Trente ans après

Trente ans après

Trente ans après

Marie Josée Gonand

 

 

Ciel gris et pluie fine sur le port quand la dame seule débarque, à dix-neuf heures. Elle l’aime bien ce temps. S’y sent à l’aise. En ce début de printemps, ses états d’âmes grisonnent. Comme ses cheveux. Elle est en harmonie avec la météo.

D’abord récupérer son vélo à La Roue Bleue. Embrassades et condoléances de circonstance. Sa mère est morte dix jours plus tôt. Chacun y va de son petit mot. Dans ces cas-là elle se montre maladroite, trop sèche pour ceux qui attendent des larmes. Touchée quand même par tous ces islais compatissants. Une vieille dame de quatre- vingt-treize ans qui passe l’arme à gauche quoi de plus banal ? Ça c’est ce qu’elle affiche. Car elle sait qu’il va être difficile de retrouver la sérénité.

Une petite grimpette pour arriver à la maison. Le manque d’entraînement la laisse essoufflée à mi-parcours. La honte. Elle ne posera pas le pied à terre. Enfin le logis. Le camélia rose garde ses fleurs rouillées. Dans le séjour les radiateurs sont allumés. Une baguette et un pain de beurre déposés sur la table. Quelques légumes dans le frigo. Une bouteille de Quincy au frais. Son voisin prend soin d’elle. Comme toujours. Mais elle est plus sensible ce soir à ces attentions délicates. Vrai qu’un grand verre de blanc réchauffe l’intérieur.

Nuit très agitée. Normal après un voyage fatigant. Nombreux cauchemars qu’heureusement elle oublie au réveil. Le soleil brille. Elle va profiter de la lumière de l’île qui fait larmoyer ses yeux clairs, ira se balader à vélo sur la Côte Sauvage cet après-midi. Auparavant il faut quérir quelques provisions, remercier le gentil voisin, désherber la terrasse, tondre le pré.

Tâches accomplies. Avec vélocité. Sans penser. Elle se réjouit de prendre l’air, de retrouver ses chemins préférés. Il faut regonfler le pneu avant. Ça lui prend vingt bonnes minutes. On naît maladroit et on le reste. Un bon coupe-vent, sa vieille écharpe à carreaux et un bonnet ridicule qui protège bien les oreilles. En route ! La plage des Sabias a beaucoup souffert des tempêtes de cet hiver. Le sable a quasiment disparu. Où vont- ils poser leurs fesses cet été ? Quelques rares touristes visitent les lieux en piaillant. Aller plus loin. Au calme. Elle en bave avec le vent. Il ne souffle jamais dans le bon sens.

Quand la cycliste arrive essoufflée au Caillou Blanc, elle pose son vélo et décide de poursuivre à pied. La bise se calme. L’air devient presque doux. Elle aperçoit une silhouette au bord de l’eau. S’approche. Il s’agit d’un grand vieil homme assis sur un rocher, le regard tourné vers la mer. Il scrute l’horizon. Elle ne souhaite pas le tirer de sa contemplation. Mais quand elle arrive à sa hauteur, il sursaute, se retourne, la dévisage, sourit. Alors elle s’approche. Simple curiosité. Une voix grave la salue et l’invite à s’asseoir. Le vieux doit friser les quatre-vingts ans. Une bonne tête avec de longs cheveux blancs et des yeux bleus qui plissent au soleil. La femme prend place sur le caillou.

C’est beau hein ? Je viens tous les jours. Sauf quand les tempêtes sont trop fortes. Je ne suis pas né ici mais j’y ai vécu longtemps. Pour mon travail. Trente ans. La plus belle période de ma vie. Puis j’ai dû quitter l’île. Sur le continent à Lyon j’ai toujours gardé la nostalgie de ces endroits magiques. Récemment ma femme est morte. Alors j’ai pris un billet aller simple pour Port-Joinville. Depuis un mois, je vis dans un mobil home au terrain de camping. Je n’aime pas les hôtels. Et puis cuisiner, surtout le poisson, ça me plait. Et vous ? Vous êtes en vacances ? Rares sont les femmes seules qui se baladent par ici. Encore plus rares celles qui acceptent de me parler. Merci. Vraiment. Maintenant écoutons la mer.

Il reste silencieux, ne la laisse pas répondre. Ou n’attend pas de réponse. Alors au lieu de s’en aller, elle s’applique à écouter. Pendant de longues minutes. Le vent souffle à nouveau. Elle est comme saoule mais tranquille. Son voisin baisse la tête. On dirait qu’il dort. Elle observe sa peau burinée et ses immenses paluches brunes.

Oui, j’ai quatre-vingt-dix ans. Je ne les fais pas hein ?

Là c’est elle qui sursaute. Ses angoisses d’orpheline refont surface. Elle doit récupérer son vélo et rentrer chez elle. Elle se lève pour le saluer quand il sort une petite fiole de sa poche.

Un bon rhum ça va vous réchauffer. Du vrai. Je l’ai rapporté de Marie Galante.

Le bouchon est recouvert d’un minuscule gobelet argenté qu’il lui glisse dans la main. Cul sec. Sans aucune hésitation. Un frisson la parcourt.

Alors ? Ça va mieux ?

Mais Monsieur tout allait très bien. Je fais juste une balade tous les jours. A vélo ou à pied selon le vent. Merci pour le rhum. Et à la prochaine !

Il boit une grande goulée à même le flacon. Profond soupir. Puis il reprend sa pose face à la mer. Elle s’en va. Son vélo est tombé à cause du vent. Elle essaie de détordre le garde-boue et reprend la route en sens inverse. Contente de retrouver la douce chaleur de son logis. Contente de cette rencontre avec un curieux bonhomme. Sympathique oui. Bizarre aussi avec ses silences, ses remarques et sa flasque de gnole. Un personnage de roman. Ça l’interroge. Aucune importance. Elle ne le reverra sans doute jamais.

Enfin une nuit sereine. Le bon air sans doute. C’est fou ce que le sommeil devient important avec l’âge. On en parle. Comme de la pluie et du beau temps. Ce matin, ciel gris. Mais pas le gris obscur qui file le bourdon. Non, le doux gris qui filtre la lumière à peine voilée du soleil. Dix-huit degrés. De la douceur prometteuse en ce début de printemps. Des conditions idéales pour se rendre au marché.

Après quelques achats, elle s’installe en terrasse à l’hôtel des Voyageurs. Seule avec son journal et son verre de Tariquet. Non, elle ne passe pas son temps à picoler. Mais elle aime le vin et le début d’ivresse. Surtout quand les temps sont durs. Pour le gaillard d’hier c’était rhum et vue sur la mer. Elle le comprend.

Dans l’après-midi, elle ira rendre visite au vieux Pain Grillé. Elle l’a connu comme voisin du temps où elle louait pour l’été. Il fut longtemps marin pêcheur puis devint patron. Sur le bateau, il pensa à griller le pain rassis pour qu’il reste mangeable. D’où son surnom. Visage rond aux minuscules yeux bleus malicieux. Toujours des histoires de mer, de sauvetages, d’amour, de malheurs familiaux à raconter. Il parle longtemps, toujours du passé. Quand il se raconte, elle ne peut échapper au verre de rouge… N’en tire aucun plaisir. Une vraie piquette. Mais ç’est un rituel, comme pour d’autres l’heure du thé. Pain Grillé évoque souvent sa nichée. Cinq enfants.

Comment ça se passait pour l’accouchement ?

Aujourd’hui les p’tites dames vont sur le continent. La naissance aura lieu à telle date sur rendez-vous. On ne prend plus de risque. Mais ma femme accouchait ici, dans la chambre, à côté.

Il lui montre le lit.

La sage-femme arrivait dès les premières contractions. Si tout se déroulait normalement elle repartait chez elle et on allait la rechercher quand ça devenait sérieux. Le plus souvent, pas de problème. Les enfants naissaient dans la maison où ils grandiraient. Mais un jour ma femme qui venait de mettre au monde mon troisième fils a commencé à perdre du sang. On a rappelé l’accoucheuse mais elle ne savait que faire pour stopper l’hémorragie. Alors il a fallu chercher le docteur, l’unique docteur. Pas facile à trouver l’animal. Un bon médecin mais un sacré gaillard qui menait grand train. Vrai qu’il menait une drôle de vie, possédait une Rolls avec chauffeur et une vaste villa à Ker Chalon. Un sacré personnage ! J’ai fini par le récupérer au bistrot. Il était dans un triste état. La serveuse m’a dit qu’il avait éclusé cinq ou six whiskies. Mais on n’avait pas le choix, ni lui, ni moi. Il a rejoint en titubant sa berline garée devant le café. Son acolyte s’est mis au volant et l’a conduit chez nous. Ma femme s’était évanouie. Pâle comme un linge. Les draps sanguinolents. L’enfant vagissait dans son berceau. Le médecin s’est servi un café – y en a toujours sur la cuisinière- puis s’est enfermé dans la chambre avec mon épouse. Dix minutes plus tard l’accouchée avait repris conscience. Il avait réussi à arrêter le flux de sang. Je crois que c’est un bout de placenta qu’il a enlevé. Je ne sais pas trop. Ça m’est égal. Le docteur, son chauffeur et moi, nous avons bu un verre de calva pour nous remettre de nos émotions. Elle revenait de loin ma belle Irène.

Chez nous, y avait pas souvent de malades. Sûrement qu’on était plus résistant qu’aujourd’hui. Je n’ai pas eu affaire au médecin depuis cette nuit-là. Deux ans plus tard, en hiver, vers deux heures du matin il a été appelé chez une patiente qui souffrait horriblement du ventre. Il n’est jamais arrivé chez cette pauvre dame. Ce soir-là il conduisait lui-même sa grosse bagnole. Saoul comme souvent à cette heure-là. Trop saoul pour éviter le moindre obstacle. La cause du drame. Il a renversé un cycliste. Un docker qui partait au travail. C’est que les bateaux, ils arrivent et partent même la nuit. On ne sait pas pourquoi il ne s’est pas arrêté. Enfin on suppose. Car après ça nul ne l’a jamais revu. L’accident a eu lieu tout près de la maison de la malade. Le malheureux qu’il avait heurté est mort sur le coup. Quant à la patiente qui souffrait d’une péritonite elle est morte elle aussi à l’hôpital de Challans. Le transfert avait été trop tardif. Le docteur a donc deux morts sur la conscience. Enfin, avait. Car avec tous ses excès il n’a pas dû faire long feu…

C’est bien la première fois que Pain Grillé lui raconte cette histoire. Quand elle quitte la grande cour blanche, le ciel pâlit. Elle ressent la fraîcheur du printemps naissant. Sur le chemin elle cueille un énorme bouquet de camélias dans un jardin abandonné. Un joli larcin. Fleurs roses grandes ouvertes et boutons qui écloront demain. Puis des pétales nacrés qui tombent sur la table.

Le vieux raconte tellement bien qu’elle a bu trois verres de sa vinasse sans s’en rendre compte. Elle a vraiment passé un bon moment mais devra désormais veiller à moins boire!

Deuxième bonne nuit. Au petit matin, elle va admirer les arums. Six fleurs d’un blanc immaculé. Quelques bestioles scélérates se baladent en leur cœur. Autrefois elle se moquait de tous ces vieux qui bêtifiaient avec leur jardin. Aujourd’hui elle s’enthousiasme devant chaque iris, céanothe bleu et autres arbustes en voie de floraison. Elle vieillit. Sans aucun doute.

La moitié d’islaise se sent en forme pour une balade ensoleillée. Enfourche son vélo direction la Côte Sauvage via Les Sabias. La même virée qu’avant-hier. Tant pis. Le vent dans le dos cette fois. Si elle était un peu honnête, elle avouerait qu’elle se demande si le vieux fou a pris son tour de garde face à la mer. Il lui a dit aimer cet endroit désert.

Elle arrive rapidement au Caillou Blanc, reconnait vite la grande silhouette. Toujours la même posture inclinée. Son cœur bat fort. Comme lors d’un rendez-vous amoureux. Pourtant mardi, il l’a agacée avec son ironie et ses longs silences. Il se tourne vers elle. Impossible pourtant qu’il l’ait entendue. Trente mètres les séparent. Elle pense qu’il l’attendait. S’approche. Le bonhomme sourit, affirme qu’il est ravi de la revoir. Elle s’assoit à sa gauche. L’observe discrètement. Une tache sombre sur sa joue. De très grandes oreilles. Des détails qui l’amusent. L’océan bleuté le fascine. Il ne le quitte pas des yeux. Après une minute ou deux, il pose sa main ridée sur son épaule. Puis la voix, si grave, si belle.

Je savais bien que vous viendriez aujourd’hui. Ou demain. Ce n’est pas le hasard qui vous amène ici mais la curiosité. Qu’est-ce qu’il cherche ici ce vieillard? Pourquoi revenir après tant d’années ? La mer, la lande, d’accord, mais les gens… Oui. Je sais bien que vous vous posez plein de questions. J’aime les islais. J’en ai croisé quelques-uns depuis mon retour. Ils ne m’ont pas reconnu. Même les anciens. Et c’est tant mieux. Pour eux comme pour moi. Je ne vous en dirai pas plus. Vous en apprendrez peut-être davantage par la suite. On verra. De toute façon vous semblez triste. Un chagrin d’amour, un deuil ?? Je vous distrais donc de vos sombres pensées. C’est déjà ça. Et vous aussi vous aimez la mer.

Il est bien loquace le bougre. Elle ne répond pas. Vrai qu’elle reste souvent morose. Vrai aussi qu’elle aimerait connaître un peu plus le personnage. Vrai enfin qu’elle goûterait bien une nouvelle fois à son rhum. Ça doit être la bonne heure car la petite fiole refait son apparition. La potion magique libère la parole. En quelques phrases elle vide le sac de ses malheurs : la mort de la mère et les immenses absences de son époux laborieux. De petites misères elle le sait bien. Mais l’homme ne se moque pas de sa banale confession. Bien au contraire. Il compatit. Lui explique que quand on traverse un temps de tristesse, il faut se raccrocher aux bonheurs minuscules : paysages, jolies fleurs, vin blanc et poisson frais… Elle approuve. Se sent sur la même longueur d’onde.

Et il rigole. Un grand rire suivi d’une invitation à dîner dans son bungalow. Au camping. Pourquoi pas au restaurant ? Parce qu’il adore cuisiner et juge sévèrement les cuistots du cru. Il précise ensuite qu’elle n’a pas de souci à se faire. A quatre-vingt-dix ans, assez décati, il ne se sent plus apte à jouer au séducteur. Elle rit elle aussi et accepte.

Il se fait tard. L’océan vire au gris. Le ciel rougeoie. Les cailloux crissent sous leurs pas. Elle partage ce joli instant avec un inconnu.

Les heures suivantes lui sont légères. Elle dîne sobrement d’une salade de carottes et d’une tranche de thon fumé. Deux verres de Viognier. Moment de gourmandise satisfaite dans la solitude. Puis elle feuillette le programme télé. Ces temps-ci elle a souvent besoin du petit écran. Difficile de se concentrer sur un livre. Le vague à l’âme revient au galop. La même page est relue trois fois. En vain. Le téléphone sonne au fond de son sac dont elle vide précipitamment le contenu sur le tapis.

Oui, oui, je suis chez moi. Qu’est-ce qui se passe ? Vous ne vous sentez pas bien ? Malade ? Mais vous ne l’êtes jamais… Ce soir, si. Bon vous voulez que je vienne vite… D’accord. Non, ça ne me dérange pas.

Réponse hypocrite. Elle s’apprêtait à enfiler sa minable robe de chambre et tenter d’écrire les premières lignes de sa nouvelle. Plein d’idées dans la tête. Mais elle ne sait pas dire non à Pain Grillé. Jamais il ne l’a appelée au secours. Etonnant qu’il ne s’en remette pas à ses filles qui sont aussi ses voisines proches.

Son vélo a de bons phares et elle un bon coup de pédale. En sept minutes exactement elle rejoint le domicile de son ami. Alité. Toute chamboulée, elle veut l’embrasser. Il la repousse. Elle a quand même le temps de sentir sa main brûlante.

C’est que ça peut être contagieux. Je ne voudrais pas que tu tombes malade. Quelques comprimés d’antibiotiques feront l’affaire. Il en restait une boîte pas finie dans le placard. La fièvre est déjà un peu tombée.

Tu parles ! Il semble bizarre. S’agite dans son vieux lit de bois. Elle lui propose d’appeler le médecin de garde. Il l’envoie carrément sur les roses. Alors ?

Ma chère, j’avais besoin d’une agréable compagnie ! Mes filles m’embêtent avec leurs leçons de bonne conduite. Papa, faut pas manger tant de maquereaux. Trop gras ! Le pichet de rouge au bistrot avec les copains, terminé ! Je ne te parle pas de mes parties de pêche sur la « Marie-Jeanne »… Mais surtout je voulais te parler d’un truc. Tu te souviens du médecin qui s’est enfui dans de drôles de conditions? Ben je crois l’avoir aperçu au rayon poissonnerie du supermarché. A l’entrée de Super U. Il achetait un merlu. Avec l’âge, j’y vois moins bien. Je n’ai pas bien distingué ses traits. Mais son allure dégingandée, sa façon de se déplacer… Je crois qu’il s’agit bien de lui.

Et alors ?

Alors ? Tu es la seule à savoir. Enfin si je n’ai pas commis d’erreur. Ce bonhomme a sauvé ma femme. Je ne veux pas qu’il lui arrive des bricoles. Il est fou de se jeter comme ça dans la gueule du loup. Sûr que quelqu’un va le reconnaître. Mais pourquoi diable est-il revenu ?? Je me demande… Mais je t’enquiquine avec mes vieilles histoires. Et ton moral ? Ça va mieux?

Elle fait chauffer de l’eau pour lui préparer une infusion tout en le rassurant sur ses états d’âme. Passe sous silence ses deux rencontres avec un vieux presqu’aussi vieux que lui et surtout l’invitation à dîner. Là il l’engueulerait copieusement pour son imprudence. Vrai que Pain Grillé n’aime pas que les faibles femmes se comportent comme des mâles. On ne va pas dîner avec un inconnu. Au camping qui plus est !

Il se défoule en pestant contre sa tisane de thym. La boit avec dégoût. Elle ironise sur ses préférences pour les petits coups de pinard.

Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi !

Alors elle considère qu’il va mieux. Moins rouge, moins fiévreux. Elle quitte sa chambre à reculons. Lui envoie des baisers du pas de la porte.

Bizarre cette histoire de chauffard criminel qui s’enfuit et revient sur les lieux du drame. Ses anciens patients peuvent le reconnaître. Trente ans. Ça passe vite, elle le sait bien. Mais le physique change. Les traits se délitent. Les rides se creusent. Le corps tout entier s’avachit. L’allure ralentit. Bref l’homme devient l’ombre de lui-même. Elle s’égare. Il s’agit d’un drôle de type que Pain Grillé croit avoir rencontré hier. Il se trompe peut-être. Ou il a envie de la tenir en haleine avec ses contes. Vrai qu’elle adore écouter ce grand bavard, ses histoires de pêches miraculeuses, de sauvetages en mer, de femmes de marins tristes et courageuses. Elle ira vérifier demain s’il se porte mieux. En attendant, elle retrouve avec plaisir sa couche tiède. Mais l’insomnie la tient éveillée jusqu’au petit jour. La solitude est lourde en ces heures-là. Les premiers camions passent sur la route avec fracas. Puis le silence revient. Une mauvaise nuit, ça n’est pas un drame. Elle récupérera demain. Il faut passer à l’action, s’emparer du chiffon à poussière et de l’aspirateur, sortir la raclette pour nettoyer les vitres. Et c’est efficace ! A midi elle a retrouvé son énergie, même si des cernes profonds plombent son visage. Les idées lui viennent pour rédiger sa nouvelle. Enfin ! Les phrases s’écoulent facilement. L’histoire nait d’une curieuse rencontre entre une femme mélancolique et un vieil alcoolique grincheux…Mais il est temps de prendre une douche et de réparer les outrages du temps sur une face marquée par le manque de sommeil. Oui, c’est ainsi. Plus on vieillit plus il faut soigner l’emballage.

Elle enfile une bonne doudoune car la soirée s’annonce fraîche. C’est l’heure entre chien et loup. La lune ne se dévoile pas encore mais quelques étoiles commencent à moucheter le ciel. C’est l’heure de la douceur, de l’apéritif que l’on souhaite prolonger, des conversations qui ralentissent, des effluves prometteurs. Là non. Elle est seule, grimpe sur sa bécane et se dirige vers le camping.

Rendez-vous à dix-neuf heures trente. Bungalow numéro 138 « Les Sabias ». Allée « L’Amporelle ». Curieuse adresse pour un dîner fin. Quelques fenêtres restent éclairées dans le quartier des bungalows. Ça la rassure. Un chat miaule sur le toit du 135. Ça l’effraie. Une porte s’ouvre soudain. Elle sursaute. Le vieux l’attendait.

Bonsoir jolie dame. Ravi de vous accueillir dans mon palace. Mais vous n’avez donc pas de voiture ?

Il la fait entrer dans ce qui ressemble à une chambre de Formule 1. Sans âme ni couleur. Heureusement deux bougies orange adoucissent les lieux et une bonne odeur de frichti lui chatouille les narines.

Son hôte s’installe face à la petite fenêtre qui donne sur l’ombre des sapins et lui propose un verre de sauvignon de Touraine. Bien frais. Il n’a pas de jolis verres et le regrette. Un simple ballon fera l’affaire. L’assiette fleurie en arcopal aussi. L’homme semble raffiné et un peu gêné de la recevoir dans ce piètre décor. Il sourit, lui apporte des crevettes grises, surveille la cuisson des morgates puis s’installe en face d’elle. Regard moqueur.

Vous n’avez pas peur de rejoindre un vieux monsieur au milieu de nulle part ? Vous ne me connaissez pas. Je suis peut-être un dangereux psychopathe. Plus très costaud mais quand même. En été ce bungalow accueille de braves familles de vacanciers. Mais fin mars il abrite de drôles de zigotos…

Et il rigole. Difficile de résister aux prunelles bleues.

 

Délicieux dîner en tête à tête. Elle dévore. D’abord dans le silence. Puis l’homme déverse un long monologue sur l’île d’Yeu. « Le caillou », il le connaît par cœur. Bien mieux qu’elle. Il s’exprime avec enthousiasme sur les lieux, les islais. Détails poétiques sur les chemins creux et nostalgie de la belle époque de la pêche et de la conserverie. De sa vie personnelle, rien. Quand elle l’interroge sur son métier, sa famille, il l’amène en douceur sur d’autres voies : le microclimat, la lumière, les traces de préhistoire…Mais l’euphorie le quitte. Elle le sent bien. Les mains osseuses se crispent sur le bord de la table. La sueur envahit le visage émacié. Elle commence à s’inquiéter de ces réticences répétées. Grâce au rhum offert pour accompagner la tarte fine aux pommes, elle ose insister.

Et vos souvenirs heureux ? Racontez-moi ! Et votre femme ?

Il bredouille. Poursuit en évoquant son petit canot et ses pêches miraculeuses. Le bleu de ses yeux vire au gris. Le visage blêmit. Emotion ? Effets de l’alcool ?

Vous aviez des amis parmi les gens d’ici ? Oui, quelques-uns. Qui donc ? Beaucoup de pêcheurs. Mon préféré s’appelait Pain Grillé.

Alors un instinct imbécile la fouette, la propulse vers la porte entrouverte sur l’obscurité.

Revenez, revenez, supplie la voix.

Elle entend ses pas lourds derrière elle. Son cœur bat trop vite. Elle court, saisit son vélo, pédale, fonce dans l’obscurité. A bout de souffle, elle marque une pause devant « Le Bon Accueil ».

Comportement imbécile de sexagénaire névrosée ? La honte la submerge. Elle ferait un bien mauvais flic. S’est-elle vraiment attablée avec le médecin meurtrier ? Les indices restent minces même si le vieillard éludait ses questions, pâlissait quand elle insistait. Bien peu d’éléments en somme ! Quand bien même, il ne s’agit que d’un poivrot qui a tué par mégarde !

Elle arrive chez elle épuisée et perturbée. De folles élucubrations la trimballent toute la nuit dans des rêves sombres. Tout s’emmêle. Les contes de Pain Grillé, les déballages nostalgiques du grand type en qui elle a cru deviner l’auteur de l’accident fatal des années 80.

Huit heures sonnent à l’horloge. Debout ! Elle doit faire un compte-rendu détaillé à son ami malade. Dès ce matin. Avant, lui acheter une tarte aux pruneaux. Son péché mignon.

Vite, pédale plus vite !!

Soudain, à une trentaine de mètres de la boulangerie, elle entend des cris. Aperçoit un attroupement de vieux marins casquettés de bleu. Elle en reconnait un ou deux, croisés au Café du Centre. S’inquiète devant cette espèce de mêlée de rugbymen.

Elle s’approche. Le vieux médecin gît, recroquevillé au milieu du cercle des forcenés. Il n’essaie pas de se protéger des coups de pied.

Salaud, salaud ! L’insulte est proférée par celui qui frappe.

Soudain, les casquettes bleues s’immobilisent. Pain Grillé déboule dans l’assemblée. Transpirant et essoufflé, il lève les bras au ciel et hurle : Stop ! Laissez-le !

Le cercle s’élargit en silence autour du patron-pêcheur. Le respect fige la troupe en colère. Pain Grillé s’agenouille, enlève son couvre-chef. Pose fermement sa main sur l’homme, soupire en le regardant puis susurre : maintenant, disparais, fous le camp et surtout ne reviens plus chez nous. Nous sommes quittes.

Il aide le grand bonhomme à se relever, le soutient pendant quelques instants. Puis laisse le long fantôme gris s’éloigner lentement vers le port, sans se retourner, sans une plainte, sans un murmure.

La dame blonde a pâli. Elle reste un moment figée à côté de son vélo. Puis elle entre dans la boulangerie et choisit une tarte bien dorée. Dans le feu de l’action, Pain Grillé ne l’a pas vue. Ce soir, il lui racontera la fin de l’histoire en dégustant avec gourmandise la pâtisserie de son enfance.