L’interdiction

L’interdiction

Le 31/12 /2010 : sous la présidence Sarkozy, un arrêté interdit de boire de l’alcool et de lancer des pétards sur la voie publique…

Le 30/06/2014 : Le maire de Nice Estrosi interdit l’utilisation de drapeaux étrangers pendant la durée de la coupe du monde de football…

Le 31/12/2014 : à Orléans, 120 euros pour être en cellule de dégrisement …

Et …

                                        L’INTERDICTION

Jacques Panthier

 

Il était vingt deux heures quand ils arrivèrent dans les faubourgs de Bordeaux. Le brouillard avait ralenti leur progression et s’épaississait rendant leur avancée plus incertaine encore. Simon proposa à Jean de le déposer, il était presque arrivé et il aimait le brouillard qui rendait la ville plus secrète, plus belle. Jean avait encore au moins une heure de route à faire avant de pouvoir se reposer, il n’avait pas faim, le repas de midi s’était éternisé et dans l’ambiance, il avait repris du rôti et des pommes de terre au four et pendant le trajet avec Simon, ils avaient fait grand tort au gâteau creusois que Rosalie leur avait donné au cas où ils auraient un petit creux pendant le voyage. Jean accepta de laisser son ami au bord de la ville avec la promesse qu’il l’appelle le lendemain. Simon et son sac à dos s’enfoncèrent dans la nuit et furent avalés par le brouillard.

Sur le pont Chaban-Delmas, les halos des réverbères fractionnaient la lumière. Simon releva son col. L’humidité fraîche de l’air le pénétrait, c’était bon. Il tourna quai de Bacalan, à droite rue Achard et bientôt rue Delbos où il louait un petit appartement au deuxième étage d’un immeuble modeste et bruyant. Simon n’aimait pas se retrouver seul chez lui, d’ailleurs il n’était pas chez lui dans cet endroit impersonnel, froid et déprimant. Il poussa la porte du café à l’angle de la rue Blanqui et se sentit tout de suite bien. Son ami François fumait dans un coin en lisant ses cours.

« Ah ! Te voilà enfin, camarade !

Simon se déchargea et se laissa choir dans le rouge de la banquette. Il aimait ce bar en formica et simili.

_Jean m’a emmené jusqu’à l ‘avenue Thiers, je suis transi, je vais prendre un grog, et toi ? Un demi ?

_Alors cette pêche ? J’ai l’impression que tu sens la Creuse, qu’elle s’est accrochée à tes semelles.

_Non, mais je t’assure, c’était vraiment bien de sentir qu’on est important pour les autres qu’on est attendu, nécessaire au groupe. Des fois, c’est un peu lourd cette appartenance, mais j’en ai besoin.

_Tu me fais peur avec tes raisonnements d’un autre âge et puis je suis là.

La fraicheur du brouillard dehors, la chaleur de la fumée de cigarette, tout collait aux vêtements dans une teinte gris-bleue incertaine et familière.

_Tiens, pendant que tu retrouvais ta tribu, un meurtre a été commis près d’ici, dans la cité Tirepois : une grosse femme morte sans coups, sans blessure, dans sa chambre au bas de son lit, le visage crispé dans un affreux rictus, paraît il. »

Simon s’étonna, renversa son verre, en commanda un autre et rentra dans la froideur de sa nuit.

Les ciels espérés de Novembre derrière la fenêtre sans rideaux étaient toujours absents, la brume ne s’effaçait qu’en fin de matinée, le vent prenait alors la place avec par intervalles réguliers une pluie légère qui densifiait un peu plus la lumière grise ambiante. Simon devait se dépêcher pour attraper le 22 qui l’emmenait vers son école d’ostéo. Il avait suivi cette voie à cause ou grâce à une grand mère « guérisseuse » qui lui avait transmis le don pour les foulures et autres reboutements. Depuis il se sentait investi d’une mission, héritier d’une tradition qui le dépassait et l’obligeait. François arriva comme d’habitude en retard, très remarqué par les filles qui lui trouvaient dans son costume trop grand et usé, ses chaussures aux lacets défaits et son visage osseux à la barbe clairsemée un charme littéraire troublant.

_ « Tiens, j’ai pris sud-ouest, ils parlent de la morte_

_quelle morte ?

_celle dont je t’ai parlé ! »

Simon rangea le quotidien dans son cartable et continua à somnoler en cours d’hygiène.

« Le meurtre d’une personne de sexe féminin, 35 ans, pose des problèmes sans réponses aux policiers de la B.C4. Cette personne a été retrouvée nue dans sa chambre, les bras serrés sur la poitrine. Des traces de griffures sous la plante des pieds semblent justifier la position fléchie des membres inférieurs. Les voisins affirment qu’ils ne lui connaissaient pas de relations, qu’ils n’ont rien vu mais qu’ils ont entendu un long moment une femme qui riait à perdre haleine. »

Le café, à l’angle de la rue Blanqui était le seul refuge du quartier. Depuis ce meurtre, les plus folles suppositions l’animaient. Simon avait lu l’article rapidement, ce qui décevait François pour qui l’événement était source de questionnements : ni vol, ni viol, pas d’arme et si près, si près que l’assassin se cachait peut être encore dans cet homme au regard inquiet, solitaire au comptoir.

Les matins brumeux n’apportèrent pas de nouvelles du crime de la cité Tirepoix François oublia. Simon était préoccupé par l’image d’une jeune femme rousse qu’il avait aperçue en conversation avec une élève de l’école et cette interrogation répétée agaçait François le soir au « Bar de la lune » jusqu’à cet événement extraordinaire : « Cours du chapeau rouge, un homme de 40 ans a été retrouvé mort dans son bureau, la barbe dans la bouche et le pantalon souillé. Les voisins interrogés n’ont rien remarqué d’anormal sauf vers 18h 30 une inquiétante crise de fou-rire.»

Les statues de Montaigne et Montesquieu n‘avaient pas le sourire en ce matin ensoleillé de la foire à la brocante sur l’esplanade des quinconces. Les baraquements avaient humanisé cette place qu’on traversait habituellement en baissant la tête. Simon avait suivi son ami qui pour parfaire son image cherchait une vieille besace. Dans les allées, les conversations abordaient le même sujet et si les hommes plaisantaient sur l’orgasme ultime d’une mort joyeuse, les femmes ressentaient le ridicule d’une fin pathétique et convulsive. Chacun se souvenait des séances de chatouillements de l’enfance où, exténués, au bord de l’apoplexie, on suppliait la cousine ou le cousin bourreau d’arrêter le supplice. « Vous savez, ils n’ont qu’à l’attraper et lui faire subir le même sort ! ». La place qui avait accueilli le mois précédent la foire aux plaisirs devenait la place de la foire aux angoisses. François s’intéressait aux nouvelles, vraies ou fausses. Simon n’aimait pas en parler ni que son ami relate les dernières rumeurs.

Le bal bœuf au rocher de Palmer, en soirée, rassemblait des polyartistes intermittents comme aurait pu dire Bernard Lubat, batteur, accordéoniste, chanteur, inventeur de musiques, Michel Macias, son accordiola accompagné de deux guitares et Fouad Achkir percussionniste chanteur et les étudiants du conservatoire pour une soirée à danser et voyager toutes générations et cultures confondues. Ce fut dans cette nuit emportée dans un tourbillon de rires et de danses incertaines surgies du fond des mémoires et réinventées qu’il la vit, dans une espèce de contredanse sur une ligne féminine face aux hommes, pâle et rousse sur cette animation en noir et blanc. Quand vinrent les valses Simon se noya :

« Voulez vous essayer de danser avec moi ?

_Je veux bien, mais je ne sais ni bien parler, ni danser répondit elle.»

Elle était encore plus légère, aérienne, irréelle avec son visage pointilliste, sa longue chevelure fauve, ses lèvres pastel. Son sourire simple et innocent, ses yeux gris bleus rehaussés d’une petite touche de jaune à la base de la pupille l’attiraient vers des profondeurs inconnues. Simon lui marcha sur les pieds plusieurs fois, ce qui les amusa de manière infantile. Elle s’appelait Ellen.

_Je suis ici pour améliorer mon français, je veux être professeur en Irlande.

_Je vous trouve très belle, murmura Simon.

_Comment dîtes vous ? Simon dut répéter.

_Oh ! Vous êtes très gentil, mais je trouve les françaises très jolies avec comme vous dites …du chien ?

Simon aurait voulu arrêter le temps là dans cet instant d’éternité mais les valses cessèrent, chacun repartit vers son territoire ami où Simon n’écoutait plus François. Heureusement, leurs regards se retrouvèrent, Simon y perçut un encouragement pour l’inviter à nouveau. Ce garçon lui avait dit qu’elle était belle et ce soir, elle le croyait. Ils dansèrent sur des musiques traditionnelles ou le scat, le jazz se mêlaient, se mariaient, se répondaient. Il lui dit des banalités, qu’il était creusois, que sa région ressemblait un peu à l’Irlande sans la mer. Il se sentait extraordinairement bête de faire de telles comparaisons. Elle le trouvait charmant, il la trouvait rêvée. Quand elle quitta le bal avec son amie, il l’embrassa sur les joues et ses lèvres effleurèrent la fraîcheur de ses lèvres, sa tête était en feu.

La semaine qui suivit fut épouvantable, le vent lacérait les visages, les dos voutés glissaient le long des vitrines vers des refuges lointains. Les cours d‘ anatomie servaient d’édredon sonore aux pensées errantes de Simon. Le soir, il retrouvait son ami au café de la lune où des fantômes fatigués s’accoudaient par deux au zinc, parlaient fort, prenaient la pause et dans un élan commun et réfléchi, se lançaient dans la nuit pointue.

« Tu viendras avec moi, jeudi soir ?

_Où ça? demanda François,

_tu sais bien, je te l’ai dit cent fois, j’ai donné rendez vous à Ellen jeudi au « Little Havana »

_Que veux tu que j’y fasse ?

_il paraît que c’est très sympa on boit, on mange et on apprend à danser la salsa, Ellen vient avec une copine et on serait ensemble.

_Non, mais tu me vois, ça ne me dit rien les danses latino et puis, je ne vais pas regarder et baver devant vos roucoulades en essayant d’être drôle pour la copine.

François, de toutes façons, était un garçon énigmatique, bien que soucieux de son apparence, il ne cherchait pas à séduire et restait pour Simon secret et indépendant.

_tu sais, il paraît qu’une vidéo circule sur le meurtre de la dame de la cité Tirepois.

_Non, et alors, qu’est ce qu’elle dit cette vidéo ?

_je ne l’ai pas vue, mais il paraît qu’on y voit de très près une grosse femme rouge et nue qui rit aux éclats, suffoque, hoquète, se tord, se vrille, tombe de son lit en éclatant de rire : morte.

_c’est bizarre, quand même !

_bizarre, je vous assure mon cher Simon que vous avez dit bizarre, bizarre, comme c’est étrange…

_pauvre type ! Je me barre. A demain ! Réfléchis pour jeudi, pour une fois sois sympa ! »

Comme prévu, Simon se retrouva seul au « little Havana » en compagnie d’Ellen et Amélie. Le lieu était assez original en rez-de-chaussée d’un immeuble sur le cours du chapeau rouge : des tables, un bar en bois exotique et au mur des affiches dans tous les sens, un éclairage enflammé sur des peaux surexposées, des conversations de foirail, et des mojitos plein les verres. Au sous-sol, une grande cave gavée de musique cuivrée avec des tables autour d’une piste de danse. Ils s’étaient assis près des danseurs aux raideurs balbutiées et d‘autres extravertis en représentation. Ils goutèrent aux tapas aux crevettes à l’ail, au porc mariné aux épices, écrasèrent les branches de menthe fraiche dans leurs verres et s’enflammèrent. Un couple faisait une démonstration sur la piste et leur ballet nuptial ressemblait à une lutte pour la vie et l’amour. Puis tous se mirent en ligne, levèrent les bras, les ondulèrent, basculèrent leurs bassins, libérèrent leurs énergies primitives sensuelles et sexuelles. Ce soir, tous larguaient les amarres des sols continentaux pour s’aventurer dans le ventre de l’ile maternelle de « little havana ». Simon et Ellen dansaient au milieu des autres, chacun dans sa bulle laissait exprimer son corps désarticulé jusqu’à ce qu’un bras autoritaire reprenne la taille de leur proie et la phagocyte dans des cuisses enserrées. Ils parlèrent peu, juste quelques bouts de phrases lancés comme des éclairs de trompette. La conversation de leurs étreintes suffisait à leur bonheur. « Little Havana » les avait emportés loin dans un ouragan tropical chaud et humide que la nuit bordelaise gomma d’un revers de porte ouverte. Ellen et Simon n’arrivaient plus à se séparer, la présence d’Amélie et le froid les obligèrent à trouver vite un nouveau rendez vous.

« Diane Arbus à la base sous marine, ça vous dit samedi aprem ? Lança Simon pris au dépourvu. Ellen fut rassurée, Amélie adorait la photographie et Simon avait trouvé un prétexte pour retrouver Ellen avant que le manque ressenti dans la poitrine ne brûle aussi sa tête. Il avait eu cette idée à cause d’une affiche dont le regard du personnage marginal sur la photo carrée l’avait bouleversé. Aussitôt seul, il avait trouvé comme d’habitude que c’était une mauvaise idée, qu’il aurait pu trouver autre chose de plus joyeux et surtout un lieu où il aurait pu être plus près d’Ellen. Il rentra dans son hivernal appartement et s’endormit douloureusement.

L’intérieur avait pris une lumière floue et sablée, le brouillard s’était déposé lourdement et durablement sur la ville. Simon ne savait pas si Ellen prendrait la ligne B ou C pour venir à l’expo, il décida de passer par la rue Dellos, puis par la rue des étrangers. La base sous marine était un abri colossal, de construction allemande, très critiquée pour sa destination et sa massive construction en béton. Elle fut sauvée de la destruction pour diverses raisons, et devint comme le disaient les esthètes, « tendance ». Le lieu culturel aussi imprévu qu’improbable, la froideur et la masse du bâtiment échoué sur des bassins auraient pu servir de décor à une BD de Tardi. Simon perdu dans ses pensées et en avance sur ses invitées pénétra dans le hall. Pourquoi n’avait il pas demandé le numéro de portable d’Ellen ?ou celui d’Amélie ? Il aurait pu les attendre à la station du tram, les filles aiment bien qu’on les presse parfois, mais non, il ne pouvait pas, cela aurait pu être prématuré, il n’y avait pas si longtemps qu’il la connaissait, mais d’un autre côté son attachement soudain nécessitait un lien constant, au moins connaître son numéro, envoyer des SMS pas trop, mais pour lui dire… C’est sûr, il lui demanderait tout à l’heure il ne pouvait plus attendre. Ce numéro serait déjà un peu d’Ellen, une possibilité de lui parler, de l’entendre, de la voir, il pourrait embrasser son image, ses messages, lui dire, oui c’est ça, lui dire qu’il l’attendait, que c’était Elle… Il le fallait, qu’il n’ait pas peur de lui, de sa réaction à elle. Tout à l’heure, il la prendrait dans ses bras, il l’embrasserait longuement, même devant son amie. Amélie et Ellen ne vinrent pas à la base, Simon était accablé, il quitta le bâtiment vers dix sept heures pour rentrer chez lui anéanti.

Le dimanche matin, François entra dans la chambre.

« Tu étais avec Ellen, hier soir ?

_non, elle n’est pas venue à l’expo répondit Simon un peu agacé par la question.

_tu sais il s’est passé quelque chose de terrible, il faut que je te dise, je ne sais rien, mais une jeune femme a été retrouvée noyée dans un bassin à flots près du bar de « la dame de Suzhou » mais bon je n’en sais pas davantage. »

La jeune femme ne s’était pas noyée, mais elle était morte dans d’horribles spasmes, la mâchoire luxée. Balancée dans l’eau on avait d’abord cru à une noyade accidentelle mais les examens montrèrent qu’il s’agissait d’une mort semblable aux précédentes. Cette jeune femme était irlandaise.

Simon fut très vite convoqué par le commissaire Porphyre qui était remonté jusqu’à lui par l’intermédiaire d’Amélie. L’entretien fut assez étrange, presque amical. L’interrogatoire portait sur les études de Simon, les cours d’anatomie, le système nerveux. Simon se sentait mal à l’aise, répondait maladroitement à des questions insignifiantes, mais dont il devinait le dessein. Comment pouvait il être soupçonné, lui qui aimait Ellen ? Bien sur, il habitait près de la cité Tirepois, mais il n’était pas là lors du premier meurtre. Le commissaire le rassura sur ses intentions, Simon en fut profondément blessé.

« Je ne suis pas venue avec Ellen comme prévu, J’ai préféré vous laisser seuls, Ellen était tellement heureuse de te revoir. Amélie sanglotait, Simon était perdu. Amélie s’accusait, Simon se flagellait.

Les jours suivants apportèrent des éléments nouveaux, d’abord une vidéo du deuxième meurtre montrant un homme assis à son bureau, riant aux éclats, avalant sa barbe en se pissant dessus, mais aussi un cas semblable à Reims, un autre avec les côtes cassées à Luxueil les bains. La France était inquiète, les policiers désorientés. Simon ne fut plus soupçonné mais son état s’aggravait, il n’assistait plus aux cours, se renfermait dans son misérable studio et devenait agressif avec François.

Les enquêtes n’avançaient pas, la multiplication de meurtres identiques, la propagation de jeux morbides incitèrent le gouvernement à prendre une décision aussi étonnante qu’absurde : l’interdiction. Il était interdit de rire après 18 heures ou de participer à des jeux hilarants. On dénonça même certaines personnes qui riaient trop fort ou trop tard. Les cinémas passaient des rétrospectives de Bergman, Murnau, Eisenstein ou Kieslowski, les humoristes n‘ affichaient plus leurs spectacles, la France prédisposée s’enfonçait dans une morosité règlementaire et circonstanciée.

Simon amaigri vivait et ressassait sa culpabilité, la vie maintenant lui semblait dérisoire, l’amour sublime et sublimé d’Ellen laissait un gouffre dans lequel Simon aimait se perdre. François inquiet pour la santé de son ami, proposa de l’emmener dans une petite maison que ses parents possédaient à Saint Sauveur sur l’île d’Yeu.

 

La traversée au départ de port Fromentine fut mouvementée. Le bateau « L’Espérance » qui assurait la liaison entre La Barre De Monts et Port Joinville était un peu chahuté par une houle modérée. En ce début d’avril, le flux et le reflux des touristes n’avaient pas commencé. François reconnaissait beaucoup de passagers. Les conversations atténuaient le choc des vagues contre la coque, cette ambiance inhabituelle dans les transports en commun rappela à Simon ses voyages en train avec ses parents entre Felletin et le Chambon sur Voueize quand il allait rendre visite à sa grand–mère Angèle. Chaque sujet, léger ou grave, politique ou météorologique était un espace ouvert où chacun pouvait entrer pour enrichir l’échange d’une anecdote ou d’une plaisanterie, même le contrôleur participait en actualisant les nouvelles. Le malaise provoqué par les mouvements du bateau était raisonné par la durée de la traversée et les rapports libres et chaleureux, c’était comme un retour au pays. On s’entassa à huit dans le taxi, on parla encore plus fort :

« T’es là pour quelques jours, François ?

_non, je pars demain, mais Simon va rester un peu. »

Quand il descendit la rue Richelieu, Simon pensa à une île grecque. Le taxi tourna à droite rue Georgette et s’arrêta. La rue était composée de maisons basses juxtaposées, blanchies à la chaux que venaient égayer des portes à impostes et des volets pleins aux couleurs rondes et enfantines.

« Notre voisin s’appelle Eugène, quand j’étais enfant j’ai cru que c’était un familier alors je l’ai appelé tonton, je continue de l’appeler tonton Eugène. Tu verras, tu pourras lui demander tout ce que tu veux, il est veuf, était marin sur un thonier et a été malade en bateau toute sa vie. Tu as des vélos dans l’appentis, des commerces au bourg et l’île pour compagnie. »

Eugène vint frapper au volet trois jours plus tard. Simon enfila un pull trop grand et un pantalon trop long et se présenta brouillon devant le voisin.

« J’ai préparé du merlu pour midi, je sais ce que je dois savoir sans t’embêter, avance toi don pour midi, et puis t’as une lettre. »

Mon cher petit,

François est venu nous rendre visite dès qu’il t’a quitté. Nous voulons te dire que nous sommes prêts de toi, que si tu as besoin, si tu veux que l’on vienne te retrouver, dis-le nous, quand tu voudras tes parents seront là. Je t’en prie, pense à nous, à ta petite sœur, redis toi chaque jour, chaque moment, que nous t’aimons et sommes profondément touchés par ta souffrance. L’île d’ Yeu sera sans doute le refuge dont tu as le plus besoin. François m’a dit ce qu’elle peut t’apporter et nous en sommes réconfortés. Quand tu en auras envie, quand ton chagrin te laissera un peu de temps écris nous, téléphone si tu peux. J’ai préféré t’écrire parce que tu pourras lire cette lettre quand tu voudras et la relire pour que chaque mot te redise notre affection et notre soutien.

Tes parents qui t’aiment.

Simon se prépara un peu et dut faire la conversation, ce qui ne fut pas très difficile car au bout de la table, la maquette d’un thonier à voile « la marie augustine » était en voie d’achèvement, il restait une couche de peinture à passer sur la coque : trois bandes horizontales, bleue, blanche, rouge. Des dioramas aux mers vertes et aux cieux étoilés racontaient des aventures fantastiques.

Peu à peu, il s’habitua à ce voisin, à ce soleil nouveau, à ces journées plus longues, un jour en vélo, il partit de l’église vers la Meule et bloqua net à la sortie du virage devant la beauté et l’harmonie du petit port. Ce qui le remplit alors était un peu comme un état de grâce, une émotion profonde qui l’envahissait et l’apaisait, un rapport physique maternel. Ce moment s’ancra dans sa mémoire. Il se souvint de l’endroit précis où il mit pied à terre et chaque fois qu’il revint il retrouva cet état de plénitude première et primitive.

Eugène lui dit un jour « ça fnasse ». Il comprit que c’était une subtilité de la langue régionale qui ne signifiait ni pleuvoir, ni bruiner mais une espèce d’intermédiaire. Il partit donc dans le gris bleuté en direction, comme le panneau Michelin en lave émaillée l’indiquait, de l’anse des Fontaines, de l’anse des Soux et de la grotte des Soux. Le miracle se produisit encore sur le chemin caillouteux : au maquis épineux impénétrable faisait suite la lande rase, douce, ronde que les falaises rocheuses protégeaient de l’immensité océane. En face de l’anse des Fontaines, parfaite dans sa sauvage harmonie gardée par les sentinelles de la pointe de la Tranche, il opta pour la gauche, découvrit sans les connaître le grand vilain des vieilles, la tortue avant de voir sur une proue de sous –marin appelée mauvaise plate en raison de sa forme et de sa cyclique immersion, un jeune homme seul, face à l’infini. Une canne à pêche retenait toute sa concentration et par trois fois de l’écume menaçante il ramena de vifs poissons argentés. Le garçon disparut derrière la falaise infranchissable et apparut vingt mètres plus haut sur le sentier. Leurs regards se croisèrent, ils ne surent que dire et ne dirent rien. Il disparut dans les ajoncs et les prunelliers. Simon revint les jours suivants, le pêcheur par moments tournait la tête vers lui, un jour, il lui fit signe de le rejoindre en montrant la voie périlleuse qu’il avait empruntée. Ils ne parlèrent pas, Simon apprit à pêcher les loubines à marée montante dans les rouleaux menaçants. Simon n’était plus seul, son double s’appelait Mathieu.

Une lettre de sa mère donna des nouvelles d’un pays lointain :

Simon, mon chéri,

Tes parents et ta petite sœur pensent à toi chaque jour et te redisent notre espoir de te retrouver bientôt. Prends le temps que tu voudras, ton chagrin a besoin de ce temps pour te rendre le souvenir vivant de ton amour, ne le repousse pas, tu as connu une jeune femme merveilleuse, dis toi qu’elle t’apporta beaucoup, que tu as eu le bonheur de la rencontrer et qu’elle restera en toi toujours. Mais, je parle et peut être t’agace un peu.

Ici, la vie continue comme tu ne peux pas deviner, il est toujours interdit de se réunir, il arrive parfois que l’on entende un rire, tout le monde s’interroge et certains dénoncent leurs voisins. L’ambiance générale est maussade, la France semble écrasée par cet interdit. Bien sur, il y a eu encore des événements graves dans le sud-est et en Belgique si bien que nous serions prêts à accepter cette décision, tu vois où nous en sommes arrivés. Une résistance s’est organisée à Brassac les Mines en Auvergne où des habitants ont dégagé des galeries de mines obstruées pour venir passer de bons moments, ça n’a pas duré, les entrées ont été définitivement condamnées. Jeudi dernier, nous avons vu sur la triste télé un beau reportage sur l’île d’Yeu qui reste inféodée et résiste. On y a vu des cafés dont l’un « l’espadrille » je crois, montrait des gens assis sur des bancs devant de grandes tables et se prenaient aux épaules en chantant et se balançant. C’était très émouvant. Nous n’avons pas vu les paysages mais un maire déterminé : « l’île d’Yeu a la vocation d’être un refuge et restera fidèle à sa vocation, notre situation géographique nous permet d’être différents et nous le resterons », j’aurais voulu l’embrasser mon cher petit, nous sommes fiers et tranquillisés. Tes parents qui t’aiment.

PS : Frédéric Lopez ferait une émission « Bienvenue en terre inconnue »sur l’île d’yeu avec Jean-Pierre Bacri, en as tu entendu parler? »

Parfois, Mathieu et Simon s’aventuraient à Port Joinville pour voir les bateaux, symboles de départ ou d’un ailleurs ou les âmes ne portent pas de croix. Un soir, un tableau de Degorce, « la vague » déferla dans la vitrine de la galerie de l’île. Simon fut subjugué par cette toile. D’évidence, l’origine du monde, c’était ce tableau, l’énergie, la lumière, tout l’art était contenu dans ce tableau. Mathieu disait qu’il la connaissait cette vague, qu’elle était par là, en montrant la cote ouest. Gaby, le propriétaire les fit entrer et leur montra Rigaud et Nassivet, tous deux si différents et si justes dans leur lumière, l’un avec une île inondée de soleil du sud et l’autre noyée jusqu’à la non figuration dans une lumière voilée. Mathieu traina Simon contre un vent fort à la pointe de Gournaise et ils reconnurent la vague du tableau. Puis Simon voulut revenir en ville pour acheter le livre des peintres de l’île d’yeu et une boite de couleurs. La jeune femme derrière la caisse de la maison de la presse en rendant la monnaie lui dit :

« avec votre copain, les gens vous appellent les taiseux de l’île, vous devriez faire le concours de la nouvelle, je suis sùre que vous avez plein de choses à dire ». Simon regarda le beau visage à la Louise Brooks qui lui souriait et perdit pied.

 

A l’Aretin et à tous ceux qui comme lui sont morts de rire.