vieux vélo, que le sel et la rouille achèvent de ronger, et qui freine en hurlant. J’ai tourné dans les rues blanches, j’ai longé les petites maisons basses aux volets multicolores.

L’île d’Yeu, c’est parfois l’Espagne, la Grèce, parfois le Maroc.

La personne que je veux rencontrer ignore ma venue. Je lui ai envoyé un mail pour lui dire que je souhaitais faire sa connaissance après être tombé sur son petit message insolite.

Elle habite ici, il suffirait de lui envoyer un autre mail pour organiser une rencontre.

Pour ne pas alourdir le récit, j’appellerai cette personne « l’homme ».

Dès que j’ai pu, j’ai organisé cette virée. Mais je ne lui ai pas dit quand je débarquerai. Il m’avait appâté, je me gardais le plaisir de tirer un peu sur l’hameçon et d’y mordre quand je le voudrai.

Privilège de la maturité sans doute. La patience aiguise la curiosité mais laisse l’esprit libre.

Il y a six mois, j’avais emprunté un livre à la médiathèque de Nantes. Je ne me souviens ni de l’auteur ni du titre, encore moins de l’histoire. J’allais le laisser tomber, quand par acquit de conscience ou peut-être par respect pour le travail gigantesque que représente la rédaction d’un roman, je me suis mis à le feuilleter une dernière fois. C’est ainsi que je suis tombé sur elle, coincée entre deux pages, au premier tiers du livre :

Une bandelette blanche et minuscule nichée au creux de la reliure.

J’avais d’abord pensé à une imperfection dans la fabrication du livre, une sorte d’excroissance due à une négligence de l’imprimeur.

Mais c’était une note manuscrite, à peine visible et pliée en deux.

L’écriture était noire, petite, nerveuse. J’ai pensé à celle d’un vieil homme, à cause des angles dans les lettres et du tremblé. Je me suis tout de suite demandé pourquoi l’auteur n’était pas cité.

On ne peut pas savoir la force des mots. Leur effet dépend du lecteur, parfois plus réceptif à certains moments de la vie qu’à d’autres. Souvent ils ne sont que beaux, mais parfois ils sont éclairants et nous ouvrent un chemin.

Chez moi, ils ont trouvé une résonance immédiate.

J’ai revu le bateau glisser en douceur vers Bréhat, j’ai entendu les voix de l’écrivain et de ses amis venus l’accueillir.

Avec le bateau, on quittait la ville, la terre et ses bruits. Le soir on n’entendrait plus que le clapotis et le murmure serein des vagues sur le rivage.

Au recto de cette bandelette figurait une adresse mail et un numéro de téléphone.

Certes je ne devais pas être le seul à avoir découvert ce message. Mais combien d’autres lecteurs avaient été touchés par cette phrase, au point de vouloir rencontrer celui ou celle qui l’avait citée ?

J’étais disponible, intrigué aussi par cette petite phrase que je trouvais si belle. Pour moi, le messager était quelqu’un de courageux. Je me trouvais sur son chemin, il m’accordait sa confiance, il était juste qu’il obtienne un retour.

Et tant pis si c’était un canular.

J’ai copié l’adresse et le numéro de téléphone, remis la bandelette à sa place d’origine, rendu le livre à la médiathèque.

J’ai écrit à l’adresse indiquée.

Voilà, la bouteille était lancée dans l’autre sens : je répondais à un total inconnu, j’attendais de lui qu’il me renvoie une missive personnelle.

J’espérais qu’il ne se dégonflerait pas.

Depuis quand ce bout de papier était-il dans ce livre ?

Une semaine ? Deux ans ?

Qui pouvait l’avoir écrit ?

Il ne se dévoilerait pas tout de suite, le jeu consistait implicitement à faire perdurer le mystère de part et d’autre jusqu’au dernier moment. Je n’ai donc rien dit sur mon sexe, sur mon âge et ma profession, tout ce qui nous entraîne à classer un individu dans une case préétablie. Je tenais à ce que certaines choses flottent encore dans l’incertitude pour qu’il n’y ait ni méprise ni déception.

Ne restait que la mer et son sillage, unique point d’ancrage entre deux êtres qui ignorent encore tout l’un de l’autre.

Il m’a fallu attendre longtemps. Un mois avant d’avoir ce retour, laconique :

 

J’habite sur l’île d’Yeu. Venez quand vous voulez. Adressez-moi un mail quand vous y serez. La meilleure période est celle de mai.

J’avais envie de me laisser aller au plaisir de la découverte. Je suis parti sans plan, au hasard, suivant mon instinct.

Il m’a mené au port et à de vieux souvenirs. Mon grand-père n’était pas marin, mais en été, il restait des heures entières à peindre les bateaux à quai. Un jour je lui ai demandé pourquoi il aimait tant les ports de pêche. Il aimait simplement les regarder parce qu’ils partent, parce qu’ils reviennent. Le port, c’est une nouvelle vie, une promesse, et puis un aboutissement, le retour à la paix.

Il était là, beau et giflé par le vent, sous ce bleu ilien.

J’ai suivi l’enfilade des commerces – les cafés, les magasins de vêtements et de produits de la mer, l’Atlantic Hôtel, la poissonnerie H., la compagnie maritime – et je suis arrivé au rond-point, plaque tournante des magasins de locations de vélos. Des vendeurs en sentinelle vous guettent du coin de l’œil en faisant les cent pas ou en fumant des cigarettes. Viendra ? Viendra pas ? La concurrence est âpre et les recommandations souvent contradictoires.

J’ai réservé chez l’un d’eux une Dallas, une petite jeep en plastique qui me permettrait de faire l’après-midi un tour de l’île en tout confort.

Un petit luxe de pépé sur le retour.

Puis j’ai repris la marche dans le sens contraire, côté quai cette fois, m’arc-boutant contre le vent, évitant artistement les anneaux d’amarrage et les plots en béton. J’ai fini par bifurquer vers l’intérieur, à l’abri d’une ruelle. Après une volée de marches blanches, je me suis retrouvé un peu groggy devant la maison de la presse.

Et j’ai dû m’arrêter.

Net.

Non pas que je fusse essoufflé ou fatigué ou déjà saoulé par l’air marin, non. C’était autre chose.

Je me suis souvenu de ce que m’avait dit un ami :

– Tu verras, le linge y sèche à l’horizontale et au mois de mai une odeur pénétrante d’ail et de crème flotte sur l’île.

– Ah oui ? Pourquoi ?

– Ce sont les patagos.

– Les patagos ?

– Un petit coquillage qu’on élève uniquement sur l’île de mai à septembre. Tu goûteras, c’est délicieux. Surtout chez Martin.

 

À cette heure-ci, l’odeur était incontournable.

J’ai remonté le fumet. Quelques mètres plus loin, en face d’un magasin de brocante très bon chic, il y a une crêperie.

Chez Martin.

Un établissement étrange, avec un comptoir ouvert donnant sur la rue, une porte d’entrée située en biais qui donne à la fois sur la rue de la République et sur la rue de l’Abbesse. Au premier étage, un trompe-l’œil qui représente un marin de pied en cap, avec sa marinière et sa casquette à pompon rouge.

Surprenant et un peu kitsch.

Je me suis installé à la seule table encore libre à l’intérieur et j’ai regardé tout autour de moi.

L’homme était peut-être là, au milieu de cette tablée de six convives toute proche. Et lui ignorait que j’avais débarqué, que je le dévisageais, que j’allais prendre contact avec lui, mais demain seulement, le temps que j’apprivoise l’île et que je m’y repère.

Peut-être l’avais-je déjà rencontré ailleurs, sur le bateau, ou sur le port, et pourquoi pas au Super U ?

Je l’imaginais homme, fin de la soixantaine, peut-être artiste, un peintre. Un ancien navigateur.

Peut-être allais-je trop vite, je suivais aveuglément mon instinct, je m’enfermais dans une idée qui me fourvoyait et m’empêchait d’avoir une vue objective. Pourquoi ne serait-ce pas une femme ?

Bon : mon esprit reprenait le contrôle.

De l’éventail des possibilités, j’excluais les familles nombreuses, les couples d’amoureux, les enfants et les personnes très âgées. Pourquoi ces dernières ?

Parce que j’ai du mal à imaginer qu’une personne très âgée ait les forces et la liberté nécessaires pour se livrer au jeu du chat et de la souris.

Que me restait-il alors ?

Bien sûr, j’aurais pu aller directement à la mairie et demander les noms des 4562 Ogiens, les trier par âge et procéder à une enquête méthodique pour resserrer la nasse des possibilités. Mais c’est là un réflexe de prédateur ou de policier que je récuse. Je ne suis pas venu pour traquer une proie ou un coupable, mais pour m’adonner à un jeu à la fois poétique et humain dont l’aboutissement peut être le départ d’une nouvelle énigme.

L’instinct était revenu, plus fécond et sans limites.

On ne sait jamais rien à l’avance.

C’est vrai, les patagos, c’est délicieux. Sur les conseils de la serveuse, j’en ai pris à l’ail et au persil, les plus classiques. On les mange avec les doigts, on trempe les frites dans la crème et on boit un petit verre de vin blanc.

J’ai pris mon café sur le port, en terrasse.

Et puis je suis parti faire mon premier repérage de l’île.

Au volant de ma Dallas crème, j’ai pris la route qui longe la côte, en direction de Saint-Sauveur. Le moteur ronflait agréablement, la route était dégagée, je ne pensais plus qu’à regarder la beauté alentour : des bois, des petits chemins sablonneux menant vers les plages sous un ciel de film.

C’était l’heure des déjeuners tardifs dans le jardin. Par endroits parvenaient encore des odeurs de viande rôties et grillées, des cris d’enfants derrière les palissades et les grands pins.

Il y avait aussi ceux des oiseaux du large et ceux de la terre.

J’ai roulé lentement.

J’ai senti la mer, cachée par les arbres et les virages.

J’ai pensé à lui.

À sa solitude.

La place de l’église était déserte et blanche.

J’ai laissé les rues étroites et j’ai poussé tout droit, vers l’extrémité de l’île.

La pointe des corbeaux n’a pas tardé à apparaître, avec son beau phare à tête rouge.

J’ai garé la jeep sur le bas-côté.

Des flocons d’écume m’ont fouetté le visage. J’ai avancé vers la mer, courbé en deux.

La côte sud s’est offerte, déchiquetée, impavide sous les paquets de mer et les rafales. De la majesté à l’état sauvage.

Et puis il y avait ce parfum des flots, de sel et d’iode, ces effluves de large et de vie sans cesse recommencée.

Ces vagues qui vont, viennent, tour à tour douces et violentes, qui claquent ou chuchotent et s’en vont en murmures.

Et qui ne laissent jamais de traces.

Je suis resté longtemps là, face à la mer, au milieu de l’océan, à regarder l’eau et les voiliers glissant au large.

J’ai pensé au sillage du bateau, à cet homme inconnu. À l’histoire qu’il allait me raconter quand je le verrai.

Quand j’ai voulu reprendre la jeep, il faisait presque chaud. Des enfants munis de seaux s’étaient déversés en bandes sur toute la côte, à la recherche des petits crabes et des coquillages que délaisse la marée descendante.

Je ne les avais pas entendus venir.

Ils s’affairaient frénétiquement sur cet espace que la mer leur léguait peu à peu. Les rochers crissaient sous les coups de grattoir que leur assénaient les jeunes chasseurs. Car ils les dépouillaient, les raclaient avec rage, parfois au prix d’une vilaine écorchure, mais toujours ils déposaient leur butin au fond d’un seau avec respect et fierté.

C’est la mer qui permet qu’on décroche ses étoiles.

Je suis rentré en empruntant la route qui file vers l’anse des broches. J’ai ensuite remonté l’île par la côte, longeant de longues propriétés silencieuses jusqu’à Port-Joinville où j’ai rendu la voiture.

À la maison, j’ai ouvert mon ordinateur, j’ai écrit que j’étais disponible dès ce soir. J’ai envoyé le message.

Le soir, j’ai eu envie de marcher. La lumière était douce et la mer scintillait encore en petits fragments de miroir. Des amoureux se tenaient par la main en écoutant le battement des flots. Il y avait des gens seuls comme moi, des gens qui ont besoin de silence et de mer, des gens plongés dans des pensées inhabituelles ou qui regardent au loin, le continent qu’opalisent les rayons rasants.

Quand je suis revenu, j’avais un message sur mon mobile : un rendez-vous dans un café de Saint-Sauveur.

Demain 11 heures.

Une voix d’homme, faible, hésitante, que j’ai estimée être celle d’un octogénaire : « Ne soyez pas en retard, s’il vous plaît. »

 

Le lendemain, j’y suis allé à vélo.

J’ai poussé la porte de la bibliothèque. Il m’a fallu serpenter pour ne pas heurter les tables et les étagères croulant de vieux livres. Il faisait sombre, une caverne.

Au fond de la petite salle, une vieille dame me regardait. Elle a ôté ses lunettes, m’a dit « Bonjour ». Elle avait une voix douce que j’ai tout de suite aimée, une voix de libraire.

– Bonjour madame, je cherche le café « À l’abri des commères ».

Elle a souri.

– « À l’abri des coups de mers », sans doute ? C’est un café, à deux pas d’ici. Vous descendez la rue sur votre droite et vous tombez dessus.

J’ai eu un peu honte.

Il était assis dans la grande salle, près de la fenêtre, à l’écart des autres. Une télévision suspendue au mur annonçait les tirages de l’Amigo.

Je me suis assis en face de lui.

Je savais qu’on pouvait rester longtemps comme ça, à se regarder en silence.

Ça ne m’a jamais gêné.

Il m’a regardé aussi, avec ses yeux gris, je l’ai vu quand il a détourné son regard vers la serveuse. Il était aussi vieux que sa voix au téléphone. Il a fait un signe de tête et la serveuse est retournée vers le bar sans rien dire. C’est après que j’ai entendu sa voix, tremblante :

– Alors vous aimez les livres ?

J’ai dit oui, et puis Thalassa aussi.

Il a eu un air étonné :

– Pourquoi Thalassa ?

– Parce que c’est sur France 3. C’est la seule chaîne que mon téléviseur peut capter. Un problème d’antenne.

Il a souri.

Et il est entré dans le vif du sujet.

 

Sur l’île, l’homme mène une vie recluse et monotone. Il a presque toujours vécu ainsi, à l’écart et invisible des hommes.

Avec le temps pourtant, il a le sentiment d’être oublié de tous, comme le bateau qui file au large et qui devient de plus en plus petit, une tache au loin, blanche, un point perdu dans l’immensité.

Sa vie de paria, il en a pris conscience dans le regard des Islais et par dix ans de silence.

Un seul homme vient lui rendre visite. C’est le médecin, dépêché de Challans pour l’ausculter et lui délivrer les médicaments dont il a besoin. Il lui apporte quelques livres sur la mer, sur les bateaux, sur les îles. Il aime la mer, lui aussi. L’homme les lit, puis il les restitue au médecin qui les emporte à nouveau sur le continent. Bien vite, sa collection de livres ne suffit plus, il en emprunte à la bibliothèque de Challans, de la Roche, de Nantes.

Un jour de grande confiance, l’homme lui demande un service étrange. Le médecin ne s’étonne pas, il ne pose de questions.

L’homme raconte alors au médecin qu’il veut consacrer les dernières années de sa vie à un seul but. Le médecin l’écoute, il promet d’accomplir ce que l’homme attend de lui.

Chaque fois qu’il le pourra, il glissera dans les livres empruntés aux médiathèques de la région une petite bandelette de papier sur laquelle figure une adresse mail et un numéro de téléphone.

Au dos, il y a cette phrase qui erre dans ma tête et qui m’a amené jusqu’ici.

Aujourd’hui, l’homme m’avoue que ce ne sont pas ses coordonnées personnelles mais celles d’un ami, le seul qu’il n’ait jamais eu sur l’île, un vieil homme qui vit seul comme lui dans une petite maison de Saint – Sauveur.

La serveuse revint, portant deux verres de vin blanc ambré. Quand elle fut partie, l’homme continua son récit.

– Après j’ai attendu. Des jours, des semaines, des mois. J’ai guetté mon courrier. J’allais sur le port à chaque arrivée de bateau. Je discutais avec les gens. Même avec les gendarmes.

L’île me donnait de l’espoir. Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti une telle chose. Elle n’était plus une prison, elle s’ouvrait sur la mer, elle était grande tout à coup et en même temps elle devenait trop petite pour contenir mon bonheur.

Devant la mer, tout peut disparaître et apparaître, il n’y a plus d’obstacles.

J’écoutais tout. Le vent, les oiseaux. Le bruit de l’eau. Chaque vaguelette annonçait la prochaine, et avec elle, la vague des bateaux. La mer les pousse toujours vers l’île et les reprend comme des jouets.

Il a trempé ses lèvres dans le vin, les yeux humides.

– Tous les jours je me suis posé la même question : est-ce qu’on la connait vraiment, la mer ? Je veux dire, de l’intérieur. Avec tout ce qu’elle recèle, en elle… J’ai cherché la réponse dans les livres et je ne l’ai pas trouvée. Les hommes naviguent, ils partent loin, ils reviennent toujours. À chaque fois ils sont différents. C’est la mer qui permet ça. Elle les sculpte par le fond. Comme des galets sur le sable.

Je pensais qu’il reviendrait un jour comme ça, lavé de sa honte. Qu’il lui fallait un peu de temps ! De la distance.

 

 

J’ai bu une gorgée de ce vin ambré. Il était frais, comme une brise marine, mais avec la douceur du miel.

 

– Dans une demi-heure, voyez-vous, je dois me présenter à la gendarmerie. Après ce délai, la cavalerie déboulera sur l’île et les gendarmes se posteront sur le port pour m’empêcher de prendre le large. À chaque arrivée de bateau, ils sont là, à surveiller que je n’en profite pas pour embarquer.

 

L’image me revint en effet, celle des gendarmes sur le port, postés en binôme à la tête du pont, regardant non pas les arrivants mais les gens sur le quai.

 

– Alors, bien sûr, vous vous demandez pourquoi tout ça ? Pourquoi je suis surveillé de cette sorte et pourquoi je dissémine ces messages dans les livres ?

Il m’expliqua qu’il avait été condamné à quinze ans de réclusion. En résidence surveillée pour être exact. D’habitude, ce sont les prisonniers politiques qui bénéficient de ce traitement. Mais son âge et son état de santé ainsi que la surpopulation carcérale avaient fait pencher la balance.

– Vous voyez, tout change en ce bas monde.

Puis l’homme se tut. Mon sang battait violemment dans mes tempes. J’eus l’impression de devoir faire une allocution en public ou de me jeter dans le vide. Je bus une gorgée de bon vin et je le regardai, incapable de formuler la question qui torturait maintenant ma conscience. Il m’a regardé aussi, longtemps, puis sa montre.

– Pendant des années je me suis demandé ce qu’il fallait faire. Dire la vérité ou la laisser sourdre d’elle même ? En fait, je n’ai jamais pu raconter tout ça à personne. J’ai préféré accepter ma peine et celle des hommes à qui je n’avais rien dit. Le temps m’a aidé, la solitude, et l’île. J’étais libre de mes mouvements dans cette prison à ciel ouvert, et je vivais paisiblement dans le mensonge. Les gens me prenaient pour un homme sans famille et sans histoire. Je disais que j’avais été croquemort parce que cela ne demande pas de compétences particulières et que ça refroidit les gens.

D’une goulée il a fini son verre et a clappé de la langue.

– Et puis un jour, c’est ressorti, comme un vieux couteau exhumé sur l’estran. Après, c’est allé très vite, il fallait que je me débarrasse de ce boulet. Le temps avait fait son œuvre, qui sait ? J’ai décidé de lui raconter pourquoi j’avais fait tout ça, pourquoi j’avais agi ainsi, sans rien cacher. Je ne voulais plus emporter tout ce secret dans ma tombe. C’est ça, l’histoire.

Il m’a regardé et il a dit :

– Dans deux ans au plus tard, ce sera fini. C’est ma Dead-Line à moi.

Il s’est mis à rire, franchement, content de son jeu de mots.

Puis son visage s’est à nouveau assombri. Il a regardé un point au-dessus de ma tête, il l’a fixé longtemps et il s’est mis à parler doucement. On aurait dit un comédien se livrant à un monologue intérieur. Peut-être craignait-il que mon regard ne l’empêchât de continuer.

Il avait tué sa femme un jour où il n’en pouvait plus de l’entendre hurler. Il l’avait étouffé avec un oreiller la nuit, juste après qu’elle avait eu une crise plus forte que d’habitude.

Il soupirait profondément, les yeux encore perdus dans les souvenirs.

– Au matin, la police est venue, avec le médecin. Il m’a regardé, il a compris tout de suite ce qui s’était passé. Il a rédigé le certificat de décès sans rien dire. Mon fils est arrivé dans la journée, il a regardé sa mère et il s’est mis à répéter le même mot : pourquoi ? Pourquoi ? Pendant trois jours il n’a pas dormi. Le vent faisait claquer les volets comme des gifles. Il restait prostré, il n’arrêtait pas de sangloter. Il ne mangeait pas. Il ne vivait plus. Il répétait, au bord de l’inconscience :

– Non, non ! Ce n’est pas possible !

Alors ç’a été plus fort que ma retenue, plus puissant que ma volonté de silence. C’est d’abord sorti doucement, en un mince filet, et puis c’est devenu un flot interrompu, tempétueux, dévastateur. La digue a fini par lâcher. Je lui ai avoué que je l’avais tuée, que je l’avais fait pour elle. Qu’elle souffrait trop. Je lui ai dit que je me sentais soulagé. De l’avoir fait, de l’avoir dit.

 

Mon fils m’a regardé, il a semblé ne pas me reconnaître. Son silence, c’était un coup de poignard, c’était de la terre qu’on jette sur un cercueil au fond de la tombe. Le soir, il a quitté la maison et je ne l’ai plus jamais revu.

 

La télé a rabâché une nouvelle série de chiffres de l’Amigo. Les clients se sont tus. Je les ai regardés vérifier leurs grilles, prendre une gorgée de bière. La voix de l’homme résonnait encore dans ma tête, neutre, énigmatique. Je me suis dit qu’il aurait probablement eu le même ton s’il avait parlé de la pluie et du beau temps ou de l’assassinat d’un enfant de quatre ans. J’ai fini mon verre, lentement. J’attendais qu’il finisse son histoire.

Il a repris son récit en jouant avec ses mains, des mains usées et tordues par le travail au soleil, des mains tannées, presque de cuir. Son élocution était plus lente, circonspecte, l’homme semblait s’approcher à petits pas d’un précipice.

– Une semaine plus tard, la police est venue m’arrêter à mon domicile. Mes relations avec ma femme étaient désastreuses, et cela a suffi pour me condamner à 15 ans de réclusion pour meurtre. J’étais déjà vieux, j’étais malade moi aussi, alors on m’a emmené ici, sur cette île pour purger ma peine. Je ne l’ai pas quittée depuis. Mon fils n’a jamais donné de ses nouvelles. Peut-être est-il parti loin pour oublier son père meurtrier. C’est un marin, il navigue sans arrêt sur le globe. Il s’est mis à écrire, m’a-t-on dit. Pendant des années j’ai espéré qu’il me pardonne, qu’il revienne, mais non, il n’a jamais donné signe de vie. La maladie avançait, j’ai compris que je ne me libérerais jamais de cette histoire.

 

Il s’est étiré, en écartant maladroitement les bras. Ces cernes s’étaient creusés. Il m’a regardé droit dans les yeux.

– Maintenant, c’est à vous. Dites-moi comment vous voyez la suite…

 

J’ai réfléchi.

J’ai raconté ce que je voyais, des images qui se chevauchaient en désordre.

L’homme dans une pièce presque vide avec le médecin. Une phrase qui résonnait : “Dans tous les livres et dans toutes les bibliothèques que vous pourrez, s’il vous plaît.”

Le médecin rangeait son stéthoscope dans la vieille mallette. Il la pinçait, la faisait claquer.

Puis ce fut ses pas sur le carrelage, la porte dans le vent.

 

Le médecin traversait l’océan, lesté d’un peu de fardeau. Il savait ce qu’il avait à faire, et la brume l’avalait déjà au loin.

L’homme l’attendait, tous les sept jours. Le médecin venait le mardi, il déposait sa mallette sur la table de la cuisine, et il auscultait son patient assis sur le lit, toujours dans le même ordre : la gorge, la poitrine, le dos. Après il rédigeait son ordonnance, toujours la même, de puissants sédatifs que l’homme avalait chaque matin et chaque soir depuis dix ans. Puis il notait dans un cahier les noms des bibliothèques dans lesquelles il s’était rendu pour y déposer les messages. L’homme regardait la liste, il faisait un petit signe de tête, parfois un sourire se dessinait furtivement sur son visage.

Le médecin ne lui demandait rien. Il écoutait l’homme qui lui proposait du café, ils le buvaient sans rien dire, puis le médecin repartait et disparaissait dans les ruelles qui menaient vers le port. Il terminait toujours ses visites par le vieil homme, peut-être parce qu’il aimait ses silences et que cela l’aidait à prendre la mer.

Depuis dix ans, le médecin disséminait les bandelettes non seulement dans les livres qu’il empruntait mais aussi dans ceux qu’il laissait sur les étagères et qui évoquaient, de près ou de loin, l’océan, les bateaux et les histoires de marins.

Quand l’homme reçut enfin une réponse, il en informa le médecin à la fin de sa visite, juste avant que ce dernier ne reparte sur le continent. Alors le médecin sourit et lui dit qu’il reviendrait la prochaine fois sans ordonnance. Parce qu’il n’en aurait plus besoin.

 

Je ne pouvais pas savoir pourquoi il avait choisi précisément cette phrase. Elle était belle, c’était peut-être l’unique raison. Je voulus pourtant en être sûr :

– Cette phrase : “Une histoire, c’est aussi fragile que le sillage d’un bateau” ? Elle vient d’où ?

Sa voix se fatiguait. Il a continué pourtant :

– Elle vient de lui. Quand il l’a dite, il venait de rompre avec son amie. Son ton était neutre mais son visage était d’une tristesse infinie. C’était sa façon de dire les choses : il largue ses mots puis il se tait. Puis il est parti pour une nouvelle régate.

Depuis que j’ai été condamné, j’ai sa phrase en tête, avec sa voix triste. C’est la dernière qu’il m’ait confiée. Un trésor. C’est pour ça que je l’ai écrite sur la bandelette. Pour qu’il sache que je pense à lui. Pour qu’il revienne. Pour qu’il sache que j’ai tué sa mère parce qu’elle me l’avait demandé.

Il m’a regardé :

– Et c’est vous qui êtes venu…

– …

– Mais je suis content. Je crois que le médecin a raison. Je n’aurai plus besoin de médicaments maintenant.

 

L’horloge au fond du café venait de sonner midi. Il y avait un autre point qui me posait problème. Alors j’ai risqué le tout pour le tout. Je lui ai demandé :

 

– C’est un marin, le médecin ?

– Un marin, lui ? Non ! Je crois même qu’il n’a jamais quitté sa Vendée natale. Tout ce qu’il connaît de la mer, il l’a appris dans Thalassa. Il m’a d’ailleurs souvent incité à regarder l’émission. Mais sans mon fils, je ne lui trouverais plus autant de charme, je crois.

Il avait l’air épuisé.

J’ai pensé encore à cette phrase. Et puis aussi à une autre, que l’écrivain avait prononcée juste après et que j’allais oublier: “Cette phrase m’est chère. C’est pour cela que l’ai mise en exergue à mon roman. Elle me rappelle mon vieux père sur son île. Qu’il me pardonne !”

 

Il a regardé l’heure. Il m’a dit :

– C’est fini. Il faut que j’y aille maintenant. La cavalerie…

Je lui ai souri. Il s’est levé lentement, en s’appuyant sur la table, et quand il s’est tenu debout devant moi, dans toute sa faiblesse et toute sa force à la fois, je lui ai dit :

– Vous devriez regarder Thalassa. L’émission de janvier sur les iles bretonnes, je crois. Sur internet