L’enfant

L’enfant

L’enfant

Delphine Chauvin

 

Une petite île nommée,Ile d’Yeu, reposant sur l’Océan Atlantique. Un côté de l’île, bordé de plages de sable fin, et de l’autre côté, une côte sauvage rocheuse, subissant l’assaut répété des vagues. Pour se rendre sur cette île, il faut un bateau. Durant cet été 1943, l’Insula Oya fait les traversées régulières entre l’île et le continent. Le bateau accoste dans un port appelé Port-Joinville. Dans ce port, une multitude de bateaux, toutes voiles dehors, se balancent au gré du vent. La guerre fait rage partout en Europe, et même si, les allemands occupent aussi ce petit bout de terre isolée, le calme règne dans ce paradis. Un peu à l’écart, éloignée du port, au lieu-dit : “Les Cailloux Blancs” se trouve une maison blanche aux volets bleus, un toit recouvert de tuiles orangées, marque de fabrique des habitations de l’ile .

Cette maisonnette, comporte 2 chambres, une pièce principale et un jardinet ou poussent de maigres pommes de terre et carottes. Deux poules et trois lapins, se chamaillent près d’un appenti en pierre, appelé magasin . A l’intérieur du magasin, pendent quelques filets de pêche et quelques hameçons semblent abandonnés sur un établi .

Dans la maison, dans l’une des chambres, une fenêtre sans rideau laisse entrer le soleil. Un vieux lit, surmonté d’une photo de mariage poussiéreuse et jaunie. Près du lit, sur un fauteuil élimé aux coudes, est assis un monsieur, d’un âge avancé. Il contemple les bateaux, tout en fumant sa pipe. Il porte une vareuse au bleu passé, des sabots, une moustache, des cheveux blancs coiffés d’une casquette . Son air bourru et sauvage, lui a valu le surnom de Capitaine Haddock. Depuis le décès de sa femme, il sort peu, sauf pour aller à la pêche ou voir les copains. Souvent le matin, il aime refaire le monde et discuter politique autour d’une fillette de rosé, au café du port. Aujourd’hui, il n’est pas dans son assiette, le père Zicot lui a parlé d’arrestations de femmes, et même d’enfants, sur le continent, en France. Il est choqué et se demande si les hommes n’ont pas perdu la tête. Heureusement, pour le moment, il se sait en sécurité sur son rocher, mais toutes ces histoires, l’inquiètent.

Soudain, il entend 3 coups légers, comme un murmure. Il va à la porte et l’ouvre. Il aperçoit une minuscule chose, recroquevillée sur le paillasson comme un oisillon tombé du nid . Cette petite chose le supplie, l’implore, se déploie :   UN ENFANT !                                                                                                                                                 Le vieux marin, recule d’un pas, surpris, le souffle coupé. L’enfant est dans un triste état. Il a le visage en sang, habillé de haillons, de nombreuses bestioles grouillent dans sa chevelure. Une odeur pestilentielle se dégage, mélange de crasse, de mazout, de sang séché et d’algues pourries. Il est si maigre, pense le vieux, qu’il va s’envoler au moindre coup de vent. Ses mains et ses pieds sont aussi noirs que du charbon . Seuls, ses yeux brillants de fièvre, ressortent de l’ensemble.

L’enfant, craintif, continue à implorer. Le vieux briscard se ressaisit, l’encourageant à entrer. Le gamin, mourrant de faim, alléché par l’odeur de la bonne soupe cuisant sur le feu, hésite, mais ne peut pas résister longtemps à l’odeur, lui chatouillant les narines. Il pénètre dans la maison et le vieux pose un bol de soupe chaude sur la table. Le garçon, tel un animal affamé, se jette sur le bol et le dévore, puis, harassé de fatigue, s’écroule sur le banc. Capitaine Haddock, le prend délicatement dans ses bras et le porte sur le lit de l’autre chambre .

Toute la nuit, le marin veille l’enfant, comme une mère sur son bébé.Il applique des linges froids, consciencieusement, sur son front. Au matin, la fièvre a baissé. Le malade se rétablit en quelques jours, reconnaissant envers le papi. Le vieux apprivoise progressivement le petit. Il lui dit son prénom, il s’appelle Charles Martin et vient de nantes. Il lui raconte également son voyage: « Un ami de maman, nous a emmené jusqu’à Fromentine avec son auto. Je me rappelle qu’il nous a dit de faire attention, que la police regardait les papiers, j’avais très peur mais maman était avec moi. Il a dit à maman que Josiane l’attendrait au café, à l’embarcadère. Puis il est reparti. Maman m’a dit d’aller dans le bateau, qu’elle allait parler à la dame et qu’elle revenait, qu’elle en avait pour cinq minutes. J’ai attendu maman, mais le bateau est parti. Je me suis caché dans le bateau, j’avais peur que la police me mette en prison”. Il pleure en criant: “maman, maman. » Le vieux le console:  » on va la retrouver ta mère, je te le promets, mais faut attendre un peu, que les allemands se calment » lui dit-il. Il continua:  » les islais ne sont pas embêtants, ils vont pas nous chercher des noises, on se connaît tous ici, mais, faudra que tu dises que t’es mon petit fils, que ta mère t’a envoyé en pension ici c’est plus prudent « . Le père Michel explique qu’il a une fille, qui est partie vivre en ville, sur le continent. Sa fille est venue sur l’ile, pour l’enterrement d’Adèle, il y a 15 ans, puis elle est repartie. Le vieux n’a pas voulu la suivre en ville, dans ces maisons à étages, ces cages à lapins. Au début, elle donnait des nouvelles, puis les lettres se sont espacées, puis, plus rien. Une larme coule sur la joue du père Michel.

Les jours s’écoulent paisiblement sur le caillou, balayé par les vents. L’île est devenue le terrain de jeu de Charles. Il adore la côte sauvage, son Vieux – Château. Capitaine Haddock lui a raconté des histoires, le soir pour l’endormir. Le gamin s’imagine dans de sanglantes batailles, contre les anglais, ces hommes rouges. Forcément, il les tue tous et devient le seigneur de l’ile. Il parcourt la côte sauvage avec délice et se métamorphose, selon les jours, en Robinson Crusoé ou en pirate. La pointe du Châtelet le fait frissonner. Il aime cette mer, mais en a découvert les dangers, avec cette croix érigée, en hommage, aux marins perdus en mer . Il apprend à vivre au rythme de la mer. Il tremble avec les islais, lors de ses colères, qui emportent marins et bateaux dans ses déferlantes.

Les habitants de l’île, l’ont très vite adopté. Pour tous, c’est le ptit Taraud. Le gamin va à l’école. Il se fait des copains, ils adorent aller jouer dans les bateaux sur le port. Il retrouve parfois l’insouciance de ses 10 ans mais très vite, la réalité le rattrape. Le soir, au moment du coucher, il pense à sa famille et leur écrit :

Chère Papa ,maman et David

     j’habite chez un monsieur très gentil ( Papi Michel )sur l’ile d’yeux. Il m’a promit, qu’on allait vous chercher mais pour le moment, c’est trop dangereux d’aller sur le continent, en France. J’espère que je vais bientôt pouvoir vous embrasser, vous me manquer. Je rêve tous les soir à notre vie à Nantes, je sens l’odeur du parfum de maman quand elle se penche pour me faire un calin avant que je m’endorme. Je me rappelle la voix de papa lorqu’ils nous gronde David et moi . Et david j’espères qu’il est sage, qu’il ne suces plus son pouce et ne fais plus de colère. Moi, je vais bien, j’ai des copain, René dit la marmite, Constant dit le diable, Claude dit jésus… ils ont pleins de surnoms bizarre ici. Papy m’a expliquér que c’était pour que les gens se reconnaisse car tous le monde portent le même nom de famille. Dans ma classe, y a 5 turbé et au moins 4 taraud.y a beaucoup de copains qui parle patois et je commence à connaitre des mots, je vous apprendré. J’aime bien aller à la plage au Ker châlon, j’emmênerai David, on fera des chateaus de sable et des grands troux. papy dit que la guerre sera bientôt terminé car les anglais ont débarqué en france et qu’ils vont botté les fesses des bochs .                                                       à bientôt, Charles  

Charles garde précieusement toutes les lettres qu’il écrit, et garde espoir d’avoir des nouvelles de ses parents, avant la fin de la guerre .

Les mois s’écoulent, Charles poursuit sa découverte de l’île, il apprend à pêcher à la morgate avec papi Michel sur son bateau. Une véritable amitié s’est nouée entre le vieux et le petit. Leur seul point de désaccord concerne la messe le dimanche. Le petit n’est pas un fervent croyant et préfèrerait aller courir dans les champs, plutôt que d’assister à l’office du père Bénéteau à l’église de Port- joinville .

Un matin d’avril, les habitants sont surpris de voir les allemands partir. Avant leur départ, ils détruisent le phare des Corbeaux. La nouvelle se répand vite, et tous les îlais sortent de leurs maisons et se jettent dans les bras des uns et des autres. Charles pleure de joie, il va enfin revoir ses parents. La guerre est finie.

Par un beau matin de mai, le père Michel tient sa promesse et prend le bateau avec Charles pour un long voyage en France. Ils vont à nantes ou ils font leur premières recherches. Ils se rendent à l’appartement des parents, mais il ne reste rien. Nantes a subi de nombreux bombardements durant la guerre. Ils interrogent les voisins, parcourent les rues des journées entières. Ils remueront ciel et terre pour retrouver la famille du garçonnet. Ils feront de nombreux allers – retours entre l’île et le continent, questionneront de nombreuses personnes, durant des mois et des mois. Progressivement, ils vont découvrir l’incroyable vérité.

D’abord, ils vont apprendre que Martin n’est pas le vrai nom de Charles, que ses parents, résistants depuis des années, se savaient recherchés par les allemands et se cachaient sous une fausse identité. Le père de Charles avait tenté de mettre à l’abri, David son petit frère, en descendant dans le sud de la France. Ils se sont fait arrêtés par les allemands, puis, déportés à Auschwitz. Quand il apprit que la maman de Charles, n’est autre que sa fille Anne, papi Michel a ressenti un malaise et a été hospitalisé pendant plusieurs semaines. Sa fille a voulu protégé Charles, en l’emmenant sur l’ile. Malheureusement, elle a été arrêtée par la gestapo, au café, tandis qu’elle attendait la fameuse Josiane pour lui transmettre des informations capitales.

Charles ne revit jamais ses parents, ni son petit frère. Papi Michel s’est occupé de lui jusqu’à la fin de sa vie. Il repose au petit cimetière de Port joinville. Charles a grandit, il s’est marié avec une îlaise, a poursuivi sa vie comme pêcheur. C’est aujourd’hui, un vieux monsieur, qui joue avec ses petits enfants et leur transmet sa passion pour l’Ile d’Yeu .