Un amour perdu

Un amour perdu

Un amour perdu

Julie Reno

 

 

Leurs mains s’entrelacent. Un regard, un sourire, un mot : « Oui ». Delphine et Sylvain unissent leurs destins, sous les applaudissements de leurs proches. Bientôt la sortie de la mairie, les lancers de riz, deux tours sur la place de la Norvège. Deux tours pour deux enfants, leurs jumeaux Robin et Rose, nés dix mois plus tard.

Delphine se remémore leurs sourires, les jours trop rares passés sur l’estran en famille. À jouer au cerf-volant, à pique-niquer, à regarder les enfants ramasser des coquillages. Un jour, les mains prises par son épuisette et son panier, Sylvain avait même glissé sur les algues et s’était violemment ouvert le front sur les rochers. Rien de grave sinon une vilaine cicatrice.

Quelques années de bonheur partagé avant la disparition de Sylvain. Dix ans déjà.
« À l’aide !! »
Un cri de détresse tire Delphine de ses souvenirs. Son regard embué en cherche la source.
« Au secours ! »
Delphine se lève et scrute l’océan. Elle croit apercevoir un reflet rouge dans l’étendue bleue. « Ici !! »

Oui, c’est bien un chiffon rouge qui est agité à bout de bras. En plissant les yeux, Delphine distingue une embarcation sommaire, presque submergée, sur laquelle surnagent deux hommes. L’un d’eux semble inconscient ;; l’autre est accroché au bord de la chaloupe harcelée par les courants. Les rochers acérés sont proches. Quelques mètres encore et ils s’y écraseront tous les deux.

Delphine cherche autour d’elle de l’aide. Personne n’est en vue. Je n’ai pas le temps de retourner au port chercher les secours. Son regard s’arrête sur la bouée de secours installée après la disparition de Sylvain. Elle la saisit, se penche au-dessus des rochers et la lance, le plus fort possible.

La cible est manquée de peu. Delphine essuie ses paumes moites dans sa jupe, retrousse ses manches et remonte la bouée. Le second lancer est le bon. Le marin au chiffon l’attrape. Il noue la corde autour de son torse et hisse son co-équipier sur ses épaules. Il tente de gravir sur les premiers rochers, hors des vagues mortelles. Son pied nu dérape sur les algues. Il chute dans l’eau glacée.

« Attendez ! »

Delphine se laisse glisser le long de la falaise, à bout de bras sur la corniche, la corde entre ses jambes. Elle descend lentement et se place en sécurité sur un promontoire rocheux surplombant les deux hommes.

« Vite, attrapez ma main !
— Non, je ne le laisserai pas »

L’homme tente d’attacher son passager toujours inerte avec la corde. Malgré le froid mordant, ses gestes sont rapides, ses nœuds parfaits. Il soulève soudain son fardeau sur ses épaules.

« Allez-y ! »

Delphine comprend qu’il est désespéré à le sauver. Elle tire sur la corde pendant que l’homme pousse. Tout le poids du corps est maintenant entre ses mains. Delphine serre les dents et tire. Elle tire encore et encore. Ses muscles tétanisent. L’image de Sylvain, s’amusant avec les enfants sur la plage, se rappelle à elle. Une force insoupçonnée lui vient et, au bout de quelques secondes, l’homme est remonté. Delphine titube en reprenant son souffle. Une main apparait soudain sur la roche. Delphine s’élance pour l’aider. L’homme, agile, parvient à se hisser malgré la fatigue. Ils s’effondrent sur le sol râpeux, sains et saufs.

« Merci !! Merci ! Sans vous, nous étions morts.

— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier mais cette bouée. » « Et Sylvain… » murmure-t-elle tout bas.

« Mais comment êtes-vous arrivés jusqu’ici ?!

— Nous étions sur le Gaston Nasler, un sablier à destination de Noirmoutier. L’eau a envahi le navire sans prévenir. Nous avons réussi avec une dizaine d’hommes à monter sur des chaloupes. Nous… Nous étions quatre sur celle-ci… »

L’Homme est bien faible face à la Nature…, pense Delphine.
« Comment allons-nous sortir d’ici ? demande le marin, tout en reprenant son souffle.

— Ne vous inquiétez pas, la bouée est toujours nouée en haut de la falaise. Il nous suffira de nous hisser là-haut. »

Sans un mot, l’homme saisit la corde. Ses muscles saillants laissent deviner les années de dur labeur. Il se hisse le long de la paroi puis sur l’herbe humide.

« Allez chercher de l’aide au port, c’est au bout du chemin sur la gauche ! » indique Delphine, toujours en bas.

Il lui jette un dernier regard de ses yeux verts et s’en va claudiquant en direction du port. Elle se blottit contre la paroi. Ses dents claquent. Le vent souffle fort et la bruine s’est mise à tomber. Son châle s’est envolé lors du sauvetage. Son chemisier et son jupon humides ne suffisent pas à la maintenir au chaud.

L’autre marin git toujours inconscient mais il semble respirer, elle s’en est assuré. Son gilet bleu marine est déchiré. Probablement lors du naufrage. Il n’a plus qu’une chaussure. À l’observer, Delphine remarque qu’il est très amaigri. Son compagnon d’infortune n’était pas plus épais, songe-t-elle.

Des voix. Ce sont bien des voix que Delphine entend. Dont celle de son oncle, Constan.

« Delphine !! Tu es saine et sauve ! »

Tout s’enchaîne. Très vite, des hommes la hissent ainsi que le marin, toujours inconscient. Ils sont amenés au café maritime et réchauffés. L’odeur du goémon remplit la petite pièce principale du commerce. Delphine et les deux survivants sont installés devant le poêle, sous plusieurs couvertures de laine. Une infusion locale leur est apportée.

« D’où venez-vous donc ? s’enquiert Oncle Constan.

—Nous étions sur un sablier, au large. Nous devions livrer Noirmoutier. L’eau s’est engouffrée dans la coque sans prévenir, explique le marin aux yeux verts.

— Enfin, tu sais bien que cela devait arriver un jour ou l’autre vu l’état du rafiot ! s’exclame son compagnon, maintenant éveillé.

— C’est vrai, acquiesce l’homme. Nous avons été débauchés il y a quelques mois pour une campagne qui ne devait durer quelques semaines mais qui s’est éternisée… Forcément la nourriture n’a pas suivi… Nous attendions tous Noirmoutier pour débarquer et enfin retrouver nos proches.

— Notre capitaine était un pirate, un vaurien, oui ! Aucune reconnaissance pour les petits bras alors que c’est grâce à nous qu’il a pu maintenir son navire hors de l’eau ! enchaîne le rescapé. Tout ce qui comptait pour lui était le poids de sa bourse et cacher sa vilaine cicatrice sur le front avec ses bonnets troués!

— Allons, allons, calmons-nous, tempère Oncle Constan. Si ce que vous dites est vrai cependant, il devra être retrouvé.

S’il a survécu au naufrage, réalise soudain le vieil homme.
— Mais peut-être pouvez-vous commencer par nous donner son nom ?

— À vrai dire il ne nous l’a jamais donné. Comme il disait ʺtant que tu es payé, tu n’as rien besoin de savoir d’autreʺ. Sur le navire, il se faisait appeler Sylvain. »