Parce que c’était lui

Parce que c’était lui

Parce que c’était lui

Deirdre Wolfender

 

« Prends mon âne, mon chéri », a dit la grand-mère de Pierre. « Je crois que j’ai fait une trop longue promenade aujourd’hui. » En toutes saisons, Mimi avait l’habitude de se promener sur son âne pendant une heure. Même à son âge avancé – 82 ans – cette grand-mère gardait la forme et la curiosité de savoir ce qu’elle pouvait découvrir dans les sentiers de l’Ile d’Yeu. Pierre aimait tant, au retour de l’école, partager son goûter avec elle et écouter ses histoires merveilleuses. Autour d’une tasse de thé fumant et d’un chocolat chaud, ils dégustaient des tartines beurrées et se racontaient leurs journées.

Pierre a mis Modestine dans son réduit, l’a bichonné, et lui a donné à boire et à manger pendant que sa grand-mère allait à la cuisine. Avant de partir faire sa promenade aujourd’hui, Mimi avait préparé des « scones », une recette qu’elle connaissait par cœur depuis son enfance en Angleterre. Pierre les appelait « les betchet’s de Mimi » sans prêter trop d’attention au nom anglais, et n’oubliait jamais de la remercier de les servir encore tièdes, couvertes de crème et de confiture. Les scones gonflés et feuilletés de Mimi pouvaient être aussi « étouffe-chrétien » que les betchet’s secs mais Pierre les aimait sous toutes ses formes.

Pierre a attendu que sa grand-mère adorée mette, comme d’habitude, un sucre dans son thé, le remue, et pose sa cuillère à l’envers sur le bord de la soucoupe. Puis il s’est lancé, encore fébrile, dans la description de sa journée d’écolier de 12 ans. Il a encore eu des déboires avec Julien, le grand garçon sportif qui aimait se moquer des maigres.

Mimi dit : « Qu’est-ce que je t’ai déjà dit ? Rappelle-toi, tu ne t’appelles pas Pierre pour rien. Tu es solide et tu résisteras. Tu vois la Pierre tremblante ? On peut la faire basculer mais elle revient toujours sur son socle. Tu as d’autres forces que ce Julien, d’autres qualités. Il faut trouver un terrain d’entente au lieu de vous disputer. »

Comme Pierre restait silencieux au-dessus de son bol, Mimi continua : « Tiens, regardes les plumes d’oiseau que j’ai ramassées cet après-midi. Tu peux les ajouter à ta collection. »

« Merci, Mimi. Oui, elles seront bien pour la SVT. »

Mimi devenait songeuse. « Avec Modestine, nous avons regardé le vol des goélands sur la falaise aujourd’hui. »

Pierre s’anima : « Les oiseaux que tu dis être les âmes des noyés ? »

« Oui, c’est ça. J’aime à croire qu’ils vont vers l’infini. Ils partent,… N’oublie pas : un bateau qui s’en va à l’horizon ne disparaît pas, il apparaît de l’autre côté pour quelqu’un d’autre. » Elle se leva et rinça sa tasse dans l’évier. « Bon, je me sens un peu fatiguée. Je vais aller m’allonger. Dis à ta mère de monter me voir quand elle rentre du travail. Et n’oublie pas que je t’aime comme tu es. » Elle embrassa Pierre en lui caressant les cheveux.

Mais quand sa fille est montée la voir à son retour du travail, Mimi était morte. En ce jour de printemps 2004, elle s’est éteinte, calmement allongée sur son lit.

Pierre a suivi les événements dans un brouillard : il n’a jamais vu un mort auparavant, ni assisté à un service funéraire. Il était comme anesthésié. Ce n’est que lorsqu’il a lu l’avis de décès dans le journal qu’il a ressenti un choc : « Amelia Margaret D., née F. en 1922 en Cornouailles, Angleterre, mariée en 1944, veuve en 1945, remariée en 1946,… ». Mimi a été mariée à un pilote britannique qui a été tué en action en 1945 ! Elle a eu une vie avant ! Pierre a toujours su qu’elle était anglaise, mais pour lui c’était abstrait. Mimi a très rarement parlé en anglais devant lui et ne lui a jamais parlé de son premier mari.

La mère de Pierre lui explique : veuve, infirmière, Mimi a rencontré Grand-papa, qui servait dans la marine française, et après leur mariage ils ont voyagé en Indochine, en Afrique et dans les Cévennes, avant de s’installer à l’Ile d’Yeu près de sa famille à lui. Mimi était heureuse dans sa nouvelle vie. Fille unique mariée à un fils unique, ils ont eu un seul enfant, la mère de Pierre, enfant unique lui aussi. Maintenant Pierre prête attention à cette histoire de ses racines maternelles et des aspects inconnus de sa grand-mère. Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? Et les vieilles photos que sa mère lui montre pour la première fois ? Une fille souriante sur un muret en pierres en Cornouailles – c’est pour ça qu’elle disait si souvent, « Je m’y connais en pierres et en falaises ».

Pierre a commencé à réagir aux condoléances, à essayer de donner un sens aux paroles entendues et au manque éprouvé. Son père et sa mère, endeuillés eux-mêmes, étaient compréhensifs et tendres à son égard. A l’approche de la fin de l’année scolaire, un autre événement attendait Pierre. Son enseignante a considéré que des enfants de 12 ans peuvent comprendre les commémorations du 60ème anniversaire du débarquement. En classe, ils ont étudié les cartes de Normandie. L’Ile d’Yeu était loin mais elle a connu sa part de drames. L’enseignante explique aux enfants plusieurs faits qui se sont déroulés sur l’île, et prévoit une sortie au cimetière pour voir quelques sépultures de la Deuxième guerre mondiale, celles de soldats étrangers.

Il fait beau ce jour-là. La professeure montre aux enfants les dix tombeaux des soldats du Commonwealth et traduit les inscriptions. Pierre prend peur. Son imagination fait un grand bond : il est là parce qu’un pilote de la RAF a été tué pendant une guerre lointaine et que sa grand-mère a changé de vie. Il dit, épouvanté : « Tu es anglaise comme ça ! »

Bien sûr la famille de sa grand-mère n’avait aucun lien avec les familles des soldats du Commonwealth enterrés à l’Ile d’Yeu. Mais Pierre a senti quelque chose ; confusément dans son deuil il a senti la personnalité de sa grand-mère côtoyer l’esprit de ces hommes anglais, canadien, néo-zélandais. Et lui dans tout ça ? « Qui suis-je ? »

Tout se bousculait dans son cerveau de jeune garçon. Douze ans ; Mimi en avait 82. Toute une vie d’amour donné. A lui de donner maintenant. Il pleurait.

Tous les camarades de classe, sauf un, ne prêtaient pas attention à Pierre ; ils s’agglutinaient autour des monuments du Commonwealth, fascinés par cette découverte. Mais Julien, le grand gaillard sportif, guettait un moment pour taquiner Pierre, comme toujours. Quand il a entendu Pierre murmurer « Tu es anglaise comme ça », il a été intrigué. Il s’est souvenu du décès récent de la grand-mère. Brusquement animé par un sentiment étrange, Julien demande à sa professeure si la classe peut aller voir la sépulture de son grand-père, tombé pendant cette même guerre. Devant la pierre tombale, Julien s’arrange pour se mettre à côté de Pierre et lui dit : « Ta grand-mère était anglaise, c’est ça ? »

« Oui. »

« Tu l’as connue, au moins. »

« Oui. » Pierre a effacé toutes traces de ses larmes. « Je vois que tu n’as pas connu ton grand-père. »

« Non. Mais il était un héros, j’en suis sûr. Je pense qu’il y a des choses à découvrir, comme l’histoire de ces soldats là-bas. »

Pierre a eu une inspiration soudaine. « J’ai appris que ma grand-mère a appelé son âne Modestine comme l’âne de Stevenson. »

Julien écarquille les yeux. « Le Stevenson de L’Ile au Trésor ? Trop cool ! »

Pierre se sent apaisé tout d’un coup. Il se rappelle les conseils de Mimi. « Oui, et j’aime bien explorer, pas toi ? Je ne suis pas costaud comme toi mais j’ai pas peur. »

Le lendemain, Pierre a pris quelques betchet’s plats et une gourde remplie d’eau. « Maman, pour ma promenade avec Modestine aujourd’hui, je vais retrouver mon copain Julien. Viens, Modestine, nous partons à l’aventure avec un nouvel ami. Tu verras, ma belle, ça va être le début d’une grande amitié. »