L’homme qui regardait les lumières

L’homme qui regardait les lumières

L’homme qui regardait les lumières

Nathanael Raballand

 

Celui que d’aucuns avaient surnommé le Gros Vert se promène sur la côte rocheuse comme il en a l’habitude. C’est son île et il a besoin de l’arpenter. Cependant, il regrette de ne pouvoir s’y isoler comme dans sa jeunesse. À cette époque-là, lorsqu’il était commis auprès du charcutier, à côté de chez sa mère, il aimait s’évader dans des criques désertes pendant les rares jours de liberté dont il disposait.

Aujourd’hui, l’épreuve du temps a marqué l’homme et le territoire. Ce vaisseau insubmersible s’est peuplé, et la nature joue à cache-cache avec les nouveaux installés. L’homme désormais mûr se trouve à l’étroit sur son rivage éloigné du continent. Les hivers sont longs, brumeux, et comptent pour des lustres. Lui sent que l’horizon se rétrécit, de la Pointe des Corbeaux à la Pointe du But, et du But aux Corbeaux… Les jours de tempête, les Chiens Perrins hurlent dans ses oreilles la complainte des disparus.

Il marche dans la lande, ce jour-là, sur le Chemin des Vieilles, à l’heure où le soleil rasant de décembre commence à s’estomper.

Il dépasse le menhir des Soux, puis il marque une pause à la Pierre du Pain et du Beurre. Il aime bien cette pierre à cupules dans laquelle on a creusé comme pour dresser un plat offert à la postérité. Ensuite, au croisement du sémaphore, il observe le ciel se teinter d’orange. Il décide d’avancer jusqu’au Courseau du Risque Vie, non loin de la Pierre Tremblante, pour voir la nuit prendre ses marques sur l’océan. Mais peu avant d’arriver dans le raidillon, le Gros Vert sent son cœur s’affoler. Il s’assied sur une pierre et attend que son souffle revienne. Lorsqu’il peut repartir, il fait nuit, et froid. Il comprend que ce sera son dernier hiver sur son île. Il lui faut la quitter.

^ ^ ^

Déjà dans sa jeunesse, le Gros Vert s’en était allé. La Roche-sur-Yon. Quelques années. Il y avait appris son métier. Charcutier. Restaurateur. Mais c’était loin, et sa mère restait seule.

Une fois, il lui avait fait la surprise de revenir à l’improviste, par le ciel. Un instant d’exaltation : il avait aperçu son île émerger de l’océan, puis Port-Joinville, au Nord, ramassé autour du port affairé. Enfin, il avait vu la lande et avec le pilote il s’était laissé glisser sur elle, jusqu’à sentir les parfums des ajoncs et des immortelles de mer. La piste en elle-même était une aventure ! Puis il avait marché, de Ker Poiraud à Ker Pissot, et de Ker Pissot à Port-Joinville, jusque sur le quai…

Quand le Gros Vert arriva à l’épicerie de sa mère, celle-ci sursauta :

  • Mon fils ! Mais comment es-tu venu ?

La marée était basse, et le bateau était venu le matin aux aurores : comment pouvait-il n’arriver qu’en ce milieu d’après-midi ? Notre jeune homme répondit par un sourire, guettant la réaction de sa mère.

  • Ah, je sais ! J’ai entendu un avion… Mais c’est dangereux !

Elle s’inquiétait facilement pour ses enfants. Elle-même ne prenait jamais l’avion, pour ne pas risquer de laisser deux orphelins… Sous des traits délicats, sa mère cachait sa solitude de veuve.

Mais la surprise fut rapidement délogée par la joie :

  • Tu me fais plaisir, tu sais ?
  • Moi aussi je suis heureux de te retrouver, maman, répondit-il.

Il guetta pour voir si sa grand-mère débouchait de l’arrière boutique, car elles travaillaient toutes deux ensemble pour ce commerce. Elle ne tarda pas à se montrer, douce elle aussi, dans l’embrasure de la réserve. On aurait dit que ces deux femmes échappaient aux rides que les pages douloureuses de leur histoire pouvaient laisser présager.

Il avait renouvelé ce voyage plusieurs fois, en s’arrangeant avec des pilotes amateurs de l’aérodrome des Ajoncs, et il avait trouvé une entente : arrivé sur place, il remettait au pilote une caisse d’araignées en échange de ses services.

Après ces quelques années d’absence, le Gros Vert s’était arrangé pour revenir sur l’Île d’Yeu. C’était son lieu, son histoire, son jardin intime délimité par l’océan, celui qui vous protège et qui vous isole. Là, il avait exercé son métier chez plusieurs patrons avant de prendre une affaire.

Il y eut d’abord l’Hôtel de l’Océan. Il y composait ses menus, faisait les recettes qui lui plaisaient, et se faisait livrer les commandes qu’il avait passées sur le port le matin auprès des commerçants du marché.

  • Quels poissons aujourd’hui ?

Pour le pot-au-feu de la mer qu’il avait créé, il lui fallait plusieurs espèces de poissons, qui se tiennent bien à la cuisson : le merlu, le sabre, la dorade, le thon…   Ce temps du marché le matin le mettait en forme : il se sentait au cœur de la vie insulaire.

Le gros Vert serait resté chez l’hôtelier s’il n’avait eu du fil à retordre avec les enfants du patron, que le père avait décidé d’associer à l’affaire familiale. Les deux jeunes avaient raté leurs études, et ils n’étaient guère disposés à faire tourner la boutique, mais escomptaient en tirer bénéfice les bras croisés dans les cuisines en médisant sur leur vieux. Pour notre homme, c’en était trop.

  • Et pourquoi vous ne l’empoisonnez pas, votre père ? Ça serait plus vite fini et vous auriez ce que vous voulez : l’héritage !

Il bouillait de voir des jeunes aussi calculateurs, tandis qu’il songeait à son propre père qu’il n’avait jamais connu, ou si peu. Cela l’avait poussé à chercher d’autres restaurateurs qui pourraient l’embaucher.

Il avait été pris comme cuisinier à l’Auberge du Moulin. Le Gros Vert avait gagné leur confiance. Le lieu était réputé, et les familles islaises les plus aisées venaient régulièrement s’y attabler. Seulement le patron avait un goût prononcé pour le vin de ses hôtes et tentait quotidiennement de le faire partager à son employé. À neuf heures, au démarrage de la journée, le patron avait déjà servi un verre pour son cuisinier : un blanc sec pour se mettre en route. Celui-ci, avec la jovialité qui le caractérisait, à l’image de sa mère, prenait le verre et dès que le patron avait le dos tourné, il versait le vin blanc dans l’évier sans en avoir bu goutte. Mais souvent, l’état du patron l’amenait à des situations délicates. Ce dernier ne jaugeait plus les proportions, et la mesure n’y était pas.

Un jour, il arriva avec une poignée de coquilles Saint-Jacques. Notre cuisinier savait bien que cela n’était pas suffisant, mais il n’y eut rien à faire pour que le patron retourne en chercher.

  • Mais enfin, comment voulez-vous que j’honore les commandes habituelles des clients avec ce que vous rapportez ? -s’emporta le bonhomme.
  • Ça le fera -répondit le patron.
  • C’est vous qui le dites, mais moi je suis aux cuisines, et je sais que ça ne suffira pas !
  • Ça le fera, mon petit, vous ferez ce qu’il faut, j’vous dis.

Ça le fit… Notre employé divisa, divisa, et divisa encore. El la patronne revint aux cuisines furieuse, excédée par toutes les plaintes des convives dans la salle. Son mari n’était plus là : il gérait la soirée dansante dans la salle municipale. Elle s’en prit donc au cuisinier. C’en était trop, une fois de trop ! Celui-ci défit son tablier, le jeta à la patronne et hurla :

  • Il va m’entendre, croyez-le !

Ce fut la fin. La suite de la partie, il la jouerait autrement.

Alors le Gros Vert fit naître sa propre table, qu’il baptisa Le Clipper : juste derrière le port, à deux pas du grouillement de vie qui dure tout l’été, et une bonne partie de l’avant et l’après saison.

Sur le petit arpent de l’Île d’Yeu, on vit ensemble, on se connaît, on se côtoie tous les jours ; on se jalouse donc, aussi… Et la réussite d’un des leurs, d’origine modeste, dérange. Les regards sont pesants d’arrières pensées. Qu’importe ! Au Clipper toute une génération de touristes avait pris ses marques. Notre chef apportait fraîcheur et invention, et il se liait facilement d’amitié. A sa table, des gens de tous horizons, des personnalités discrètes, des parisiens bon ton, et quelques Islais, même si bon nombre sur l’Île préféraient une cuisine plus traditionnelle.

On reconnaissait son talent à travailler les produits de la mer, qu’il choisissait lui-même : on l’appela pour créer de nouvelles gammes à la Conserverie du Port. Gourmand, bon vivant et acharné au travail, Le Gros Vert accepta.

De six heures à minuit, il oscillait entre la préparation des fumoirs pour le thon à la Conserverie sur le port, les achats pour le restaurant auprès des commerçants, la cuisine au Clipper à midi et le soir, la fermeture… sans répit. Une année harassante, d’accord. Pas deux !

On espérait le garder à la Conserverie, et bien sûr il choisit le restaurant. C’était son affaire et sa liberté.

La table du Clipper affichait complète l’été, et se réduisait à peau de chagrin l’hiver… Le Gros Vert gagna finalement quelques pas vers la mer et s’installa sur le port. Il choisit sa tournée : il fit de sa table un bar. Son Clipper était pour tous. On pouvait y croiser le Christ, le Pape, le Diable ou Casque à Pointe, monsieur Maalouf et même de Vieilles Berniques jaillies d’une tablée enjouée d’Islais.

Lieu de rencontres, lieu de retour de pêche, aussi… mais il restait le maître des lieux. Que survînt une altercation : la bonhomie cédait la place à un ordre sans détour. « Pas de violence chez moi. Dehors ! » De vieux Islais en prirent ombrage mais ne pipèrent mot. Les règles étaient claires. Les tournées de débarquement des thoniers passaient chez lui aussi, avec la distribution des salaires des marins. Mais il était fini le temps où la solde y passait et la fierté aussi, en retrouvant tard et à grand peine le chemin de la maison, sans le sous et le bidon plein.

Les amis du Clipper firent germer un festival et l’Île s’en empara.

  • On pourrait faire venir des artistes pour nous et pas uniquement pour les touristes, tu crois pas ? A l’automne on est moins dispersés ! -C’est une femme du continent installée sur l’Île pour enseigner au collège depuis… -ça remonte, déjà!- qui lance l’idée des Vieilles Berniques à la cantonade.
  • Eh bien chiche, on s’organise et on accueille dans les bars du port !

Depuis, chaque année à Toussaint, des voix rauques ou chaudes emplissent toujours les lieux et les espaces se bondent.

A deux pas, sur le même quai, il y avait encore l’épicerie de sa mère : une filiation et un compagnonnage. Un veuvage et une solitude habitée… de nombreux amis de l’île et du continent. Car le Gros Vert est devenu une figure ogienne : on l’a vu en photo sur le quai pour une expo de visages de l’Île. On croyait un marin tout droit sorti de son caboteur ou un irlandais surgissant d’un pub.

Aujourd’hui, l’enseigne du Clipper n’apparaît plus au dessus des dalles de l’ancien quai qui formait sa terrasse. L’affaire est vendue à un jeune fils de famille, et le bar, rouvert à présent, est encore sans nom. De même, l’épicerie de sa mère n’existe plus. Et celle-ci, de son sourire affable, ne réchauffe plus les jours plus sombres qui font faire le gros dos pour laisser passer la tempête : elle a fait son grand Voyage.

Pour le Gros Vert, seuls restent les beaux jours. Le plaisir immarcescible d’une rencontre à une terrasse sur le quai. Des amitiés partagées autour d’un café qui participent à la vie du port, comme un poumon qui respire dans une créature jaillie de l’océan…

^ ^ ^

Du sentier près de la Pierre Tremblante où il s’est arrêté, le Gros Vert se dirige à la lueur de sa lampe vers le petit port de la Meule et se pose devant la chapelle des Marins, en haut de la falaise. En marchant il vient de se remémorer les liens avec son île, et il aperçoit une lueur dans la maison du poète Guégan, de l’autre côté de la passe. L’émotion lui rappelle une strophe du poème appris en classe primaire où « l’enfant à la conque » entend cette voix depuis la Dunette juste en face :

Que notre existence est donc abandonnée et lente

En ces lieux où nous vînmes nous reposer d’agir

Dans chaque soir le grillon rafraîchissant qui chante,

Et la nuit si belle qu’on ne voudrait pas dormir.[1]

Mais les hivers reviendront. Longs et brumeux, gris et froids, seuls et tristes. Et le cordon ombilical tendu par les navettes du Conseil Général lui semble ténu… C’est décidé, il va partir.

Lorsque l’homme qui regardait les lumières annonce sa décision à son unique frère, celui-ci se met en colère : comment peut-il quitter SON île, LEUR île ? Insensé ! Pourquoi ? Pour aller où ?

Mais c’est vrai, beaucoup ont aussi eu envie de la quitter. Et quand les choses changent, quand on se marie, quand sa femme est en activité à Port-Joinville et que toute sa belle famille ou presque est sur l’île, on s’y ancre.

Ses filles y reviendront.

Son frère aussi.

(Cette nouvelle est inspirée d’une histoire vraie, avec l’accord de la personne ogienne,

mais les faits, les lieux et les personnages ont été modifiés.)

[1]     Paul Saint Armel, dit Marc-Adolphe Guégan (poète ogien, 1891-1959) Oya-Insula ou L’enfant à la conque, Editions Albert Messein, Paris, 1923, p. 13