Mon secret

Mon secret

Mon secret

Marie Charlotte Claudet

 

L’enfance est toujours, du moins, souvent, le moment dans une vie où tout est idéalisé par le temps, qui joue le rôle de patine merveilleuse, magnifiant tout pour l’éternité.

Pour ma part, elle est à jamais liée à un endroit presque ésotérique à l’époque : l’île d’Yeu.

En effet, à l’arrivée des beaux jours, comme si une horloge interne, soudain, mettait son alarme en route, la délivrance était proche, n’en déplaise à nos parents, il n’était plus temps de perdre du temps ! Mais quand allaient-ils arriver !?

L’un ou l’autre peu importait, nos grands-parents maternels, entreprendraient une fois encore, un long voyage pour venir nous chercher dans le Sud. Un périple de deux jours, pour enfin, nous serrer dans leurs bras, après un an d’attente interminable, et organiser le retour avec deux petites filles piaffant d’impatience.

Mon premier séjour sur l’île, eut lieu deux mois après ma naissance, autant dire que très vite l’air marin a empli mes poumons, et l’amour m’a enveloppé, celui qui par chance, se transmet de mère , en fille, puis en petites filles.

Non contentes de partir le plus tôt possible, faisant l’école buissonnière, dès que possible, le chant de l’été combiné à l’appel de notre île, nous entendions bien y rester le plus longtemps possible, soit presque deux mois et demi.

Loin de tous et de tout, nous vivions dans un havre de paix, presque confidentiel, un bout du monde..

Même à l’école, il était rare, en fait, il n’est jamais arrivé que dans le Sud, à l’école durant toute ma scolarité, quelqu’un situe où se trouvait mon île. Aujourd’hui on en parle partout, à la télé comme dans les journaux, à chaque fois mon cœur tressaille, le secret n’est plus…

Arrivant en juin, nous étions entre nous, dans notre Ker Gigou, navigant entre deux maisons se faisant face, une petite rue au milieu, qui nous voyait déambuler pieds nus, comme des vagues perpétuelles.

Comme un village, où tout le monde se connaît, les accents à couper au couteau des anciens islais , les poules, et le coq honni par le quartier entier, les volières, les potagers, les casiers de pêche en attente au soleil, les gaules immenses dressées vers le ciel, les fleurs sauvages, les forêts de sapins. Notre grand-père marchait dans les pas de p’tit Louis, son ami et voisin sur la roche, et revenait avec un sceau rempli des trésors de l’océan, jusqu’aux « pousse-pied », qui nous horripilaient, par leur allure de griffes préhistoriques. Tant d’histoires entendues, les îles ont toutes leurs lots de vies fauchées par le sort, par une journée où le soleil et le calme n’étaient en fait qu’apparents ; la Belle maison et ses sables mouvants ;les gens drossés par la vague, surpris par la marée remontante. Notre mère ayant passé ses étés d’ enfance sur l’île comme nous, puis d’ adolescence, sans compter sur la famille de la sœur de ma grand-mère ,leur fils, les enfants et petits-enfants de ce dernier, nous connaissions toutes les tranches d’âges, les souvenirs, comme les anecdotes foisonnés.

Sous nos yeux, tous les jours, nos grands-parents alsaciens, se parlaient dans leur « anglais », la cuisine presque un restaurant, nous attirait comme des papillons de nuit vers la lumière.

Du matin au soir, nous étions sous les meilleurs hospices, dans le champs avec Pépé, chassant les doryphores des pieds de pomme de terre, mangeant les carottes justes sorties de terres, dégustant nos poids en groseilles à maquereaux, récoltant des abricots géants, aujourd’hui une madeleine parmi tant d’autres. Les tartes d’amour de mamie, les soirées crêpes où notre grand-père se muait en usine, pour notre plus grand bonheur.

Les journées plage à la petite mare «  la Gournaise », où ma sœur et moi, cultivions les mares à salades, traquions les « cabous », nos pieds n’ayant cure des bébés berniques sur les roches brûlantes, que nous escaladions sans répit, devant nos grands-parents en habits de bains surtout mamie, ne touchant jamais l’eau, l’Alsace et la guerre n’auront pas fait d’eux de grands nageurs, chaque époque ses actes manqués.

Le rituel de descendre au port, rythmant la fin de journée, mamie se parant de ses bijoux, de la liste de courses, rouge à lèvre et chewing Hollywood, tout le monde en voiture, direction pointe du but, la parade de la côte sauvage se déroulant sous nos yeux toujours conquis, par le spectacle de cette nature sauvage. Ma sœur et sa sempiternelle tirade «  Touchez pas à mes poupounes » adressée à tous ces estivants, comme des doryphores débarquant sans relâche. Sus à l’envahisseur !!

Pépé prenait place à sa terrasse du café maritime, toujours la même, commandait sa bière qu’il faisait durer comme un breuvage d’exception, tandis que nous, nos indiens avaient bien du mal à survivre à plus de trois coups de paille. Mamie vaquait à ses courses, son lèche-vitrine, le journal de Pépé chez Riou : caverne au trésor, combien d’enfants étourdis par le choix et les tentations, le charcutier, un tour chez Château où nous attendait le torticolis du rayon bonbons bien rangés dans leurs compartiments, les gâteaux, les glaces ah, que de souvenirs et quel vide aujourd’hui.

« Les petites paies » de nos grands-parents y passaient dans la joie qui ne nous quittait jamais, et nous attendions la prochaine, comme une fête à venir, pleine de promesses.

Jusqu’au couché, où toutes les pieds en l’air, nous attendions le gant savonneux de mamie, qui nettoyait avant le lit, nos routes de la journée passée, l’histoire des orteils en alsaciens avec le tout « petit petit »qui mange toutes les prunes tout seul, la nonchalante araignée attrapée en plein force de l’âge par mamie et son éponge sans pitié sous nos cris d’effroi et de dégout.

Nous pensions déjà au lendemain, où Pépé nous guiderait sur la roche à marée basse, comme des cabris intrépides, nous livrant des histoires, breuvage de luxe pour nos têtes d’enfants, ou improvisant dans les sentiers des chasses aux trésors coiffé de son grand chapeau mexicain. Jusqu’à l’endroit, où l’océan avait sculpté une parfaite salle de classe et son tableau noire, un chemin qui me sera impossible de retrouver sans lui, bien plus tard, malgré mes nombreuses tentatives.

Il y avait aussi notre ange gardien, le Grand phare, celui sur qui mes yeux ne cessaient de se poser à tout instant de la journée, tant sa présence majestueuse était rassurante. Même la nuit la course de son phare qui cerclait inlassablement l’obscurité me berçait à chacune de ses apparitions en haut des volets. Lui ce colosse, notre gardien bienveillant, une sentinelle toujours là pour me rassurer au cœur de mes nuits d’enfant.

Puis comme on sait, le temps connaît une course folle durant l’été, si bien que le moment tant redouté, venait s’inviter sans crier gare, voyant notre mère arriver, dans le but du voyage retour. En mon cœur, les cordes se tendaient déjà, les yeux de ma grand-mère essayant de faire bonne figure, s’assombrissaient, malgré la joie de l’arrivée de sa fille. Le temps jouait désormais contre nous, silencieusement, jusqu’au jour du départ. Tous verts, comme atteint d’un mal d’estomac collectif, essayant encore de rire, mais soudain les valises sont dans la voiture, le point final est toujours implacable.

Mamie ne nous accompagnait pas jusqu’au port. Elle se tenait à son portillon, un soutien précieux, pour tenter de garder bonne figure, tant le coup porté était fulgurant. Ses au revoir jusqu’au virage, où tout le monde pleurait jusqu’à la côte sauvage, et puis pour des mois chacun sa tristesse et Dieu pour tous.

Du bateau qui nous emportait nous regardions, Pépé au phare Port-Joinville, nous accompagner du plus loin qu’il pouvait, ses lunettes noires dissimulant mal les larmes qui sur nos joues coulaient librement petits et grands.

Au retour, ils se couchaient et comme pour un chagrin d’amour, ne reprenaient leur vie qu’au prix d’effort que seuls vivent ceux qui connaissent la douleur du pieu dans le ventre.

Pour nous, le retour vers le Sud, était une longue convalescence, une rééducation à la vie avec nos parents ravis de notre retour, les préparatifs de la rentrée imminente, le quotidien sans la liberté conférée par nos pieds nus, contraints aux chaussures en ville.

Tant de bonheur est presque inconcevable, pour beaucoup de gens, nous étions du matin au soir, couvées, choyées, aimées, de tel sorte que bien des années après l’adolescence, aux portes de nos vies d’adultes, lorsque le destin frapperait, nous serions sonnés à jamais, comme si nos vies connaissaient une accélération, pour se remettre au niveau commun. Tant d’amour est une chance, mais cela vous rend pour toujours, en décalage, comme perdu, en manque, inconsolable, pour le temps qu’il nous sera donné.

Aujourd’hui je reviens avec ma fille, je la vois animée du même attachement, dans les pas de mes souvenirs, des odeurs de la chaume. Elle aussi est navrée devant les  « poupounes » écrasées au sol dans les chemins de sable ; quel bonheur de la voir sur son vélo comme une grande ; cherchant les grains de café au Caillou blanc… Et puis sur le bateau qui nous emporte loin de Yeu, soudain je la vois qui pleure, d’un chagrin que je lui connaîs peu, alors que mes larmes sont taries un peu plus chaque année. Elle me cueille à voir ses racines, déjà, si profondément enfouies ici, au milieu de l’océan, là où le ciel est par beau temps orné d’une fine dentelle de nuages, où les arbres sont soudain lorsqu’on s’éloigne d’une présence magistrale, le grand phare fièrement dressé nous salue encore. Mon cœur se serre d’être encore une fois arrachée à mon île. Mais comme la vague, qui jamais ne manque à son devoir, je sais que tôt ou tard je reviendrai chez moi, ici, à l’île d’Yeu.