POC

POC

 

P O C

 Francis Neuteboom

 

POC regardait avec avidité l’Ile que les embardées de la « Vendée » laissaient entrevoir entre deux lames courtes. Les passagers, peu nombreux en ce milieu de semaine sortaient mollement de leur paisible contemplation..

Sa respiration qui était devenue courte, économe jusqu’à l’avarice se développait doucement, plus ample, plus profonde. La sérénité de l’ile d’Yeu venait frapper amicalement le plat-bord de la « Vendée » et prenait en charge, avant même son arrivée, ce corps maigre, creusé, plié depuis des jours par une angoisse irrépressible qu’aucune heure de repos n’avait pu faire disparaitre ou même atténuer

La détresse de POC au moment du départ était tellement palpable, que la jeune femme qui s’était embarquée en tailleur gris clair et petits mocassins bleus et blancs sous l’œil narquois des habitués, avait esquissé comme un geste pour l’aider à franchir les quelques centimètres qui séparaient le bateau, du quai.. Mais POC, indifférent, n’avait prêté aucune attention à cette compassion. Son amour propre, sa capacité de révolte, déjà très émoussés semblaient avoir refusé de l’accompagner.

Une légère secousse et le mouvement calme et régulier des passagers dirigea POC vers la modeste passerelle métallique. Devant lui, des mocassins bleus et blancs martelaient énergiquement les dernières marches. Son champ de vision, sa perception, se limitaient à ces éclairs bleus et blancs qui l’hypnotisaient comme une manifestation rituelle et symbolique.

La jeune femme jeta un dernier regard vers POC et rassurée par sa démarche plus ferme s’engagea dans la gare maritime.

Le soleil de Mars, jouant avec les nuages, effleurait POC comme les coups de langue d’un chien affectueux, le réchauffait quelques instants et disparaissait.

POC trébuchait, allait, venait, sans hâte, dans la pénombre. La nuit était arrivée plus vite qu’il ne l’avait prévu. L’éclairage faible des 3 pièces où il comptait limiter son installation lui permettait de retrouver des gestes, des tiroirs, des objets. POC interrompit sa déambulation, redressa son immense taille et s’approcha de la fenêtre qui donnait sur la pointe. La pleine lune l’éclairait encore et se reflétait sur le chenal. Mais son image était morcelée, dispersée. Le vent venait de passer S.W. et quelques risées troublaient déjà, sans bruit, le bras de mer qui paraissait attendre en frissonnant. POC nota ce changement. « Douceur, grandes marées, 105 ?, 107 ?, Changement de lune.. Gros temps, très gros temps pour demain soir au plus tard », murmura-t-il, avec une certaine excitation. Un coup d’œil au baromètre confirma son pronostic.

Profitant de la douceur persistante, il approcha une chaise de la fenêtre. Et les questions sans réponses, ou plus exactement les questions et les mauvaises réponses l’assaillirent à nouveau. La blessure de son épaule et sa douleur fiévreuse étaient là pour les lui rappeler.

–  Comment en suis-je arrivé là ? et surtout pourquoi ?. pour qui ?

POC réalisa sans peine que sa fuite vers l’Ile d’Yeu n’était peut-être pas la solution la plus intelligente. Et il ressassait sans fin la chronologie de ces derniers jours. Président et Finances, les duettistes à la tête du groupe XYZ, l’avaient, sans ménagement, renvoyé à ses chères prévisions quinquennales… Non, les emballages des machines, achetés à prix d’or sans appel d’offres, contrairement aux règles internes du groupe, n’intéressaient personne. Et même Pap’s, le contrôleur européen ainsi nommé, car il promenait dans toutes les filiales un cou fripé que masquait, mal, une collection de noeuds papillon, l’avait fermement écarté en marmonnant qu’il s’en occuperait quand il en aurait le temps. Non, il ne savait pas que sa femme était depuis des mois la maitresse de Finances, sinon il ne l’aurait pas informée de sa virée à l’usine vers 23 heures. Oui, une balle tirée par un vigile qui semblait n’attendre que lui, avait stoppé brutalement sa carrière d’enquêteur amateur.. Non, ce n’étaient pas les emballages qui étaient au centre des interrogations. Alors… !, c’est quoi ?? Oui, la blessure qui paraissait bénigne le faisait maintenant souffrir un enfer. Oui, POC avait bien dit à sa femme qu’il partait pour l’ile d’Yeu réfléchir et guérir.

Et là-dessus POC se heurta au mur d’inconscience érigé autour de sa douleur par ses somnifères.

Le lendemain la légèreté de l’air et la douceur matinale extirpèrent POC du canapé où sa faiblesse l’avait épinglé comme un papillon. Et après quelques achats indispensables à Port Joinville, il foulait maintenant avec un plaisir sensuel le sable de la plage du nord de l’Ile. Suffisamment fin pour ne pas gêner la marche et assez rugueux pour masser subtilement la plante des pieds à chaque pas.

POC choisit soigneusement un rocher pour s’adosser face au soleil couchant. Il pouvait contempler une petite pellicule d’eau qui allait et venait paisiblement sur le sable. L’eau avait compté plus que tout autre environnement dans la maturation de POC. Cette fascination venait probablement de sa vie d’adolescent au bord du désert. Les émois de cette période étaient également partagés entre les jambes bronzées de ses amies et l’eau qui courait de canal en canal, entre les arbres, d’un champ à l’autre. Ces corps et cette eau. C’était le début et la promesse de la vie. Se laisser porter ou dompter cette bouffée qui l’envahissait en les contemplant, donnait son sens originel à sa propre existence.

Cette petite vague qui trouble le sable à chaque mouvement sur quelques centimètres d’épaisseur, ce volume d’eau qui remplit sans bruit un trou de rocher, cette frange à peine ourlée, claire et tendre… Comment imaginer, derrière, l’énorme présence de l’océan. Par quel miracle l’infini d’un monde parfois tellement hostile et difficile à déchiffrer, peut-il accepter de se laisser réduire d’une manière si concrète, si discrète, si proche.

Une ombre qui ne pouvait être confondue avec celle d’un nuage, s’approcha, s’immobilisa, se remit en mouvement. Une silhouette que POC distinguait mal dans le soleil lui lança un

  • Bonsoir Monsieur,

net, mais respectueux de sa position méditative. Deux pieds nus léchés par la petite vague venaient de s’incorporer dans l’infini.

  • Pensez-vous que cette douceur puisse encore durer quelques jours ?,

La question semblait posée par une paire de mocassins bleus et blancs jetés sur le sable.

  • Non répondit POC aux mocassins, et il ajouta en vrac ..chaleur, marées, vent de SW, baromètre…

Les deux pieds se dégagèrent de l’infini et rejoignirent les mocassins

  • Je vous regarde depuis un long moment, comment pouvez-vous rester immobile si longtemps.. ??.

POC put enfin mettre une présence réelle sur les mocassins, les pieds, l’infini. Cette jeune femme n’arrêtait pas d’aller et venir. Exécutait-elle une danse initiatique ?? Il ne répondit pas, leva péniblement le bras gauche et le pansement qui entourait sa poitrine et son bras, apparu, incongru.

  • Je suis désolée ,

et l’entrechat se bloqua net .

  • Nous n’étions pas très nombreux dans le bateau hier matin. Avez-vous remarqué ces trois hommes à l’allure, disons, un peu anachronique ?. Je vous dérange ? cela fait presqu’une journée que je n’ai parlé à personne… Une vraie punition, ajouta-t-elle, … en éclatant de rire..
  • Pas du tout répondit POC en se levant avec précaution.

Et ils rentrèrent ensemble, à petits pas. Le bras de la jeune femme s’était tout naturellement glissé sous le bras droit de POC. Elle poursuivait presque sans respirer sa conversation. POC y répondait par quelques onomatopées, préoccupé par son pansement. Comment pourrait-il le changer ou le remettre en place ?? La jeune femme sembla avoir deviné sa préoccupation,

  • Vous savez, je saurais vous aider à refaire votre pansement.., si vous en avez besoin, bien entendu.., et elle ajouta.. si je comprends bien ce que vous m’avez expliqué, nous risquons d’être bloqués plusieurs jours sur l’Ile.

POC qui ne se rappelait pas avoir expliqué quoique ce soit, l’observa pour la première fois avec attention.

  • Vous savez, les trois hommes, ceux d’hier matin, sont à l’hôtel des Voyageurs, ce sont vraiment de drôles de gens. . L’un d’entre eux porte un curieux nœud papillon.. ! Je m’appelle Hélène, je passerai chez vous, pour votre pansement..

POC, pris au dépourvu bredouilla quelques phrases qui mélangeaient probablement des remerciements, ..je m’appelle POC.. !! et .. à ce soir…

Il ne souvenait pas lui avoir expliqué où il habitait.

POC coupa par la lande pour rentrer, s’attarda un moment sur la cale, assis sur un casier à homard, une jambe pendante. Il était presqu’en face de chez lui. La maison, une porte, deux fenêtres et deux cheminées latérales, ressemblait plus que jamais à un chat. On ne l’appelait que comme ça : « la Maison du Chat ». Adossée à une petite barre rocheuse qui l’abritait des mauvais vents, éclairée en oblique par le coucher de soleil qui flambait comme une mise en garde, la « Maison du Chat » l’observait avec affection et lui recommandait de ne pas s’attarder.

Des mocassins bleus et blancs qui semblent veiller sur lui, un nœud papillon en forme d’avertissement…

  • Mon Ile, que se passe-t-il ???, soupira-t-il ??.

 

L’ampleur, la profondeur du mugissement et la violence de la claque qui s’abattit sur la « Maison du Chat », surprirent même POC. Son épaule et son bras pesaient des tonnes.

Il se traina jusqu’à la fenêtre donnant sur la cale. Il lui sembla entendre le cliquetis d’une chaîne et le raclement d’une toile. Un Zodiac. ? pensa POC.

  • Il faut être cinglé pour prendre la mer par un temps pareil..

POC avait souvent entendu parler de trafic, de contrebande, de chalutiers espagnols, d’autres qui disparaissaient sans laisser de traces. Mais ce n’étaient que des bruits, des petites frayeurs qui circulaient dans l’Ile. Un peu de folklore et d’exotisme sur un bout de terre où certains s’ennuyaient ferme, sans le dire, au bout de trois semaines d’hiver.. !

POC se dégagea de la fenêtre, mais ne regagna pas son lit. C’était inutile. Une tempête de cette force déclenchait une variété de bruits plus insistants et agressifs les uns que les autres.. !

Effectivement, les sifflements sous les portes et les fenêtres s’amplifièrent comme un orchestre qui s’accorde sous l’autorité du premier violon …la, sol, fa dièse pour la porte d’entrée, prétendaient les enfants.. !! et la trappe de la cheminée s’engagea simultanément dans une sarabande incontrôlable. Ces premiers instants de tornade sont magiques. Le concret fait place à l’inimaginable, l’inhumain s’installe et tout peut arriver

La fièvre et la fatigue eurent raison de POC. Il s’assoupit quelques instants. Il reprit conscience quand trois coups brefs ébranlèrent la porte. Un projectile jaune et rouge vint le percuter dans un éclat de rire essoufflé. En entrevoyant les mocassins bleus et blancs sous le ciré jaune, POC réalisa que la conversation de la soirée n’était pas un rêve provoqué par la fièvre.  Le haut du ciré jaune, le bas rouge, les anachroniques mocassins, les yeux bleus pétrole et le débit de paroles indomptable inondèrent le coin où POC s’était réfugié.

  • Que se passe-t-il ?, vous avez avalé un tube de vitamines C ?, mis les doigts dans la prise ??;;! Je ne sais pas si j’ai le droit de vous proposer un café.. !
  • Comment, vous n’êtes pas au courant ??..rétorqua Hélène d’un air docte que démentait le pétrole de ses yeux bleus.. il y a une tempête dehors,.. et elle éclata de rire.

POC se sentait sale, froissé. Sans répondre, de plus en plus douloureux, il se dirigea vers la cuisine. En trois bonds elle fut près de lui, Sans ciré jaune, sans ciré rouge, sans mocassins bleus et blancs. Le tout nageait sans pudeur dans l’entrée, au milieu d’une flaque d’eau.

  • Ah, vous avez souri … observa Hélène en prenant adroitement presque dans un même geste ce que POC tenait dans sa main droite et ce qu’il tentait vainement d’attraper de sa main gauche.

Et aussi soudainement qu’une bôme de grand’voile change d’amure par vent arrière, elle s’assit de biais, tendit son café à POC et observa la fenêtre.. ; Fa dièse siffla la porte.

C’était fascinant. POC l’observait et chaque fois qu’Hélène bougeait, il pouvait décompter au moins trois actions simultanées. Il ne put s’empêcher de le lui dire.

Hélène le regarda d’un drôle de petit air méditatif et reprit, doucement cette fois,

  • Non, pas vraiment, la preuve, je n’ai pas encore regardé votre épaule…

Et en un instant, POC se retrouva torse nu. Le bandage défait. Et la douleur le submergea sans avertissement..

  • Quelle plaie curieuse,….

POC détourna la tête pour ne pas répondre en face.

  • Cette plaie n’est pas belle, vous êtes très imprudent….
  • Prudent, imprudent ?, par rapport à quoi ?, à qui ?, et pour qui ? murmura POC.., c’est une balle, il y a 10 jours…

Il s’agita et voulut se justifier. Hélène posa deux doigts sur ses lèvres, doucement, presque tendrement

  • Si vous voulez me faire comprendre que vous n’êtes pas un Caïd en cavale, recherché par toutes les polices du monde, j’ai compris, je sais..,

POC la regarda avec étonnement, comment ça … je sais.. ?? !!,

mais elle reprenait déjà,

  • Il faut vous faire soigner et vite,
  • Pas de problème brava-t-il, j’ai de l’aspirine, de l’alcool à 90° dans ce petit flacon et à 43°,« pur Malt ».. dans la grande bouteille. !
  • Je reviens ajouta-t-elle.

Une autre bourrasque plus forte que les autres indiqua à POC qu’Hélène était déjà sortie. Il observa stupidement la flaque d’eau devant la porte. Il aurait juré qu’il avait déliré.. Pourtant ce café encore chaud, entre ses mains..

 

Tout à coup, ce n’est pas encore le silence, mais la nature ne hurle plus. Elle éructe un grondement palpable, fait de vagues qui se déchirent sur les rochers au NW, qui répond aux claques de grêle sur les tuiles et les vitres. Plus de fa dièse. Et c’est pourtant cette modification soudaine de pesanteur qui ramena POC à la réalité. Et cette réalité était faite de douleur insupportable, d’une fièvre de paludéen et de l’hébétude d’un fumeur de haschisch. Depuis combien de temps les mocassins lui avaient-ils traversé les tempes ??.

POC se releva et s’approcha de nouveau de la fenêtre qui donnait sur la cale.

Ce qui suivit, son esprit effaré fut incapable d’en tirer une synthèse, car tout s’enchaina ou plutôt explosa simultanément. La foudre percuta, avec un bruit de noix que l’on écrase, le paratonnerre du grand phare à une encablure de la maison, le disjoncteur tressauta avec un hoquet sec et indigné, et le carreau situé à 20cm de sa main valide, se dispersa presque sans bruit sur son front, son nez de Cyrano, sa nuque. Puis dans l’instant qui suivit, il se senti saisi, soulevé, et projeté sur le canapé qu’il venait de quitter et qui, déjà, s’imbibait de pluie. La chaleur et la souplesse du corps qui s’était abattu sur lui l’entraina aussitôt dans une entreprenante rêverie.. !

  • Ce n’est vraiment pas le moment,… grommelèrent les mocassins.

Dzing, .. un deuxième carreau vint rejoindre les restes du premier. . POC, catastrophé, pensa comiquement aux difficultés qu’il aurait à les remplacer en cette saison. C’est à ce moment que la panique et la terreur s’insinuèrent enfin entre lui et le corps tiède qui le recouvrait.

  • Cessez de bouger, taisez-vous, restez couché,.. et lâchez mon cou s’il vous plait .

Le poids s’allégea et malgré l’obscurité, POC distingua Hélène qui se rapprochait de la porte.

  • Merde, merde.. j’ai tout laissé à l’hôtel.. Allo , Robert, ?? Rappliquez tous en vitesse, ils sont plusieurs et tirent comme des malades..

Et pure coïncidence, à ces mots, POC sombra d’un bloc dans le silence total.

 

Cette odeur, ces pas feutrés… ainsi donc, tout recommence. La petite poche de perfusion se balançait en plein soleil.

POC murmura comiquement :

– Je peux être utile à quelque chose ??

– Il se réveille …

– Qui,.. Il ? J’étais si bien contre vous, .. encore un peu de café si vous voulez bien… !

Hélène dégagea doucement sa main du poignet de POC.

-Cessez de faire l’enfant, .. Est-ce que vous pouvez parler… ?? Normalement ?;

– Pourquoi normalement ?. et que font ces tuyaux autour de moi ??

– Vous êtes à l’hôpital de Port Joinville. Début de septicémie..Vous n’avez pas pu être évacué sur le continent. Trop mauvais temps. Pas d’hélico. Et les bateaux ne passent pas. Vous êtes restés 18 heures dans le potage….

A cet instant un immense gaillard en treillis de gendarme entra dans la chambre, sa casquette à la main et s’adressant à Hélène, débita sans émotion dans la voix :

  • Commissaire, c’est terminé. On repart dès que possible avec ceux qui sont à peu près valides.
  • Commissaire ??, qui commissaire, quoi commissaire.. ?? POC essayait de reprendre pied, mais c’en était trop et il préféra… reprendre du potage.. !

A la nuit tombée, il était déjà moins brumeux, plus réceptif. Hélène sommeillait dans le fauteuil visiteur. Les pieds nus posés sur la corbeille à papiers. La main de POC entre ses deux mains. Les mocassins bleus et blancs séchaient à la dérive presque sous le nez de POC. Elle devina que ce dernier l’observait. Elle retira ses mains, s’approcha et relevant une mèche sur le front de POC, lui dit calmement ,

-Oui, POC, je suis le commissaire Hélène Rivière… Et si maintenant vous me racontiez tout ce qui s’est passé ??!!.. depuis le tout début..

 

Yeu le 5 février 2015