Margot

Margot

Margot

Dominique Durand

 

 

Port Joinville, Île d’Yeu

15 août 1999

Des effluves capiteux et sucrés de pommes d’amour, de barbe à papa. Des concerts de cris de détresse s’élevant d’un train fantôme. Des manèges colorés et bruyants tournant à plein régime. Nous déambulions au milieu de cette foule bon enfant, nonchalante qui descendait l’allée principale de la fête foraine tandis que montait en contresens une liesse générale.

Margot et moi avions seize ans. C’était l’année de notre insouciance, celle aussi de notre liberté d’adulte qui pointait là-bas, à l’horizon, juste devant nous. Un quinzième été sur l’île où mes parents possédaient une maison de famille qui avait accueilli, en son temps, des générations d’oncles et tantes, de cousins et cousines, avant que ma mère, fille unique, n’en devienne l’héritière.

Margot et moi. Une grande histoire. Elle était aussi rebelle que j’étais sage, aussi exubérante que j’étais réservée, aussi rieuse que j’étais taciturne. Deux personnalités bien différentes. Nous représentions l’antithèse de ce lien qui nous unissait indissolublement puisque nous étions sœurs.

Sœurs jumelles.

Margot avait harcelé nos parents pour qu’ils nous autorisent à venir seules à cette fête foraine. Elle exultait d’être arrivée à ses fins. Une glace torsadée était venue mourir sous notre palais, des autos tamponneuses nous avaient secouées comme de vieux pruniers, le grand huit nous avait allègrement saoulées. Ce soir-là, une certaine ivresse s’était emparée de la candeur de nos jeunes esprits, puis, au détour d’une allée, une roulotte avait attiré son attention : « Irma, la célèbre voyante vous dira tout sur votre avenir ».

  • Ça te dirait Marie de te faire tirer les cartes ?
  • Non Margot, j’ai toujours un peu peur de ces gens qui fouillent votre vie pour vous donner, au bout du compte, les mêmes banalités.
  • Allons, ne fais pas ta chochotte, on est là pour s’amuser, non ? Laisse-toi aller, c’est moi qui régale !

Une tignasse neigeuse qui encadrait un ovale de visage buriné par le poids des années, des prunelles sombres qui brillaient au fond d’orbites crevassées, l’occupante des lieux ne m’inspirait pas confiance. Je m’installai malgré moi sur le plaid poussiéreux, étalé sur la banquette, qu’elle me présenta. Non, je n’étais pas bien fière. Probablement qu’elle le sentit et ne s’attarda pas sur mon cas :

  • C’est une petite vie bien sage qui t’attend Marie, un gentil compagnon, deux enfants, c’est ce que tu souhaites non ? Tu n’aimes guère les surprises, n’est-ce pas ?
  • Si vous le dites, répondis-je bêtement avant de me relever, mal à l’aise.

Elle tira ensuite quelques cartes, prit précautionneusement les mains de Margot. Son regard changea aussitôt, s’emplit d’une certaine gravité :

  • Ton destin n’est pas ici, jeune fille, déclara la voyante d’une voix chevrotante, presque troublée.
  • Ah bon, répondit mon insolente de sœur. Et il est où alors ? Loin de l’île, loin de la Vendée ?
  • Ce n’est pas ce que j’ai dit, répliqua-t-elle un ton au-dessus. Il est plus proche que tu ne l’imagines et très, très loin à la fois.
  • Mais ça ne veut rien dire ! s’énerva Margot. Franchement, c’est tout ce que vous pouvez me révéler ?
  • C’est tout oui. Un jour viendra où tu comprendras mes prédictions. Oui, un jour prochain, tu peux me croire.

Frustrée, ma sœur se leva d’un bond sans daigner lui accorder un dernier regard. Nous nous apprêtions à quitter la roulotte quand la vieille femme nous interpella :

  • Attendez !
  • Qu’est-ce que vous voulez encore ? protesta Margot.

Elle extirpa d’un coffret deux pendentifs et nous les tendit. J’examinai le mien. Il représentait un petit lutin espiègle qui se balançait au bout d’un lacet noir. Margot observa le sien, à l’identique :

  • Merci, mais ils sont affreux, ne croyez surtout pas qu’on va les porter pour vous faire plaisir !

La bohémienne lui empoigna sèchement les mains, puis riva ses yeux dans les siens, l’air grave, comme pour exiger une attention plus soutenue :

  • Vous êtes liées toutes deux par votre gémellité, c’est vrai, mais il faut que tu saches, belle effrontée, qu’un jour ça ne suffira probablement pas. Penses-y ! Peut-être qu’à ce moment-là, le lutin te sera d’un quelconque secours.

Effrayée par le ton et l’insistance de la diseuse, Margot acquiesça et murmura un léger remerciement en guise de conclusion, avant que nous ne quittions définitivement l’antique roulotte.

***

Jeudi 3 juillet 2014

Quand le dernier caboteur de la journée me déposa sur le quai de Port Joinville, je respirai avec une petite appréhension la brise côtière chargée d’embruns salés, sous les apostrophes des mouettes piailleuses, des goélands, qui me rappelèrent aussitôt mes plus belles années sur l’île.

J’ouvris silencieusement les volets bleus du mas familial que le soleil emplit de vie. Une bouilloire fumante réanima les essences enfouies de ma boule de thé. Je m’installai à l’arrière de la maison, sur la terrasse protégée d’un délicieux écrin de verdure et baignée par le parfum d’une haie galopante de chèvrefeuille. Les roses trémières devant moi ressuscitaient le temps d’un été, comme jadis.

La bâtisse n’avait pas changé non plus. Même large table campagnarde qui invitait au partage, mêmes rideaux de taffetas, même mosaïque de carreaux blancs et bleus s’alignant symétriquement au-dessus de l’évier de faïence ivoirin. Je n’avais que de bons souvenirs de cet endroit jusqu’à cet été 1999.

Trois jours après la fête foraine, Margot disparut. Puis vint l’inquiétude, l’appréhension, l’affolement, les secours déployés, l’île fouillée dans ses moindres recoins, les sauveteurs inspectant les criques, les récifs et les plages ceinturant l’île. Les lointaines réminiscences de cette descente aux enfers ravivèrent en moi une plaie béante, cuisante, qui, je le savais, ne se refermerait jamais. D’ailleurs, j’étais venue sur l’île pour me séparer de cette maison qui me rappelait trop les jours heureux que je n’avais plus, que je n’aurais plus. Un stupide accident de la route avait fauché mes parents il y avait trois ans. Seule héritière, j’avais pris la bonne décision, j’en étais sûre. Celle de proposer à l’agence qui la louait depuis toutes ces années de la racheter. J’étais ici dans cette unique intention.

Ma grand-mère était une des dernières dentelières en activité à Challans. J’y séjournais parfois pendant les vacances. Je prenais plaisir à l’observer, de longues heures durant, sur son métier à fuseaux. Un peu philosophe, elle disait qu’au fond, la vie n’était qu’une dentelle, tantôt fine et jolie, tantôt grossière et disgracieuse, que l’on tissait, jour après jour, au gré de nos rencontres et de notre courte existence ici-bas, et qu’il fallait particulièrement soigner les fils, fragiles et essentiels, qui nous unissaient à nos proches. Je n’avais jamais négligé ceux de mes amis, ni ceux des miens. C’était la vie qui avait rompu sans préavis le fil le plus important à mes yeux : celui de la sœur qui me manquait tant aujourd’hui.

Quelques pas dans la maison vide. Je visai l’escalier qui accédait aux chambres, puis le deuxième, plus court, qui desservait des combles aménagés où nous entreposions nos petits secrets. Le local, exigu et poussiéreux, était interdit aux touristes de passage. Je cherchai la clef sur mon trousseau et déverrouillai la porte vermoulue. L’odeur de renfermé imprégnant les lieux, attestant leur triste abandon, me prit à la gorge. Au travers de l’œil-de-bœuf à l’extrémité du réduit, le soleil filtrait, révélant un vieux tapis roulé, des cartons de livres au rebut, nos vélos d’enfants, un parasol mutilé. Je repérai aussitôt la vieille malle de bois où Margot et moi dissimulions ce que nous appelions alors nos trésors. Le couvercle gémit à l’ouverture, écharpant au passage les délicates toiles d’argent des principales occupantes des lieux, des araignées aux pattes aussi fines que des fils de soie. Je retrouvai en vrac nos bracelets péruviens achetés au petit marché, nos plus beaux coquillages glanés sur la grève, un cerf-volant publicitaire, un jeu de jokari.

« Elle aimait se promener seule, parfois au bord des rochers, elle a probablement dû chuter, avait conclu l’officier de police qui dirigeait l’enquête. Vous savez, la mer ne redonne que rarement ce qu’elle prend. Nous avons tout tenté, vous pouvez en être sûrs. Je suis désolé. »

« Disparition inquiétante sur l’île d’Yeu. Malgré les imposants moyens mis en œuvre, Margot l’adolescente n’a toujours pas été retrouvée. D’après nos sources, après une semaine des faits, les gendarmes se montrent très pessimistes. » titrèrent les journaux à l’époque.

Le rappel du visage candide et si lointain de ma sœur fit poindre une larme que j’effaçai de mon index tout en refermant le lourd couvercle.

Deux points lumineux.

Minuscules lucioles.

En sursis.

Qu’est-ce que… j’ai rêvé ?

Je soulevai à nouveau le battant qui fit crier la charnière mangée de rouille et l’aperçut. Le pendentif. Plutôt mon pendentif et les yeux phosphorescents du petit lutin qui semblait m’interpeller. Je l’empoignai, presque précieusement. Margot portait le sien, le jour de sa disparition. Je l’avais tant maudit ce lutin qui m’avait privé de ma sœur, de mon intime double quelques jours après son acquisition. Je décidai malgré moi d’en parer mon cou en sa mémoire avant de filer me coucher.

Je me réveillai en sursaut, baignant dans une sueur inhabituelle, au cœur de la nuit. Le lutin blotti entre mes seins me fixait de ses yeux encore lumineux. Je pris peur et voulut l’extraire de mon cou. C’est alors qu’une voix mystérieuse résonna dans ma tête. Une voix que j’avais volontairement radiée de ma mémoire et qui revenait à la charge, tel un carillon entêtant, et qui me cloua sur le lit :

  • Ça fait bien longtemps Marie !

Je sursautai, cherchant maladroitement des mots qui ne venaient pas :

  • Margot ? Margot ? C’est… c’est bien toi ? Où es-tu ?
  • Marie, quel plaisir de t’entendre ! Jamais je n’aurais cru que ce soit possible.
  • Margot, où es-tu ? Tu n’es pas… morte… ?
  • Non Marie. Je sais, je regrette, j’aurais dû revenir, j’aurais dû vous dire…
  • Margot, je suis ta sœur ! Où es-tu ? Que t’est-il arrivé ? J’ai besoin de savoir, je ne comprends rien ! Je rêve, c’est ça ? Bien sûr, ça ne peut être que ça.
  • Non, tu ne rêves pas, je t’assure.
  • Ta voix qui résonne dans ma tête comme si l’on y avait implanté un haut-parleur. C’est impossible !
  • Je t’assure que non Marie, tu ne reconnais pas « ma » voix ? Bien sûr que c’est moi qui te parle !
  • Si bien sûr. Mais alors… où puis-je te… te rejoindre…

Un silence insupportable me répondit tandis que les yeux du lutin s’étiolèrent doucement.

  • Margot, je t’en prie ! Ne me laisse pas s’il te plait ! Ne t’en va pas ! Dis-moi où tu es ! Margot ? Margot ?
  • La réponse… résonna sa voix lointaine, fuyante, la réponse est entre… entre tes doigts…

***

J’avalai un café sans conviction le lendemain matin, devant les papiers du notaire. Ce cauchemar, puisqu’il ne pouvait s’agir que d’un cauchemar, avait laissé des traces sur mon visage endeuillé de vilains cernes bleutés. D’humeur chiffon, je regardai le lutin qui m’avait fait cette mauvaise blague.

« La réponse est entre tes doigts ». Si je n’avais pas rêvé, qu’aurait-elle pu vouloir me dire ?

  • Entre tes doigts, la réponse est entre tes doigts…

Je répétai plusieurs fois ses dernières paroles. Par le plus grand des hasards, mon regard glissa ensuite sur le dépliant touristique étalé à l’extrémité de la table. Il indiquait les sites préhistoriques à découvrir sur l’île. « Pierre de La Roche aux Fras, le Chien à l’Affût, Dolmen des Petits Fradets ou Farfadets ».

Je considérai alors mon petit lutin et d’un coup, une fulgurante évidence m’apparut. Il n’était qu’un, qu’un farfadet facétieux lui aussi. Mon sang ne fit qu’un tour. Sans attendre, j’attrapai ma robe de lin légère et l’enfilai à la va-vite. Je courus, cheveux au vent, jusqu’au dolmen niché au cœur de cette lande côtière que j’avais si souvent arpentée.

Il était là devant moi, massif et baigné des doucereux limbes de brume matinale, luisant sous un soleil encore timide. Je me moquai éperdument de l’interdiction d’approcher et avançai. Les yeux de mon farfadet s’illuminèrent à nouveau.

Oh, mon Dieu !

Je me baissai pour passer sous le mégalithe. Le pendentif, devenu soudainement chaud, me brûla la poitrine. L’adrénaline dispensée par la peur cadença un peu plus mon cœur qui lançait sans mon assentiment des jets de sang bouillonnant à l’assaut de mes tempes bourdonnantes. Je sortis, en me courbant, de l’autre côté du monument de granit. La brume fine et blanchâtre m’accompagnait toujours et renvoya, là, juste devant, mon image. Une simple projection. Un étrange hologramme. Non, ce n’était pas moi, pas vraiment. Je le compris aussitôt, à l’instant où une fontaine impromptue de larmes fit vaciller ma vue avant de la dérober.

Elle était là, devant moi.

Telle une apparition.

Elle était là, devant moi.

Enrubannée de nappes cotonneuses.

  • Margot, c’est toi Margot ?

Elle ouvrit les bras, je m’y réfugiai sans une hésitation. Je posai ma tête sur son corsage dentelé. Sa peau était chaude et tremblante. Je perçus son odeur qui ressuscita des myriades de souvenirs dans mon esprit tourmenté. Elle prit ma main, sans un mot, puis m’invita à la suivre. La lande n’avait pas changé, mais le petit village portuaire que je distinguais au loin m’était inconnu.

  • Où sommes-nous Margot ? demandai-je.
  • Tu ne reconnais plus Port Joinville ?

Des bateaux d’un autre âge débarquaient à même la jetée de pierre leur pêche du matin. Des hommes d’apparence rustres, curieusement accoutrés, allaient et venaient aux sons d’invectives parfois grossières. Face au port, je discernai l’enseigne d’une taverne devant laquelle deux chevaux étaient attachés. Une grosse dame, que je supposai être la tenancière des lieux, sortit, un balai à la main, et héla un des marins pêcheurs.

  • Je ne comprends pas ? murmurai-je.

Je dévisageai Margot. Les années n’avaient pas altéré son visage, mais l’avaient juste remodelé, plutôt gracieusement. Des traits fins et doux où venaient se perdre des yeux sombres, brûlants d’une passion vive que je sentais toujours intacte. Je lui posai mille questions auxquelles elle ne répondit pas. Elle m’entraina, silencieuse, sur les hauteurs, au-devant d’une petite masure au toit de chaume. Mon regard passait de la bâtisse battue par les vents, au port grouillant en léger contrebas.

  • Port Joinville a bien changé, déclara-t-elle. Comment trouves-tu celui de 1814 ?
  • Comment dis-tu ? 1814 ? Ce n’est pas possible ?
  • C’est ce que je me suis dit moi aussi quand je suis passée sous le dolmen, cet été-là. Je n’étais pas très bien à cette époque, tu le sais. Non, pas vraiment bien, pas à ma place parmi vous, un peu révoltée et insoumise même. Tu peux en témoigner, non ? La diseuse de bonne aventure m’avait prédit un destin proche et lointain. C’était elle qui avait raison, c’est ainsi qu’il s’est présenté à moi.
  • Ça ne se peut pas… Impossible.
  • J’ai pensé la même chose en suivant le même trajet que toi aujourd’hui. Une autre île, avec juste deux cents ans de différence. J’y suis arrivée en 1799. J’étais comme toi tout à l’heure, sur la lande, apeurée, puis il est apparu et m’a demandé si j’avais besoin d’aide.
  • Qui ça ? Qui est apparu ?

Elle s’approcha de la masure. Un garçon blond, solidement charpenté, avec de grands yeux clairs qui lui conféraient d’emblée une évidente sincérité et un charisme envoûtant, s’avança.

  • Je te présente Amaury, mon mari, et Jules et Louise, mes enfants.

J’embrassai timidement le solide gaillard qui m’offrit son sourire, serrai dans mes bras une fillette timide aux yeux curieux et un petit garçon qui m’ausculta de la tête aux pieds, puis me retournai vers ma sœur :

  • Pourquoi, pourquoi n’es-tu pas revenue nous dire ? Surtout à moi, à ta jumelle ! J’aurais compris. Nous t’avons pleurée Margot comme tu n’as même pas idée. Papa et maman ne s’en sont jamais vraiment remis. Tu n’imagines pas comment nous avons souffert !
  • J’y ai pensé, je t’assure. Ça me crevait le cœur de ne pas vous prévenir, de vous dire que ma vie était ici, que je le sus à l’instant où j’y pénétrai. Dès que je vis Amaury, je sus qu’il serait l’homme de ma vie. Jamais vous ne m’auriez crue, jamais vous ne m’auriez laissée ici. Ce n’était pas dans l’ordre des choses, ce n’était pas ma véritable place, ma véritable époque. Non Marie, vous ne m’auriez pas compris.
  • Comment est-ce possible, une fenêtre ouverte sur un autre temps, ainsi, en parallèle du nôtre ?
  • La légende du dolmen, je pense. Amaury m’a raconté son histoire. Il a été érigé pour la sépulture d’un mage, le mage Ardoban qui vivait sur l’île bien avant l’avènement de notre seigneur Dieu. C’était un homme influent, respecté et très puissant. Les siens ont voulu lui offrir une digne sépulture, à la hauteur de ses pouvoirs qu’on prétendait surnaturels. Il repose sous la pierre centrale. On a souvent relaté des évènements mystérieux aux alentours de cet étrange monument. Certains prétendent que les soirs de pleine lune, de petits lutins dansent sur la pierre en mémoire du grand homme qu’il était, d’où son nom de dolmen des Fradets. Sans doute l’esprit de ce vieux mage rode-t-il encore ici pour permettre ce sortilège incompréhensible.
  • Sans doute Margot, sans doute…

Je passai la journée entière avec ma sœur et sa petite famille. Elle m’entraina au vieux château qui avait encore plus fière allure en ce temps-là. L’île n’avait pas tant changé que ça et ses habitants, comme aujourd’hui, me parurent conviviaux et solidaires, comme la plupart des iliens. Je la laissai à son existence peu commune en lui promettant de revenir la voir, de temps à autre, si le farfadet m’y autorisait. Le sien dormait jour et nuit sur sa poitrine, et me rattachait à elle, par l’entremise de cette étrange bohémienne, pour toujours. Je lui promis également de ne plus quitter le mien, jamais.

***

Ce soir-là, encore bouleversée des derniers évènements, je me rendis à Port Joinville, pris à l’assaut par les premiers touristes de la saison. Quelques commerçants se partageaient l’artère principale. Je m’en éloignai rapidement. De toute façon, je n’avais pas le cœur aux emplettes, et puis la nuit tombait. J’empruntai une ruelle un peu plus sombre pour le retour et la croisai à nouveau, la roulotte de madame Irma et ses promesses chimériques.

Je grimpai les quelques marches de bois et frappai. Elle semblait m’attendre. Elle sourit en m’apercevant et me fit installer sur un plaid rouge d’Andrinople, celui même où je m’étais assise il y avait tout juste quinze ans. Une enfant, au teint clair rehaussé d’une abondante tignasse de jais bouclée, me fixait :

  • C’est ma petite fille, dit-elle, la relève. Un jour, elle prendra ma place, c’est le destin de notre famille.
  • Vous saviez pour ma sœur ? demandai-je simplement.
  • Je savais qu’elle aurait un destin peu commun. Je n’ai été que l’initiatrice de ce destin.
  • Il m’a fait beaucoup de mal, vous savez ?
  • Je sais, je sais. Mais quelque part là-haut, il était écrit et nous n’y pouvons rien. Désormais, ton esprit va enfin être apaisé. À toi de trouver ton chemin à présent, ça ne saurait tarder, puisque tu es prête. Il est à des lieues de cette île, c’est certain, je peux te l’affirmer, mais garde ta jolie maison aux volets bleus, reviens-y de temps à autre. Cette île fait partie de toi maintenant. Oui, au même titre que ta sœur jumelle, vous êtes liées, intimement, toutes deux.

Elle me raccompagna peu après à la sortie en me tendant une carte :

  • Va maintenant, tu la liras un peu plus loin, murmura-t-elle.

Je fis quelques pas, guidée par mille étoiles d’or qui scintillaient dans le silence de la nuit, puis m’arrêtai sous la lueur d’un réverbère à l’ancienne. J’extirpai de mon sac la carte de bristol. La première face était à l’effigie de la diseuse de bonne aventure. En second plan, y figurait la roulotte dessinée au fusain. Je la retournai. Sur l’autre face, quelques lignes étaient tracées d’une belle écriture calligraphiée. Je les lus à voix basse, religieusement :

« Les iliens ne le savent que trop bien, aucune frontière ne suffit à entraver leur liberté.

Mais cette liberté, si chère à chacun de nous, n’est pas celle qu’on nous lègue à notre naissance, avec son lot d’illusions et de désillusions, mais celle qu’on a le courage de suivre sans fléchir, sans trahir notre noble destin. »

Ainsi parlait le mage Brug Ardoban, mon aïeul.

                                                                             Irma

Je restai de longues secondes immobile, hébétée, puis rangeai la carte dans mon sac avant de rejoindre la maisonnette aux volets bleus. Je déchirai les contrats de vente éparpillés sur la table et grimpai sereinement à l’étage. Je me glissai entre des draps accueillants. Le lutin malicieux, un brin indécent, se faufila entre mes seins. Je l’enserrai de la main.

Un sommeil aguicheur m’attira dans ses filets. Je m’y abandonnai sans aucune retenue. Le lutin s’embrasa alors, vermillonna ma poitrine sans que j’en prenne conscience. Mes rêves m’embarquèrent et me déposèrent près de mon inséparable sœur, pour un nouveau voyage. Par-delà cette étrange dimension qu’est le temps, par-delà mon île, par-delà cette île d’Yeu si chère à mon cœur désormais, pour toujours.

***

  • Marie ?

Je sursautai et ouvris les yeux avant de les refermer aussitôt. Le soleil au zénith me rappela alors que je n’aurais pas dû m’offrir à lui sans ombre protectrice. Mes paupières lourdes d’un sommeil interrompu s’écartèrent doucement. Elle était là, sur la plage, campée sur ses deux jambes à peine voilées d’une jupe transparente, affublée d’un haut jaune acidulé que je jugeai du plus mauvais goût. Elle était là, juchée sur son impudence, sourire aux lèvres :

  • Tu ne devineras jamais quoi ? Ça y est, on l’a notre première soirée seules. Je n’ai pas lâché le morceau et j’ai bien fait. Maman a capitulé, c’est d’accord. Ce soir on va s’éclater à la fête toutes les deux ma vieille. Qu’est-ce que t’en dis ?
  • Je… balbutiai-je… comment ça la fête… quelle fête ?
  • Enfin Marie ! La fête foraine à Port Joinville ce soir ! Ça fait des jours qu’on en parle ! Tu n’as pas l’air dans ton assiette, t’aurais pas dû t’endormir au soleil, ça ne te réussit pas. Alors, qui c’est la meilleure ? Qui c’est ? Qui c’est ?

Étourdie, je me relevai sur mes coudes. La mer bleue miroitait au loin, derrière une plage déserte. Une brise légère me ramena progressivement à la réalité. La mise au point de mes yeux, hagards et rebelles à l’effort, s’affina. Margot m’apparut plus nettement, habillée de l’insouciance de l’adolescence qui lui seyait si bien.

  • Ça n’a pas l’air de te plaire ? poursuivit-elle. Enfin ! Il y aura sûrement des tas de mecs sympas là-bas. C’est sûr, nous allons pouvoir nous amuser et faire des rencontres incroyables.
  • Sans doute.
  • Tu as vraiment l’air bizarre. Je ne comprends pas. Qu’est-ce qui t’inquiète enfin ? Je suis certaine que cette soirée va bien se passer. Tu ne crois pas, Marie ?
  • Si Margot, bien sûr. Bien sûr, c’est évident. Il n’y a pas de raison de s’en faire… Il n’y a aucune raison.

Non, aucune…