Mes aventures et celles de Lima ou Improbable genèse

Mes aventures et celles de Lima ou Improbable genèse

MES AVENTURES
ET CELLES DE LIMA
ou
IMPROBABLE GENÈSE

François Malo

 

A ma femme,
à Michèle et Jean-Paul,
à Jo, Zette et les autres,
à mon île.

 

Les voiles dansaient devant la fenêtre entrouverte dans une langueur exotique. Vautré dans mon petit canapé deux-places que des années de mauvais usage avaient défoncé, une jambe sur un accoudoir, l’autre traînant au sol, je ne pensais à rien. J’observais cet étrange ballet diaphane en savourant l’obtention récente d’un diplôme de journalisme. A dire vrai, mon bonheur était contenu, teinté d’un peu d’amertume et de désolation, à l’instar de celui que l’on éprouve à l’arrivée d’une longue et éprouvante randonnée, semée de périls divers : l’essence de l’expédition est le voyage lui-même, bien plus que l’arrivée.

Cette certification, je l’avais obtenue non sans mal, n’accordant aux études que le temps indispensable. Je rêvais beaucoup d’une brillante carrière de reporter que j’avais imaginée dès la fin de l’école et qui soudainement me paraissait inaccessible. Mes condisciples s’étaient jetés sur les places vacantes, certains ayant adressé aux employeurs potentiels plusieurs centaines de curriculums, mais on comptait sur les doigts d’une main, les postes qui, par chance, auraient pu devenir prestigieux. Moi, je n’avais envoyé aucune lettre de candidature, convaincu que le destin se chargerait du reste et, pour l’heure, je me contentais de cette illusion.

Lima paressait autant que moi. Lima, c’était mon chien ; un petit terrier qui, un beau jour, venu de nulle part, s’était réfugié chez moi. Elle – c’était une chienne en fait – s’était introduite dans l’immeuble et je l’avais trouvée blottie dans un coin du palier. Nous nous étions adoptés d’emblée. Toujours la providence.
Je l’avais baptisée du nom de Lima, sans vraie raison. Je terminais, à cette époque, la lecture de Long cours de Simenon et mon esprit vagabond errait de pays lointains en lieux d’outre-mer. J’avais pensé à « Mali », mais il m’avait semblé que « Lima » sonnait mieux.

Et donc nous étions là, quasi comateux, à attendre l’aventure dans un kot bruxellois, un de ces petits logements au confort douteux que les étudiants, en Belgique, s’arrachaient parfois à prix d’or. De cette fenêtre de mansarde, on contemplait les toits et, à certaines heures, les avantages de la voisine du deuxième en face, que des persiennes peu ajustées proposaient généreusement au regard. Pour bénéficier de l’un de ces spectacles, toutefois, il eut fallu se lever de cette paillasse temporaire, ce qui, à ce moment précis, n’était pas dans mes intentions.

L’instant d’après, la décision était prise. J’irais au devant des événements. Il me fallait une destination lointaine, en rupture avec les banalités continentales. Une île, évidemment. Pas trop loin tout de même ; à la mesure de mon budget étriqué.

Fébrile, tout à coup, je farfouillais quelques guides de voyages idoines, entassés dans les amoncellements de livres et revues qui constituaient ma documentation… Yeu, l’île d’Yeu : voilà qui était bien.

Le train d’abord, en gare du Midi. Une odeur de chocolat embaumait le quartier et un éléphant barrissant devant trois palmiers et une pyramide, au fronton d’un bâtiment gris, annonçait l’équipée lointaine. Paris, changement de gare. Nantes, l’autocar, la route côtière, Fromentine. La route était longue.
J’étais accoudé au bastingage d’un petit cargo côtier. En route pour l’aventure !
La mer était belle. Une petite brise du noroît rafraîchissait un soleil dardant.

Nous accostâmes à la tombée du soir.

Dès l’aube, je me mis en route. L’appareil photographique en bandoulière, le carnet de notes et quelques crayons bien taillés et encapuchonnés, assurés au fond de mes poches. Je tenais d’un vieux marin les vertus insoupçonnées de cet instrument d’écriture rudimentaire et de sa mine de graphite. Sa trace résistait tant à l’eau de mer qu’aux effets destructeurs des rayons solaires. Éternel, disait-il, comme le diamant, son proche cousin.

Lima me suivait fidèlement. Elle n’avait jamais connu la laisse. Je la croyais fière de la confiance que je lui accordais et elle me le rendait bien.

Le jour se levait dans un ciel aux couleurs des hortensias. Pour cette île magnifique, ce camaïeu de bleu et de rose s’imposait presque. Du pied d’une tourelle à feu, tout au bout d’une jetée, j’assistais au spectacle antinomique  de l’aube : une aquarelle de tons clairs, tendrement changeante, sur une mer de bitume aux reflets d’acier.

Tout ce que m’avait décrit ma logeuse – une femme solide, rompue à une vie exigeante, mais charmante et loquace – se confirmait. Le long des quais, plusieurs cotres avaient accosté, déchargeant leur butin poissonnier. Je m’étais arrêté un instant devant l’un d’eux, ému par ce jeune garçon, aussi maigre que courageux, traînant de lourds cageots sur le pavé luisant. Il avait peut-être quatorze ans. « Henri, attrape ! », lui avait beuglé un compagnon d’équipage en lui balançant une tête de thon. Et le gamin riait, de bon cœur, car seules ces farces lourdaudes constituaient les jeux d’une enfance que les nécessités de la vie lui avaient déjà volés. Je ne pouvais m’empêcher de songer aux milliers de fois que ce gosse reprendrait la mer, inconscient du risque de chaque sortie. La légèreté des facéties et la pesanteur du drame : cynique dualité de la vie.

Machinalement, je lisais, sans les fixer, le nom des bateaux. « Les Six Frères », « La Madelon »… des appellations chargées d’un sens énigmatique. Ici, on hissait, halait, délestait des fileyeurs, des caseyeurs, chargés, pour certains, de poisson à hauteur de pavois. Sur les appontements, on chargeait, qui une charrette à bras, qui un camion plateau. Plus loin, un marin à la vareuse barbouillée donnait un coup de peinture sur une réparation. Hormis les points de ragage et leurs coulées de rouille, les coques et apparaux étaient soignés. S’il restait un fond de pot, avais-je appris, on en repeindrait un volet. Mais les embarcations primaient toujours. Et elles étaient innombrables ; un invraisemblable embrouillamini de mâts, de cornes et d’autres vergues barraient l’horizon.

Un vacarme aussi étourdissant qu’inattendu me sortit de mes pensées. Un chalutier venait de négocier le produit de sa pêche et la sirène invitait les ouvrières à rejoindre, au plus vite, les conserveries, à telle enseigne que l’activité dans l’île ne s’arrêtait pratiquement jamais.

J’avais jeté un dernier regard sur un petit groupe de ramendeuses œuvrant sur la rive à quelques mètres à peine d’un dundee, mort, échoué, avant de m’arracher à ce microcosme fascinant.

Le soleil maintenant, encore bas, révélait des flots vert jade. Intuitivement, nous partîmes vers l’ouest, longeant les usines. L’Ouest me paraissait convenir, plus que toute autre direction, à l’aventure. L’Ouest : une certaine idée de l’avenir et de l’inconnu ; le soleil ne s’y était pas encore levé ; les événements semblaient ne pas encore s’y être réalisés. Nous marchions d’un pas décidé vers le destin.

Dépassant les derniers bâtiments, le brouhaha du port s’estompait rapidement et nous nous retrouvâmes à deux, Lima et moi. La petite route, de pierrailles et de cendres damées, longeait la côte et semblait déserte, à perte de vue. Il avait plu, la nuit précédente, mais le revêtement permettait de marcher au sec. Les plages de sable fin se succédaient, en alternance avec de petites dunes sur lesquelles d’innombrables végétaux se disputaient la survie. Je reconnu, au passage, l’oyat, l’euphorbe et la giroflée, bien incapable d’identifier aucune autre espèce. Que ne m’étais-je davantage intéressé aux cours de botanique de mon adolescence…

Nous croisâmes une jeune fille. De loin déjà, j’en avais observé la silhouette élégante : jupe longue à plis creux, flottant au vent, chemisier ajusté pudiquement dissimulé sous un grand châle de laine, un fichu sur la tête. Arrivée à notre hauteur et tandis qu’elle hâtait le pas, je l’avais arrêtée en l’interrogeant poliment sur un étrange mégalithe que je venais d’observer au bord du chemin. Relevant la tête, 41 je ne l’écoutais pas, subjugué par son rayonnement, tandis que déjà elle s’éloignait en s’estompant dans le contre-jour.

Nous nous regardâmes Lima et moi, égarés et méditatifs, pour regagner lentement la réalité. Un petit glapissement m’invita à poursuivre ma quête.

Nous nous étions amusés de l’étrange jeu d’une horde de goélands se laissant paresseusement porter au rivage par le ressac, avant de prendre un envol groupé vers le large comme pour échapper au péril de quelques brisants affleurants. Et le manège recommençait, incessant, dans un vacarme d’indescriptibles raillements, comme des cris amusés d’enfants à la foire.

Plus loin, d’autres volatiles de la même espèce se reposaient – ou guettaient –dans un silence immobile, sur une plate-forme rocheuse. Etrangement, tous, sans exception, étaient tournés vers l’ouest, becs au vent et têtes relevées. Fallait-il qu’ils soient là pour me rappeler ma mission !

Il était près de midi lorsque nous arrivâmes en vue des bâtiments du sémaphore. Depuis le visage d’ange que j’avais laissé filer précédemment, je n’avais plus rencontré de congénère et j’éprouvais un soudain sentiment d’inhabituelle solitude. Mais j’allais enfin, peut-être, glaner quelque événement intéressant et pragmatique susceptible d’alimenter mon reportage.

Trois bâtiments faisaient face au large, le plus grand d’entre eux surmonté d’une tour et d’une antenne gigantesque. Je devinais que celui-là devait être le siège de l’activité et je m’y dirigeai sans hésitation. La porte, ouverte, m’invitait à entrer mais j’y frappai, poliment mais avec détermination, avant de franchir le seuil. Mon appel n’ayant reçu aucune réponse, je frappai derechef en lançant un grand « Bonjour ! Y’a quelqu’un ? ». Comme le silence absolu me répondait toujours, je m’engageai d’initiative dans le seul passage conduisant, de toute évidence, vers une chambre de travail. Les lieux étaient déserts et l’absence de tout bruit y était oppressante. Les téléscripteurs mêmes, les postes de télégraphie et de radiophonie se taisaient. Mon pressentiment fit place à de l’inquiétude alors que je découvrais des câbles électriques arrachés et des fils sectionnés. Je fis volte-face, reprenant le couloir, visitant à la hâte les autres pièces, local de détente, commodités, réduit … tous désertés. Je pris l’escalier conduisant à la chambre de veille, dans la tour ; elle aussi était vide. J’étais anxieux.

Au dehors, je repris d’un seul coup une profonde bouffée d’air bienfaisante. Le bon sens m’enjoignait de retrouver mon calme mais je me sentais brusquement seul au monde et dépassé par la situation. Je fis rapidement le tour des autres constructions qui, visiblement, n’étaient pas occupées. La plus petite bâtisse comportait un haut mur, face au large, supportant quatre cornes de brume prêtes à dialoguer avec un éventuel navire de passage et, faute de mieux, avec une imposante balise noire et jaune, sur un récif, à quelques encablures. Le bouillonnement des flots et l’approche subite de quelques nuages sombres ajoutaient au tragique. Je scrutais les alentours ; il n’y avait âme qui vive. Un petit abri en maçonnerie m’avait échappé, à deux cents mètres peut-être. J’y courus, dans l’espoir d’y trouver de l’aide. Lima sautait tout autour de moi, trouvant ce jeu des plus intéressants.

L’abri était minuscule mais semblait bien entretenu. Lorsque j’y parvins, la porte, à nouveau, était entrouverte. J’y cognai littéralement du poing tout en la propulsant vers l’intérieur. Une table, une chaise et, profondément assoupi à en juger par le ronflement titanesque, un homme en uniforme des douanes affalé dans un coin. Je tentai de l’éveiller, sans succès. Mes inquiétudes se confirmaient. J’abandonnai le malheureux et j’étais déjà à l’extérieur quand j’aperçu une pelote de chiffon blanc et les débris d’un flacon, brisé sur la caillasse, dont l’étiquette intacte révélait le contenu évaporé : chloroforme.

Je n’avais plus de recours immédiat, sinon de rejoindre le phare, à un petit kilomètre vers le centre de l’île. Mais la lande étant peu appropriée à la course, je fis le choix, plus judicieux me semblait-il, de prendre le chemin côtier.

Le temps tournait rapidement en ces lieux. Des nimbostratus obscurcissaient maintenant le paysage et la mer s’était assombrie. Lorsque le ciel déprime, la mer, dans sa tristesse, s’efface dans une douloureuse homochromie. Le brouillard, venant de l’horizon, gagnait la côte. L’instant manquait de charme et me bouleversait. Paradoxalement, je tenais peut-être mon histoire.

A nouveau, je me pressais. Les cornes de brume, silencieuses jusqu’alors, avaient repris leur service.

A peine m’étais-je remis en route que la chance me sourit : un véhicule automoteur était à l’arrêt à une courte distance. Cet heureux hasard tombait à point nommé et sans crainte, je m’approchai de la fourgonnette. Un homme se tenait au volant et me regardait fixement. A l’évidence, il m’avait vu arriver dans le rétroviseur et me dévisageait maintenant, impassible. Son visage de glace, olivâtre, aux yeux sombres et aux sourcils noirs, à la joue gauche marquée d’une profonde balafre, m’était d’emblée hostile et je regrettais mon empressement irréfléchi. De toute évidence, je n’avais pas à me trouver là. Que n’aurais-je dû associer la présence de cette voiture aux choses étranges que je venais de découvrir ?
J’aperçus, sur le siège passager, un pistolet de gros calibre, un Luger Parabellum comme j’en avais vu au cinéma. Je bafouillai une question insignifiante et inaudible et sans en attendre la très incertaine réponse, je m’éloignai, m’attendant au pire.

Je mourrais de peur. J’étais littéralement glacé et traversé d’une fulgurante douleur le long de l’échine tant ma frayeur était grande, mais rien ne se passa. Mes pas incertains reprenaient peu à peu de l’assurance quand bien même, pas un instant, je n’osais me retourner. Quand je fus à peu près sûr que le relief et les méandres du chemin me dissimulaient à la vue de cet inamical individu, je pris rapidement un sentier de traverse pour me retrouver à l’arrière d’une roche curieusement fragmentée, au bord de la falaise, et de laquelle je pouvais voir sans être vu. Peut-être aurais-je dû prendre mes jambes à mon cou mais mon insatiable curiosité, pour l’heure, m’en empêchait.

Des hommes couraient et s’activaient sur la plaine jouxtant la fourgonnette. Je ne les avais pas aperçus auparavant tant j’avais été tourmenté par ce regard de jais. Ils semblaient transporter et disposer de petits fûts à plusieurs endroits visiblement choisis avec soin. Puis, chacun d’eux s’y posta discrètement, accroupi, dans une indéfinissable attente. Le temps passait, lentement, quand le silence fut troublé par un imperceptible vrombissement de moteur venant des airs.

J’avais oublié le sémaphore abandonné, le douanier anesthésié et l’idée de rejoindre le phare, dont les occupants, de toute évidence, avaient été, aussi et très certainement, neutralisés. En revanche, je me saisis de mon petit appareil photographique dont je n’avais pas fait usage jusqu’à présent.

Un petit avion aux couleurs fades et dépourvu d’immatriculation passa soudainement en rase-motte, très approximativement dans l’axe de la plaine, pour reprendre immédiatement de l’altitude. A cet instant, des feux vifs et colorés, aveuglants, semblables au scintillement de certaines fusées de détresse, explosèrent littéralement des fûts. Je pris quelques clichés, ménageant ma pellicule qui ne m’autorisait que douze prises de vue quand déjà l’aéroplane repassait, parfaitement positionné cette fois, larguant au passage deux sacs volumineux qui rebondirent lourdement sur le sol avant de s’immobiliser. J’avais immortalisé ce moment dans ma petite boîte noire et je jubilais, naïvement.

Tandis que le monomoteur s’éloignait, les feux s’éteignaient et les sacs étaient transportés vers le fourgon. En quelques instants, le véhicule passa à ma hauteur, tandis que je prenais bien soin de me déplacer autour de mon rocher providentiel afin de ne pas être repéré.

Dans mon trouble, j’étais innocemment heureux. J’imaginais mon papier à la une d’un grand quotidien. Un hebdomadaire ou un mensuel de renom en acquerrait les droits et ma réputation en serait assurée. Mais il en fallait davantage désormais et mon reportage ne pouvait s’arrêter là. Ma célébrité se mesurerait à l’aune de mes découvertes.

Je ne craignais plus rien. L’ennemi était devant moi et je le poursuivais. La proie avait muté en prédateur. J’étais journaliste-enquêteur, reporter-détective. Je repris la piste que j’avais quittée précédemment dans la direction qu’avait empruntée le petit fourgon. Par endroits, la pierraille était pauvre et la terre affleurait ; encore boueuse des pluies récentes, elle était fraîchement marquée du passage d’un véhicule. L’absence d’autres empreintes significatives ne laissait aucun doute sur son origine.

J’avançais d’un pas alerte et Lima, consciente de ma fébrilité, trottait, altière, devant moi. La côte était longue et l’océan infini. De gros cumulus filtraient les rayons du soleil qui, à l’image de glaives perforant un épais bouclier, transperçaient la couche dense et cotonneuse des nuages pour venir embraser la mer. Je me mis à songer au doux visage croisé au matin et à d’utopiques balades sentimentales que cette merveilleuse personne et son serviteur – que je rêvais d’être – auraient pu faire le long de ces rivages enchanteurs. Mais le sortilège s’évanouit tandis que le ciel se dégageait encore et que l’astre du jour plongeait au nadir.

Quatre travers de doigt entre le point bas du disque céleste et l’horizon. Il restait une heure de franche lumière mais déjà une pleine lune diaphane et montante augurait une nuit claire. Tout devant moi, se profilaient les ruines d’un château-fort, solitaire sur la côte déchiquetée. Il semblait issu de la roche et j’avais peine à imaginer qu’il eût pu, un jour, ne pas être là. Ses bâtisseurs avaient édifié ce que la création avait oublié. Et je m’en approchais, traquant toujours méthodiquement la moindre glaise grasse marquée du sceau d’un passage récent.

Au-delà d’une petite baie, joliment agrémentée de cabanons de bois, mes observations m’invitèrent à m’engager dans un chemin de traverse. La lande rase fit instantanément place à une végétation plus élevée et plus dense. Des haies hautes, de prunelier et d’aubépine, bordaient ce qui n’était plus qu’une sente étroite. Un véhicule pouvait cependant s’y frayer un passage, ce que confirmaient les herbes écrasées et les branches basses arrachées. Ce couloir végétal exhalait un parfum exquis d’humus et de bois mouillé. Mêlé aux effluves minéraux et iodés venus du large, la senteur était envoûtante et, tandis que je poursuivais mes pérégrinations, une tourelle m’apparut par-dessus le faîte des arbrisseaux. Je ne présumais plus de ma destination. Au-delà d’un dernier dos d’âne, le Vieux Château était là, en majesté.

A quelques mètres à peine d’une passerelle que je devinais fragile, j’identifiai la silhouette du petit camion, à peine perceptible dans l’ombre du colosse. Les kilomètres m’avaient épuisé mais c’était l’exaltation du moment qui battait maintenant au tréfonds de ma poitrine.

Désinhibé face au danger et bravant tout interdit, je m’engageai lentement sur le passage suspendu, instable et long, qui surplombait le vide. Dans la nuit, je devinais à peine les planches qui le constituaient, glissantes et vermoulues, et les rambardes étaient rudimentaires. Je craignais pour Lima mais elle semblait plus à l’aise que moi dans cet exercice d’équilibriste.

L’oreille tendue, je perçus des bruits diffus et ininterprétables qui témoignaient d’une présence humaine. Je franchis le porche et entrai dans une cour intérieure qu’éclairait une lanterne blafarde.

Un cri inhumain déchira la nuit, suivi d’un autre et d’une série de vagissements auxquels Lima s’empressa de répondre par une salve d’aboiements menaçants. Au sommet d’un mur en ruine, un petit singe s’agitait, frénétiquement, terriblement excité par notre présence, et il ne cessait de brailler.

De grands phares nous éblouissaient. Nous étions repérés. Rebrousser chemin eut été insensé dans la précipitation. Trois hommes se tenaient déjà devant nous. L’un d’entre eux, sourcils noirs et yeux d’ébène, pointait vers moi un gros calibre.

Je ne pensais plus. Seule l’image de Lima me hantait. Je n’aurais pas dû l’entraîner dans ce guet-apens.

Je ne voyais plus que l’embouchure du canon. Elle semblait s’avancer vers moi ou était-ce mon regard qui se rapprochait d’elle, à telle enseigne que toute image périphérique s’estompait. Ce canon et moi étions face à face, seuls en ce lieu, dans un duel inique et joué d’avance.

La déflagration fut indescriptible…

J’avais imaginé la mort noire. J’avais entendu parler de cet instant ultime, dépourvu de toute souffrance, entravée par une fulgurante et massive décharge d’adrénaline. On m’avait décrit cette dernière vision, paradoxalement furtive mais riche, cependant, de l’histoire d’une vie.

Devais-je payer le prix de ma légitime curiosité ? Mes maîtres m’avaient invité à l’indiscrétion, m’avaient incité à la pugnacité journalistique, m’avaient fait l’éloge de l’ambition scripturale, me reprochant mon naturel flegmatique, mes errements à pas feutrés et mes critiques à fleuret moucheté.

Je n’étais plus. Je m’étais arrêté là. Je m’étais noyé dès les premières vagues et j’avais été rejeté sur les rives du trépas. Tout m’y semblait paisible à l’instar des coussins moelleux qui me servaient de couche ; tout était silencieux à l’exception d’un indéfinissable bruissement, et j’ouvris les yeux sur une aire blanche aux contours flous.

Je retrouvais les limites de mon plafond d’abord, les murs qui m’étaient familiers et la sarabande des voiles à la fenêtre. Lima dormait toujours profondément, lovée sur mon unique carpette qui lui servait de panier…

 

 

Epilogue

La présente aventure fut rapportée par son héros, un soir de décembre 1936 dans un bistrot d’Ixelles, à un jeune auteur belge de bande dessinée qui s’en inspira. L’histoire fut scénarisée, dessinée, publiée en feuilleton d’abord et redessinée à deux reprises.

Elle fut éditée à quelques millions d’exemplaires et traduite dans un grand nombre de langues…