L’enfant des chênes verts

L’enfant des chênes verts

L’enfant des chênes verts

 Colette Grenet

 

C’était en février, dans les années 80, pendant les vacances des enfants. Nous étions arrivés de Paris trois jours auparavant. Pendant le trajet en voiture, les cinq enfants serrés sur la banquette arrière avaient sans se lasser entonné pendant des heures des chansons à tiroirs, comme « Ne pleure pas, Jeannette », ou encore « Lundi matin, le roi, la reine et le p’tit prince », puis  nous avions été pendant une heure et demie copieusement secoués sur la « Vendée » avant d’arriver enfin à l’île d’Yeu, où un taxi nous conduisait jusqu’à notre nouvelle maison.

Cette maison, nous en avions rêvé pendant des années, alors que nous passions tous nos mois de juillet à l’île d’Yeu dans la même location, et puis un jour, à Pâques de l’année précédente, elle était devenue réalité. Et en même temps, cela avait été un émerveillement de découvrir en avril une île différente et magique, arbres en fleurs, iris en éclosion, lande odorante, rose de bruyère et jaune d’ajoncs… Cette fois-ci, nous faisions connaissance avec l’Ile d’Yeu d’hiver, avec ses arbres nus, ses hortensias branchus, sa lande grise et la brume qui enveloppait le tout d’un nuage improbable.

L’après-midi s’était passée tranquillement, avec jeux de ballon sur la plage des Sapins, courses sur le sable mouillé et quête de coquillages et de cailloux cœurs. Je décidai de rentrer prendre le goûter à la maison, et à la tête de ma petite troupe de cyclistes, nous voici partis en direction de la Citadelle.

Nous passons devant le Château d’Eau et prenons la rue Saint Hilaire, la grande descente appréciée par mes quatre enfants et le petit copain de classe marocain de mon dernier fils de 10 ans, embarqué en prime au dernier moment car ses parents ne rentrent au pays qu’une fois par an en été, et qu’il rêvait de voir la mer…

Arrivés tout en bas de la rue, je me retourne et compte ma petite troupe. Horreur ! Il en manque un ! Et justement c’est le petit Mourad, qui n’a pas la moindre idée du nom de notre rue ! Je demande à mes enfants où il est, et bien sûr personne ne l’a vu ni s’arrêter ni se manifester pour un problème quelconque. L’angoisse m’étreint instantanément et après avoir renvoyé les trois plus jeunes à la maison je remonte la rue Saint Hilaire en sens inverse aussi vite que possible avec ma fille aînée. Mais arrivées rue Saint Amand nous devons nous rendre à l’évidence : personne en vue, ni à droite ni à gauche. Il peut être resté en arrière avec un problème de vélo et nous allons le voir arriver à pied, ou bien il a continué tout droit au lieu de tourner dans la descente avec nous.

Laissant ma fille en vigie à l’angle de la rue, je refais le trajet inverse, le cœur battant à tout rompre. Comment retrouver cet enfant qui ne connaît pas l’île d’Yeu ? Dans quelle direction chercher ? Et comment a-t-il réagi lorsqu’il a réalisé qu’il se retrouvait tout seul ?

Je questionne en vain les rares cyclistes qui passent par là et me dis que la nuit qui va bientôt tomber ne va faire qu’amplifier le problème. J’essaie de réfléchir mais tout se bouscule dans ma tête. Si je ne le retrouve pas avant la nuit, je devrai appeler la gendarmerie, mon mari reparti travailler à Paris, et sans doute aussi ses parents, dont j’imagine la réaction de terreur. Je me culpabilise bien sûr, tout en me disant que forcément quelqu’un va lui en venir en aide et que c’est une question de temps et de patience… Mais le temps joue contre moi et la patience, comment la trouver ?

Tout à coup les arbres gris deviennent noirs, le joli bois de chênes verts est hostile, la nature et les éléments m’agressent, je ne suis plus qu’un cœur qui bat la chamade, une gorge sèche, des mains qui tremblent, et plus l’attente se prolonge, plus mon imagination se déchaîne en envisageant les pires éventualités.

Je reviens au croisement où nous avons perdu Mourad, et ma fille et moi essayons sans succès de nous rassurer mutuellement, mais le temps passe, pas loin d’une heure sans doute, mais qui nous a paru durer des siècles. Enfin, au moment où il fallait vraiment prendre une décision car la nuit commençait à tomber, notre petit gamin a surgi à vélo d’un sentier du bois de la Citadelle, juste en face de nous, comme une météorite tombée du ciel…

Il n’avait pas vu que nous avions tourné car il était attentif seulement au paysage autour de lui, nous a-t-il raconté, mais lorsqu’il a réalisé qu’il était seul et que nous avions tous disparu, il s’est dit qu’il fallait qu’il retourne au port en pédalant aussi vite que possible, car le seul chemin qu’il connaissait car nous l’avions fait plusieurs fois avec lui depuis notre arrivée, c’était celui du port à la maison. Alors il avait suivi toutes les pancartes où était écrit Port Joinville, et une fois au port il avait pu remonter jusqu’au chemin de la Citadelle, là où lui et mon fils prenaient par plaisir le raccourci qui passe par le bois. Il n’avait pas eu le temps d’avoir peur, nous a-t-il affirmé, car il était trop occupé à pédaler de toutes ses forces… Il avait d’ailleurs presque fait la moitié du tour de l’île… Et c’est seulement en nous voyant et en tombant dans mes bras qu’il a réalisé l’émotion qui nous submergeait et qu’il a éclaté en sanglots !

Nous sommes alors tranquillement rentrés nous réconforter à la maison avec des crêpes et un bon chocolat chaud, et une partie de Monopoly a fait oublier l’incident rapidement.

Mais même si cette petite aventure a eu lieu il y a tellement d’années, je ne peux maintenant encore passer devant l’entrée de ce sentier du bois de la Citadelle sans voir le petit Mourad, séilhouette éternellement figée à l’âge de ses 11 ans, déboucher à vélo devant moi, au milieu des chênes verts…