Taxinomie fantaisiste

Taxinomie fantaisiste

Taxinomie fantaisiste

Noel Fantoni

 

Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi Darwin avait exploré les Galapagos? Pourquoi cet incommensurable génie qui bouleversa les idées reçues sur l’évolution du monde avait choisi de braver les océans furieux, lui le pauvre terrien habitué à la sérénité des prairies du Kent ? Pourquoi il s’était résolu à affronter la houle du Pacifique qui se permet parfois dans ces contrées lointaines des colères que les dieux des vents ont tant de mal à apaiser? Non ? Jamais telle question ne vous a effleuré l’esprit ?

 

Alors ne me demandez pas pourquoi j’ai choisi d’explorer l’ile d’Yeu et sa lande inhospitalière, sa flore alambiquée, et sa faune si sauvage, que les plus universelles des encyclopédies réussissent rarement à décrire sans méprise, lacune ou étonnement hors de propos.

Moi professeur Pathmoll, titulaire de la chaire de déambulation entomologique de la très réputée université de Condé sur Poireau, j’avais bien à portée de main la matière de mes recherches, à quelques encablures du Calvados, et si ce n’avait été cet antagonisme atavique, quelque peu désuet aujourd’hui, certains diront même obsolète avec ce qui reste malgré tout possession anglaise, j’aurais pu mener mes recherches approfondies sur le territoire des anglo-normandes. Mais une mystérieuse attirance et, qui sait, au plus profond de moi-même la certitude absolue de découvrir dans mes pérégrinations l’espèce inédite qui viendrait couronner plusieurs décennies de persévérance, m’avaient presque malgré moi imposé d’aller explorer ce coin chouan reculé, ce sanctuaire vendéen qu’était la lande ilienne à quelques encablures de Fromentine, que la jet set et la gentry parisienne s’accorde à classer parmi les spots les plus en vue du clubbing mondial.

C’était dans ce pimpant port que l’on était sommé de prendre le bateau qui devait naviguer vers l’île de mes Hespérides. Mon tombeau flottant s’appelait le Président Auguste Durand, au prénom si noble et au nom si courant. Il jaugeait un nombre assez ridicule de tonneaux et je le jugeais passoire mâtiné de fer à repasser le lac de Garde, épave en sursis, fleur des profondeurs au moteur ronflant mais cacochyme, et à l’étrave aussi pourfendante qu’une lame émoussée, tout juste apte à caboter dans ces bassins glabres, chapeautés de nénuphars, où les tempêtes restent du domaine des cauchemars, où les bateaux sont réduits aux modèles pour enfants habillés en cols marins.

Les amoureux prêts à faire la traversée s’étonnaient sous une pluie de déluge de pouvoir encore s’embrasser, et se tenaient par la main pour mieux s’empêcher de couler sous ces eaux sans ride du port, dans les ondes limpides des heures qui passent. Leurs lèvres se soudaient, s’éloignaient, et se rejoignaient encore dans des baisers suaves qui tentaient d’apaiser l’angoisse d’un départ imminent.

Pour nous rassurer, le capitaine sortit en hâte d’un bistrot, l’haleine chargée comme ses cales, le magnum de pastaga encore à la main, l’œil aussi vague que le ressac, la démarche louvoyante comme un Jésuite en train d’expliquer le pari pascalien à une cohorte de beurs de banlieue. En montant une passerelle plus étroite qu’un fil d’équilibriste chez Médrano, il vociféra « Larguez derrière » pour que les plus vaillants des pirates d’éviers qui composaient l’équipage retirassent la ficelle qui maintenait encore la calebasse au trottoir. La virago qui le poursuivait en gémissant, tout en remettant une de ses mamelles dans son soutien-gorge, se prit malencontreusement les arpions dans les nœuds coulants, et vociféra plus que ce que la décence eut permis qu’elle jurat. Le cul de la rascasse ahanante s’affala dans une flaque de kérozène à la douce irisation, au moment où celui du dragueur des mers d’huile se décramponna du quai en lâchant une bordée de suie qui vint s’écraser contre les narines des quelques clampins encore à terre, venus faire leurs derniers adieux à ceux qu’ils étaient en leur âme et conscience certains de ne plus jamais resserrer dans leurs bras. Tout le monde chialait, mais la tristesse et l’angoisse n’y étaient pas pour grand-chose. C’était la fumée qui les faisait pleurer, à grosses larmes noires qui dégoulinaient en vrac sur leurs écussons Lacoste, et leurs crocodiles éternuaient en crachant des paquets de suie compacts sur les shorts Façonnable…S’ils agitaient les bras, les derniers téméraires encore vaillants sur l’estacade ne disaient pas adieu à ceux qui partaient, ils tentaient vaille que vaille d’écarter l’épais nuage de fumée qui dégueulait de la cheminée branlante du cargo qui râlait des bielles et des pistons en crachotant dans l’océan des giclées d’eau fumante à bâbord et tribord.

A bâbord (j’appris plus tard que c’était à gauche du navire) on décorait d’un léger camaïeu verdâtre de fiel un tricot rouge, et à tribord d’un seyant filet de sang, quand on n’avait plus rien à jeter par-dessus bord, une serpillière verte… Car dans le bateau la houle commençait à avoir des conséquences fâcheuses sur l’équilibre gastrique des candidats à l’Exodus nouvelle norme. L’énorme dérangement commença par les prémisses d’un borborygme a capella, molto glissando, l’andante des cannelloni al dente ingurgités à la va vite au resto chiasse rapide du coin, dans ce bled en fait infâme qui s’enorgueillissait d’être le port d’attache de ce corps mort à vapeur, oui celui tout juste qui répondait à l’invraisemblable patronyme de Fromentine, mi galette de blé et demi tétine. Puis dans un bel ensemble symphonique, les contractions actives des estomacs se métamorphosèrent en dégueulando molto furioso, au rythme chaloupé du Président qui surfait sur la vague, puis s’en allait mollement à la limite du déhanchement se coucher quasi totalement soit à droite soit à gauche en prenant des allures de chien-chien flatté à l’encolure par la vague chaque seconde plus enflée qui le baguenaudait comme un paquet de liège.

Le grain nous tomba dessus à la sortie du port, force huit. Les simiesques de la météorologie ne l’avaient pas vu venir, mais j’étais sûr que le lendemain ils sauraient très bien l’expliquer.

Avez-vous déjà vu un bateau virevolter ? Le «Président » pourra déposer le brevet du double axel batelier : il attaquait des figures même pas répertoriées dans le manuel récapitulatif d’une danseuse étoile du Bolchoï et de la Scala de Milan réunies. Les plus bigots entamaient des patenôtres, les plus mécréants, race pratiquement inconnue, hormis chez les touristes, dans cette partie particulièrement vivace de la Vendée chouanne, vidaient leur ventre à choux dans des vomitoria improvisés à travers les manches à air. On glissait dans le succédané d’épinards, la purée de concombre tiède et le Miko au chocolat blanc, version magnum liquéfié en la circonstance par un mélange de bile et de crème glacée. Les amoureux se juraient éternelle fidélité, jusqu’au tréfonds de la mer si le bateau venait à chavirer. Seul le capitaine et ses matelots poussaient la chansonnette en biberonnant les derniers litres de jaune et de muscadet qu’ils avaient pu sauver du naufrage annoncé.

Au milieu du gué, assailli par des courants contraires que venaient perturber des vents contradictoires, le « Président » fit plusieurs demi-flips d’affilée qui nous maintinrent les cheveux hérissés pendant quelques secondes qui nous parurent une ère, le temps pour chacun des passagers et futurs navigateurs solitaires sur le frêle esquif d’une bouée ou d’un banc de cale d’invoquer qui sa maman, qui le bon Dieu ou parfois même monseigneur Dupanloup, Napoléon ou le doux sobriquet d’un chien sans doute de chasse,   dont le souvenir accourait curieusement en cet épisode tragique d’une vie sur l’avant- scène de la mémoire.

Au bout d’une heure et demie de traversée, de repliements de tubes digestifs, de chapelets en cascade, de rosaires ânonnés en couvrant le bruit des machines en folie, le valeureux esquif corna trois fois pour annoncer son arrivée à bon port. Le troupeau hâve qui en descendit faisait plus penser au résidu de la grande armée après le passage de la Bérézina qu’à un contingent fringant de gentils scouts à l’arrivée à Lambaréné pour prendre possession de ses bungalows de bord de plage. Je saluais le Président d’une dernière expectoration stomacale avant de prendre la boussole pour essayer de repérer sur la carte l’emplacement de l’hôtel où j’avais eu la prudence de réserver une chambre avant de me lancer sur l’eau salée…

J’avais compris en quelques brasses pourquoi l’on disait emprunter un chemin et prendre la mer : on empruntait un chemin pour se rendre quelquepart, alors qu’en mer on n’était pas sur de se rendre dans quelque port que ce soit et qu’il valait mieux prendre la mer avant qu’elle ne nous prenne…

L’arrivée à Port Joinville, ci-devant capitale de l’île, avait tenu du miracle. Mais enfin nous avions abordé le havre du répit, et partîmes en claudicant pour envahir les terrasses des bistrots qui fleurissaient sur le quai et ingurgiter des boissons salvatrices et requinquantes, à base de muscadet, viandox ou quinquina.

Il fallait en saison se lever à cinq heures du matin pour espérer encore trouver une table libre à l’«Hôtel des Voyageurs», le Sénéquier du port, mais ce jour-là la pluie giflait les terrasses et pas un ciré n’était de sortie. Tout s’arrangeait à merveille, c’était bien là que j’avais réservé une chambre pour une semaine, période assez vaste me semblait-il pour avoir le temps de voir ma quête aboutir, mais suffisamment courte pour m’éviter à priori la nostalgie du continent.

Je me séchais tant bien que mal dans ma quiète chambre qui donnait directement sur le port et qui ne garda que quelques heures cet aspect tranquille de thurne campagnarde, avant que des hordes de jeunes touristes avinés, viennent gueuler et dégueuler dans les eaux saumâtres de la rade leur rasades de ti punch et de mojitos qu’ils ingurgitaient depuis la tombée de la nuit jusqu’à l’aube qui ne manquait pas de pointer ses lueurs blafardes à chaque lendemain.

Je me mis tout de suite en chasse de mes espoirs, que je comptais découvrir en quittant la partie « civilisée » de l’ile pour gagner ce que les islais appelaient à juste titre la côte sauvage, sur l’autre versant de cet immobile navire, lande aride et hostile, où le genêt et le chiron étaient flagellés par les vents de noroît qui empêchaient toute végétation de se développer plus haut qu’un bonzaï nain. C’est là que je pensais trouver encore intacte et vierge toute une faune que le prédateur humain n’avait encore jamais contemplée ni dérangée. J’y allais hardiment, en enfourchant un destroyer qui s’avéra fidèle malgré les circonstances ardues, un vélo hollandais pourtant habitué au plat pays que je louais à la sympathique maison Good Bike. Le jeu de mots m’avait paru séduisant.

Cap immédiat sur la pointe de la Tronche, là où tous les soirs il y a plus de deux siècles m’avait-on raconté dans un bar louche de Joinville dénommé « l’Escadrille» ou quelques beuglants venaient en saison se faire la voix chaque soir pour le plus grand bonheur des estivants affalés, un homme trompé par sa femme venait confier son chagrin à la mer. Evidement l’impétrant n’avait pas la banane, d’où le lieu-dit, dont le nom avait été donné par les habitants las de l’entendre gémir comme une midinette abandonnée.

J’eus du mal à trouver mon chemin dans le dédale de rues et de routes qui serpentaient sans aucune logique apparente hormis le quasi cardo qui crucifiait l’île entre la pointe des Corbeaux et celle du But dans la longueur, et la Meule et le Port dans sa largeur. Il me fallut éviter l’ « Impasse des bébés gris » pour gagner la rue « Vertu salope », à l’étrange ressemblance patronymique avec le vertugadin, ce chapeau conique porté par les coquettes moyenâgeuses pour prévenir les chauds de la pointe qui tentaient de les draguer qu’ils allaient se ramasser une gamelle. Là c’était au contraire pour encourager les approches, et faire savoir aux excités du gland que sous des airs de minauderie se cachait une usine à caramel qui ne demandait qu’à tourner à plein régime. Il faut dire que les femmes de marins, à force d’attendre, commençaient à ressentir quelques des picotements surtout si les campagnes étaient longues du côté de Terre Neuve. Aujourd’hui la vertu des femmes de marins n’est plus à soupçonner. Evidemment, ils ne partent plus que pour quelques heures à peine pour aller pêcher deux ou trois morgates. La mer est un désert.

Et j’arrivais sur l’aire de ce que je croyais devoir devenir mon eldorado entomologique, sur cette élégante motte de la pointe du Châtelet, où parfois disait-on aux plus naïfs des mange-poulet (prononcez mange-poulette), surnom dont certains facétieux islais avaient affublé les plus tartes des touristes, on arrivait par temps clair à admirer les neiges parfois éternelles du Mont Blanc au bout de la France, et de l’autre côté, versant Amérique, les côtes du Maine que l’on distinguait avec précision mais très rarement, et seulement les années bissextiles selon un phénomènes que les météorologues ne s’expliquaient toujours pas, mais qui avaient servi d’amers aux premiers navigateurs pour se diriger sans crainte et avec certitude vers ce continent alors inexploré devenu bien plus tard la Nouvelle Angleterre.

Sous la protection de la Croix, je fourbis mes armes. Mon filet à papillon en main et mon piège à animalcules au côté, je me mis en chasse, l’angoisse au ventre d’avoir à m’engager au plus profond de ces terres acrimonieuses, mais réchauffé par l’espoir (sans doute insensé mais néanmoins bien présent) de la découverte d’espèces inédites.

Et la chance fut à mes côtés. Etait-ce la chance, ou la juste récompense d’un courage (à mon retour certains parlèrent même de témérité) et d’une persévérance inébranlable ? Je ne saurais trancher. Il me fut permis en tout cas dès mes premiers pas en direction de la pointe du château Maugarni, de capturer dans mes rets trois des échantillons les plus recherchés par les entomologistes du monde entier qui ne se seraient sans doute pas attendus à ce que je les capturasse sous ces latitudes, et qui m’accablèrent ensuite à la publication des résultats de mes pérégrinations de tous les signes de leur jalousie profonde.

Au bout de quelques minutes à peine de recherche passionnée, j’avais le bonheur de contempler dans mon vivier un des plus rares spécimens de la mygale en tutu, cousine lointaine de la mygale à tétons beaucoup plus banale, une Michetonnette écarlate et, summum de ma convoitise, deux très rares exemplaires de la Poufignole râleuse et de sa parente lointaine la rêveuse, que ce crétin ignare de Professeur Patemouille, mon adversaire direct et benêt consommé en matière d’entomologie auriculaire, affirmait à coup de marteau ne jamais pouvoir cohabiter dans le même biotope. Je tenais ma revanche: il avait imprudemment contesté, en mettant les rieurs de son côté, mes analyses que je persistais contre vents et marées à considérer pertinentes des mœurs de la Clavouillette hilare. Cette fois-ci il ne perdait rien pour attendre.

Décidément j’étais comblé et en arrivais même à me demander quelle vertu m’attirait cette bénédiction des dieux de la zoologie miniature. D’autant plus qu’en m’enfonçant hardiment à travers les bosquets particulièrement touffus de salsoles piquantes et d’erodia glutineux, je découvris, tapis sous les feuilles d’une aspérule étrangle-chien un exemplaire époustouflant de tarentule bigame à la spécificité anatomique si curieuse: on comptait chez elle une vingt cinquième paire de pattes aussi glabre que les autres pouvaient être velues. Mais c’est surtout son autre particularité qui la rendait si précieuse aux yeux des savants du monde entier: son génome si complexe, plus méandré que le génome humain. Si Craig Venter s’y était attelé pendant 20 ans avec tous les ordinateurs de la terre il ne serait pas arrivé à le décrypter. C’était d’ailleurs probablement cette complexité qui avait amené sa raréfaction (d’aucun affirmaient déjà sa disparition !). C’était une découverte miraculeuse.

Mais je m’étais imprudemment écarté de l’itinéraire que j’avais prévu de suivre, fasciné que j’étais par la flore unique de cette côte sauvage, qui n’était certes pas le but ultime de mes pérégrinations mais dont la beauté me happait jusqu’à devenir inconscient des pièges tendus sur le parcours d’un innocent lettré. Absorbé par les volutes satinées des feuilles d’oseille bucéphales, les torsades mauves du dompte venin et la prolifération anarchique mais néanmoins voluptueuse de l’himantoglosse hirsute, j’en étais arrivé aux abords des terres de ce que certains ici, pour à la fois s’en moquer et en exorciser la terreur qu’il inspirait, nommaient le Jurassic Park de l’île d’Yeu.

Cet endroit qu’il fallait absolument éviter n’était pas le fruit d’un projet mégalomane et insensé engendré par un cerveau que d’aucun traiteront de génie, d’autres de chamboulé. C’était un sanctuaire impossible, et pourtant bien réel, du dernier spécimen connu de reptosaure antédiluvien, un animal si étrange qu’on n’avait longtemps omis de le recenser dans aucune des catégories de monstres connues de par le monde jusqu’à présent répertoriées. Comment s’était-il retrouvé exilé sur ces terres granitiques, puis acclimaté pendant des milliers d’années ? Etait-il endogène ou exogène? Les plus estimés savants se perdaient en conjectures. Cette andouille de Vire de professeur Patemouille était l’inventeur de sa découverte, assez intéressante devais-je avouer à mon grand dam. Mais j’étais persuadé qu’elle n’était due qu’à une suite de circonstances hasardeuses et compatissantes. Quant à ses hypothèses sur la venue et la survie du Tripotanus à l’île d’Yeu, elles n’étaient que pures inepties et fruit d’un cerveau plus dérangé qu’un bahut breton dans un camion de déménageurs. J’avais de mon côté une thèse que jusqu’ici les plus grandes sommités mondiales n’avaient pu réfuter (comme d’ailleurs je n’avais malheureusement pas pu la prouver). Mais jusqu’à présent je n’avais pas été démenti par les faits même si j’avais été abreuvé par les sarcasmes du professeur Patemouillle, de sa horde de valets et de petits marquis serviles, et des friands de stupéfiants spectacles ou plutôt de pseudo spectacles, puisque le Tripotanus à grelots, le plus cruel des prédateurs de l’ère tertiaire, n’avait jamais daigné s’offrir en pâture au regard des goumiers dont l’effroi à la seule écoute de ses feulements pouvait parfois procurer un plaisir fugace et dont l’imagination débordante devait servir d’ersatz à la confrontation réelle avec le monstre.

Ce tarasque, mi dinosaure mi saurien ne s’était pas évadé de son milieu naturel. Il ne le pouvait d’ailleurs pas, ayant perdu la faculté de nager. Il s’était contenté de survivre au sein de ce biotope accueillant et inexpugnable, après avoir eu l’idée de génie, je l’affirmais, de se réfugier sur l’île à la suite de la prolifération   impromptue sur tout le continent européen des gougnettes processorales, sorte de petits orthoptères qui n’avaient pas trouvé d’autres moyens (mon Dieu comme la nature cherche des chemins inouïs pour se perpétrer) de devoir coloniser les sphincters des Tripotanus pour y trouver leur nourriture, jusqu’à provoquer d’insupportables irritations anales aux empereurs des prédateurs qui les faisaient se gratter jusqu’au sang, et jusqu’ à l’hémorragie en trainant ainsi par suppuration et gangrène induite, la disparition progressive de l’espèce. Comment les gougnettes processorales s’étaient-elles éteintes elles-mêmes, laissant par la même occasion dans la longue litanie des espèces se maintenir le dernier spécimen supposé de Tripotanus, c’est une question capitale à laquelle nous n’avons pas encore de réponse mais qui nous maintient en haleine et nous maintiendra encore dans l’allégresse de la recherche fondamentale jusqu’à l’expiration de notre dernier souffle. Et ce n’est pas ce médiocre petit glaviot de professeur Patemouille qui le pourra un jour, lui qui n’a jamais réussi qu’à répondre à l’écho de ses propres fantasmes. Ah ! Que n’avons-nous découvert ce si beau sujet avant cette racaille de Patemouille! Nous eussions fait un autre usage plus noble et plus désintéressé de cette révélation. Nous lui en voudrons tout au long de notre vie que Dieu je l’espère nous prêtera longue, pour avoir été le premier.

En tout cas c’était bien à l’île d’Yeu que ce phénomène antediluvien avait fini de se développer puis avait disparu à l’exception de ce dernier exemplaire, malgré lui et les curieux écartés par une nature inexpugnable, emblématique de ce biotope millénaire qui avait gardé niché sur ce plat de granit grisâtre une espèce ailleurs disparue et sans qui elle n’aurait jamais pu se conserver. C’était sans doute la preuve de cette théorie de l’évolution, en vogue à l’heure actuelle mais qui ne manquerait pas un jour ou l’autre, j’en étais persuadé, de subir le même sort dans la progression des idées, et d’agoniser puis de mourir en suivant le parcours qu’elle annonçait pour expliquer le vivant. C’était suicidaire.

Il ne saurait être question ici de déroger à notre éthique ô combien respectée et stricte d’objectivité scientifique. Mais je me devais de croire qu’un jour les aléas de la taxinomie me permettraient de découvrir à mon tour dans mes pérégrinations à travers le monde, un autre spécimen mais femelle celui-là de cet incroyable représentant de la branche de Prolétéraptérix. Ce ne serait que juste revanche. Et pourtant je ne pouvais m’empêcher de penser, amèrement, qu’

avoir inexorablement une longueur de retard, même si je découvrais un jour cette femelle tant espérée, passer sous les fourches caudines, et se rendre en même temps à Canossa pour être obligé d’aller la faire enculer par le seul spécimen mâle restant au monde et participer à perpétuer l’espèce que nous croyons tous en voie de disparition, ne pouvait prouver que l’injustice des Dieux.

Et pis d’ailleurs on s’en fout, il doit être tarte son mâle, mou du genou, cagneux et lépreux, altéré du gland. Faudrait vraiment que ce soit le dernier moyen qu’il ait un marmot pour que je condescendisse à la mener au taureau. Et pourtant cela nous permettrait par la grâce de Dieu de perpétuer une espèce apparue dans l’ère du supercambrien pavillonnaire il y a quelques 3 millions 552 mille trois cent sept ans.

Toujours est-il que  distrait par le coassement des sternes qui s’époumonaient dans les cieux au-dessus de ma tête, quelque peu désemparé par les tresses d’un brouillard filandreux qui commençait à envahir la lande déserte, je m’étais égaré dans les parages de ces contrées qu’il fallait éviter. Les mouettes rieuses me prévenaient-elles d’un quelconque danger ou se rassemblaient-elles au-dessus de ce monstre dont elles attendaient avec impatience les rogatons pour satisfaire leur appétit vorace ? Je ne sais. Mais des odeurs de varech séché, de déjections infâmes, de puces de mer écrasées, d’iode rance et de méduses en décomposition, ainsi qu’une si âcre senteur de fauve, me prenaient à la gorge et m’annonçaient que j’étais près de cet animal que ma lâcheté proverbiale m’empêchait de tenter d’aller regarder.

La stridulation des grillons s’accentua: il était temps de rebrousser chemin. Le territoire du Tripotanus, véritable niche écologique, était bordé d’un côté par l’aplomb abrupt de la mer qui se déchirait en grosses vagues mousseuses, par un à pic de roches du côté opposé et sur les deux autres de taillis si touffus qu’un surmulot n’aurait jamais pu s’y glisser. Il ne faisait aucun bruit. Etait-il embusqué ou tapi de crainte à l’approche de l’humain qui foulait les marches de son territoire ?

La présence palpable de cette créature dantesque, témoin d’un passé révolu, m’avait une nouvelle fois remémoré s’il en avait été besoin cette rivalité quasi atavique que j’entretenais avec le professeur Patemouille, et j’en étais tout ragaillardi malgré le froid qui commençait à infuser dans ma chair.

Et je sus tout-à-coup d’où venait cette force irrésistible qui m’avait conduit à Yeu. C’était ce besoin, que dis-je, cette nécessité même d’aller chasser sur les terres de ce béotien de Patemouille et d’y récolter moi aussi les fruits plus mûrs et plus sucrés de ma victoire.

En contournant la terre interdite où devait s’emmerder à mourir, muet et invisible, le dernier des Tripotanus, je me lançais sur la sente qui traversait la route des Sabias. Le vent s’était levé, la pluie avait recommencé à battre la lande qui s’éclaircissait à cet endroit, pour ne présenter plus que quelques arbrisseaux touffus et clairsemés. Mais la facilité accrue de ma marche rencontrait un nouvel obstacle avec la tombée de la nuit qui me permis pourtant (et là je sus que les Dieux de l’entomologie étaient malgré tout à mes côtés) de pouvoir admirer, feu follet virevoltant comme un elfe sur l’étendue des pâtis, un superbe archétype de chancre luminescent, une sorte de luciole mais carnivore, qui parsème au mois de février la croute terrestre de minuscules points qui tracent des alignements repères pour les pêcheurs en haute mer. La vie du chancre est éphémère, elle ne se prolonge que quelques heures mais les islais sont prévenus de sa prolifération à certains signes qui leur permettent d’avoir le temps de préparer leur exode momentané. Ils sortent alors tous en mer pour laisser l’île sous la coupe de ces dangereuses petites charognes qui se gavent la gueule de tout ce qui est mort. Depuis des lustres elles cherchent notamment à pénétrer la tombe du maréchal Pétain, mais sans succès jusqu’à présent.

Une fois en mer, les islais patientent en pêchant. Car par un phénomène encore inexpliqué (est-il en corrélation avec la prolifération exponentielle de ces chancres luminescents ?) les poissons hauturiers et notamment les grandes berlues, en viennent à un point de maturation telle que des bancs entiers d’entre eux viennent se réchauffer dans ces eaux glaciales pour la moyenne des baigneurs, mais qui leur paraissent aussi tièdes qu’une eau de vaisselle dans les cuisine de Louis XIV. La pêche est alors quasi miraculeuse. Mon Dieu comme la nature est réglée ! Les pêcheurs islais remontent alors des filets aussi lourds que les discours politiques de Fidel Castro, puis laissent pourrir à terre la chair innommable de ces putains de poissons qui n’ont même pas eu l’idée d’être comestibles. Bon, tout compte fait la nature est pas si bien faite que ça, la preuve…

Ce fut le dernier étonnement de ma campagne. J’étais si satisfait de ce miraculeux glanage que je négligeais un nid de scolopendres à fourrure, douce comme celle du vison, dont les occupants étaient en train de dépecer et d’ingurgiter un couple de chatouillettes futiles, que seuls les ignares confondront avec l’intrépide. Ces deux branches de coléoptères coprophages au râle d’amour sardonique, assez proches l’une de l’autre si l’on observe leur morphologie et leurs couleurs chatoyantes, ne peuvent être distingués que par l’oreille de mélomanes érudits les soirs de nouvelle lune où le Sudet lance sa douce mélopée près de la Roche Branlante.

Fourbu, reclus, rendu, je retournais hâve et trempé près de la croix du Châtelet où j’avais sans inquiétude aucune abandonné mon beau vélo, et rentrais à Port Joinville les yeux encore émerveillés par les trésors qui bourdonnaient dans ma musette et que j’aurais loisir d’examiner à la loupe à mon retour dans mon laboratoire de Condé sur Poireau, avant que de publier un compte rendu de mes explorations qui, j’en étais persuadé, allait faire date dans l’histoire de l’entomologie auriculaire et faire fermer sa gueule une fois pour toute à cet ectoplasme de Patemouille.

J’étais d’autant plus enthousiaste que je savais qu’après la satisfaction de l’esprit et du devoir accompli, j’allais connaître les ravissements du ventre. Table m’était retenue au meilleur restaurant de l’île, les Gnafouettes. Gilles, le propriétaire de l’ « Hôtel des Voyageurs » m’avait déjà mis l’eau à la bouche en m’énumérant les succulents plats qu’Hortense son cordon bleu allait me concocter ce soir-là et qui portaient haut à eux seuls le gonfanon de toutes les spécialités culinaires de l’île. A commencer par les patogas à la crime, suivis d’un dard de porc aux algues et aux pruneaux nappé d’une sauce concoctée à base de lopirettes à spirales, sorte de succulentes petites coques, qu’elle était la seule à préparer avec autant de saveur. Le dessert, ses succulentes madeleines au gros plant, vous laissait lui aussi proches de l’euphorie. Je n’avais qu’un regret du point de vue social et non pas culinaire. C’était que la cuisine n’ait pas envisagé ce soir-là de faire mariner puis de mitonner des girouettes trivalves, quelques-uns de ces si beaux spécimens de crustacés que les pêcheurs de thon à leur retour de campagne laissaient boucaner en haut de leurs mâts. Ils étaient l’illustration éclatante de l’indigence et de la générosité sans mesure des islais qui devaient souvent se contenter de ces maigres rations, au gout spécifique assez fluet, voire absent, alors que la chair nourrissante et dense des bonites, encaquées en conserve dans l’usine dont l’activité battait alors son plein, partait à l’exportation dans des contrées aussi lointaines que La Bourboule ou Romorantin. Une fois à terre les hommes d’Yeu revenus des mers lointaines faisaient tinter la cloche pour ameuter le voisinage et lui faire partager ce bien frugal repas.