Pépé

Pépé

PEPE

Marco Picaud

Dans son dos, il entend chanter :

« Pépé, Pépé, fais gaffe à ta santé »…

La chanson, il l’entend depuis toujours et dix fois par heure…Il l’entend gentiment parce qu’il est apprécié et qu’il fait rire. Une personnalité ! Il jouait autrefois dans l’équipe de foot-bal de l’ile et même bourré il inscrivait des buts. C’est tout dire.

Pépé, c’est Pépé.

Un grand dégingandé, chevelu, barbu et poilu sur le torse, le cerveau poétique. Une sorte de Boudu sauvés des lames. Son long nez en proue, il marche la tête en avant et roule des épaules. Comme c’est Pépé, il écoute personne et n’en fait qu’à sa tête. Il ne médit pas. Il garde sa langue au chat. Il sait tout et l’air de rien il a un avis sur beaucoup. Quand il passe sur le port, il paraît toujours soucieux, occupé et pressé à devoir faire plein de choses chez lui dans sa maison. Il n’y est jamais. Sa porte est grande ouverte été comme hiver. De l’eau boue dans une casserole sur sa cuisinière dégueulasse mais il n’est pas là. Il est au bistrot. Il fait tous les bistrots, un vieux mètre pliant à la pogne. Derrière ses lunettes cassées, il lit le journal et il ne faut pas le déranger. Il fait semblant de s’intéresser aux nouvelle et dans ces cas là, il écoute. A midi, il aime bien. C’est le moment où il y a le plus de monde à parler. Solitaire et silencieux le matin, plus la journée s’écoule, plus il est rouge. Son nez proéminent est déjà pas mal, le soir, il est écarlate. Il rassemble les poivrots à l’heure des fermetures. Il devient hâbleur, frappe sur l’épaule les matelots en mal d’amour et d’océan  et chante très fort :

« Je veux vivre, je veux chanter »…

C’est Pépé.

Quand on le voit propre et élégant, c’est qu’il a une idée derrière la tête. Mais ça ne dure pas bien longtemps. Il aime les femmes pourtant, dommage qu’elles parlent trop et veulent le changer. En général, il préfère danser avec elles.

Certains soirs de brume en rentrant chez lui, il fait la fanfare tout seul. Le tambour et la trompette en duo. Le tambour, il le bat de la main gauche, la trompette, il la souffle de la main droite, le pouce à la bouche et le petit doigt en l’air. Ça finit dans les poubelles la plupart du temps.

C’est Pépé.

Dans les cafés le samedi, c’est sortie et fête. Les « ilais » s’installent au chaud à une grande table assis sur les bancs et, se tenant par le bras, ils roulent d’un bord à l’autre en chantant des chansons de marins. Pépé, lui, (quand ce n’est pas: « Je veux vivre, je veux chanter ») c’est du Boby Lapointe qui lui vient à la tête. Il connait tout par cœur. Où il a appris les chansons ? Mystère…

C’est Pépé.

C’est comme quand il est parti sur un voilier traverser l’Atlantique sans prévenir et vécu aux Caraïbes. Il est revenu un an après. Sa femme l’avait quitté sans un mot pareil. Sa maison était à lui seul. Il y vit depuis. Par moment, il regarde le large ou une poutre dans son magasin pour se pendre. Il rigole et se moque de lui-même.

Pépé est un poète.

Tout le monde, jeunes et vieux pêcheurs, serveuses et patrons de café, l’aiment bien parce que c’est lui. Il blague, il ment, il raconte des salades à sa façon, à la manière de Pépé… Tout le monde le respecte parce que c’est un charpentier-marine. Il l’était plutôt. Comme son père et son oncle. Seulement maintenant, il n’y a plus de bateau en bois. Alors il a changé de métier pour devenir homme à tout faire sur les chantiers de construction. Il buvait mais devait aller travailler. Maintenant à la retraite, il n’a aucun prétexte, sinon de s’en vouloir que les journées passent trop vite et qu’il n’en a rien fait. Il dit que demain ça va changer et les années passent.

C’est Pépé, c’est vraiment Pépé.

Un jour, il s’est dégueulé dedans les poumons. Couché sur son lit de camp chez lui, en nage et tremblotant, il a appelé le docteur. Mais comme c’est Pépé, il n’a pas été pris au sérieux et personne n’a cru se presser. A deux doigts de mourir, il a été évacué en hélicoptère sur le Continent. En coma artificiel, ils l’ont gardé à l’hôpital pour le nettoyer sans trop savoir ce qu’il avait de l’empoisonnement ou d’une grippe. Il faisait rire tout le monde avec ses tuyaux partout. Après ça, il a été en rééducation sur une chaise. Il s’emberlificotait dans ses manœuvres et les malades riaient à le voir si maladroit. Les infirmières aussi.

Au bout de longs mois, il est revenu sur l’ile.

C’est Pépé et plus Pépé…

Il est sérieux et boit du « Pulco ». Sur le caillou, on le regarde passé en vélo, on l’épie marcher dans l’eau le long de la plage, on le surveille boire son jus de fruit au bistrot. Ses mains sont froides, alors il enfile des gants troués de cycliste pour les réchauffer, et ses pieds sont froid aussi, alors il met des chaussettes écossaises sur ses bas à varices.

Pépé, c’est Pépé…

Mais un Pépé raisonnable, toujours barbu, chevelu, moins rouge et sans sa chanson fétiche: « Je veux vivre, je veux chanter ». Preuve quand même qu’il fait gaffe à sa santé.

Jeunes et vieux désorientés, sceptiques et attentionnés, pensent à lui. Ça reste Pépé quand même. Leur charpentier-marine.

A un banquet de la classe, il but un peu à l’avance pour être le même qu’autrefois. Il a amusé la galerie à nouveau. En revenant la nuit dans un état spécialement fumeux, il a perdu une chaussure alors qu’il tanguait sur la route. Il l’aimait bien sa chaussure en cuir et elle allait avec l’autre en plus. Il a mis deux jours à la chercher dans les fossés. Il a refait le trajet et sa persévérance a payé. Il l’a finalement retrouvée. Une bonne âme l’avait posée sur un muret bien en vue.

Désormais au bistrot, redevenu lui-même,, il ne parle plus de réparer sa maison mais qu’il va pêcher et mettre un filet en mer. Seulement le problème, c’est qu’il faut le trouver le filet dans un bordel pareil.

Pépé, c’est Pépé.