Un été sans fin

Un été sans fin

Un été sans fin

Martine Alibeu

 

Été 2014, Christian était de retour à l’île d’Yeu.

Une nouvelle fois, il avait quitté la grisaille iséroise et, enivré par la fraîche brise marine et par la houle, avait fait son entrée dans Port-Joinville. Le soleil, qui venait de trouer les nuages, accentuait encore l’émerveillement de retrouver ce lieu magique, ce lieu de pèlerinage, ce lieu de cure…

Non seulement il sentait disparaître les scories de sa vie urbaine agitée, mais, au plus profond de lui, un feu intérieur renaissait de ses braises, apportant une chaleur vive, mais irrégulière. Parfois cuisante et douloureuse, parfois caressante et jouissive… Comme chaque fois…

Car c’était dans ce lieu apaisant que tout était arrivé…

 

Été 1972.

Assis à l’avant de la Peugeot 403, Christian ne dit pas un mot.

Une oppression monte en lui depuis plusieurs jours, et là, à quelques minutes d’atteindre le lieu de départ pour le centre de vacances de l’île d’Yeu, son souffle devient lent et profond.

Trop de choses se bousculent en lui…

Tout d’abord, cette année de quatrième a été douloureuse. Un ennui insondable le saisissait durant les cours, et sa timidité, son mal-être, son errance dans un monde où il ne voyait aucunement sa place, ni même ne percevait son existence propre, le rendaient sujet de sa vie, et jamais acteur.

Pire, il avait subi des brimades des racailles en devenir de sa classe.

Et puis, il y avait eu cette rencontre stupéfiante.

Un jour de printemps, juste après la cantine, son regard avait croisé le visage d’une fille de son âge, assise, avec quelques copines, sur un muret.

En un instant, il s’était senti électrifié, aimanté, attiré de façon violente, incontrôlable, irraisonnée.

Fragilisé, hypnotisé, il avait cherché les raisons des manifestations nouvelles qui s’agitaient en lui. En vain…

 

Dès lors, il avait tout fait pour retrouver ces sensations à la fois délicieuses et dérangeantes, se débrouillant pour l’avoir toujours dans son champ de vision, venant très en avance les jours où il ne mangeait pas à la cantine.

 

C’était incompréhensible… Certes, elle était belle, avec son visage ovale harmonieux, ses cheveux courts, ses lèvres magnifiquement dessinées, son expression assurée, gaie, mais pas de cette beauté qui faisait jaser ses copains.

D’ailleurs, pour s’en assurer, il avait demandé leur avis à deux d’entre eux. Leur verdict, « Pas mal ! » était bien la preuve que cette attirance violente ne s’expliquait pas par un physique fascinant…

L’un d’eux, en étude avec elle, lui avait appris son prénom : Patricia…

Il avait beau chercher, il ne voyait vraiment pas pourquoi ce seul visage l’irradiait, au milieu de 2000 autres, tous ternes. Il ne comprenait pas pourquoi le simple fait de l’observer lui procurait un plaisir incommensurable, nouveau, et en même temps, le plongeait dans un gouffre effrayant, tétanisé par l’écho de forces inconnues et donc inquiétantes qui se réveillaient en lui ainsi que par la sensation terrifiante d’être dépossédé de sa volonté.

Et, que signifiaient ces picotements, ces tressaillements, cette respiration désordonnée, cette impression d’être saisi par quelque chose d’impalpable, d’invisible… ?

 

Et puis, un jour, elle avait disparu, et Christian, secoué, perturbé, s’était finalement apaisé, la fièvre disparaissant progressivement, et s’était concentré sur sa fin d’année et sur la perspective des vacances merveilleuses qui l’attendaient en juillet…

Car, cette année, il retournait dans le camp d’ados où il avait été tellement heureux l’année précédente.

Un petit paradis ! Son petit paradis !

Une île ! Une île protégée du monde trop violent que Christian subissait avec douleur, une île comme il en rêvait dans ses lectures, dans ses jeux d’enfants d’autrefois, une île éloignée de la foule, du bruit et de l’agitation, et qui tombait à pic après une année aussi maussade. L’année précédente, en la quittant, il s’était juré d’y revenir. Le camp étant réservé aux 13-14 ans, c’était donc la dernière chance d’en profiter.

 

Mais, à l’approche du lieu de départ, une école primaire déserte en ce début juillet, sa joie, ravivée par les merveilleux souvenirs et la perspective de laisser toutes ses angoisses derrière lui, est un peu ternie par l’anxiété de devoir à nouveau s’insérer dans une collectivité de 60 inconnus.

 

Le départ est imminent. Seul, au milieu de la cour, Christian cherche des visages connus, des copains de l’an dernier qui auraient peut-être fait comme lui… En vain… Son regard glisse sur un petit groupe mixte en train de bavarder sous un platane… et s’immobilise soudain sur une jeune fille.

Elle a les cheveux mi- longs, sous un chapeau style cow-boy. Son visage le plonge dans un abîme de perplexité…

Puis, se déplaçant pour la voir de face, il réalise… C’est Elle ! Il est sûr que c’est Elle !

Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas possible !

En proie à une incrédulité et un ahurissement majeurs, Christian se bombarde de questions… Une telle coïncidence paraît impossible ! Il existe tant de séjours différents, tant d’organisateurs, tant de manières d’occuper ses vacances… !

Si c’est bien elle, c’est stupéfiant !

Combien y avait-il de chances qu’il puisse retrouver dans sa colo la fille magnifique aperçue au collège ?

 

Assis à l’avant du bus à côté d’un garçon silencieux, Christian commence par se retourner fréquemment pour la voir, au fond, au milieu d’un groupe gai et bruyant. Puis, tout en maudissant cette situation géographique, il y renonce, ne voulant pas gâcher ses chances par un comportement bizarre.

Il se cale dans son fauteuil et fait le point.

Si c’est vraiment elle, le mois dans son île paradisiaque va vraiment être génial ! Un mois entier… Il en est tout excité…

« Si, en un mois, je ne parviens pas à l’aborder, à lui parler, à vivre des moments avec elle, peut-être même à sortir avec elle, c’est que je suis le roi des imbéciles !

…Et pourtant, je ne suis jamais sorti avec une fille… »

À la pause du soir, après le pique-nique, certains s’amusent, d’autres discutent.

Son sang se glace brusquement : elle vient de le frôler, entraînée dans une joyeuse farandole…

Tout affolé, tremblant, la poitrine douloureuse, saisi par un état fiévreux, Christian choisit de remonter dans le car, préférant l’isolement pour se remettre et éviter une nouvelle rencontre.

Très mal à l’aise, presque commotionné, il ne parvient pas à expliquer l’intensité incroyable de l’effet qu’elle lui produit. Mais qu’a-t-elle de plus que les autres ? Qui est-elle ? Pourquoi le met-elle en éruption ? Pourquoi cette sensation de chaleur, d’étouffement ? Pourquoi ? Pourquoi ?

 

Les lumières se sont éteintes et les voix se sont tues dans les deux Mercedes 0302 qui glissent, en ronronnant, dans le silence de la nuit, sur les routes du centre de la France.

La fatigue le gagne, mais ses grandes jambes ne lui permettent pas de trouver une position confortable et non ankylosante.

À 5h00 du matin, alors que le car se réveille progressivement, Christian cherche toujours le sommeil, de plus en plus énervé. Son ventre lui fait mal. Le voyage tourne au cauchemar. Un paysage impeccablement plat, jalonné de châteaux d’eau, défile.

À bout de nerfs et de fatigue, Patricia a quitté ses pensées. Il ne souhaite plus qu’une chose : arriver, et le plus rapidement possible !

Les bus s’immobilisent enfin à quelques mètres de l’embarcadère de Fromentine. Accablé par sa douleur au ventre, ses gémissements contrôlés et par la fatigue, Christian reprend contact avec la terre ferme. Il fait encore nuit et l’air frais est chargé de senteurs marines.

Les moniteurs les dirigent vers une salle de restaurant proche où va leur être servi un petit déjeuner. Sa première urgence est de trouver les toilettes.

À son retour, toutes les tables sont occupées.

Il reste planté au milieu de la salle, avec deux filles, un peu honteux et désemparé, et tous trois cherchent du regard un siège vide. Il n’aperçoit pas Patricia. S’il avait été malin, il aurait au moins essayé de se trouver à sa table. Il aurait fallu être rapide… Mais il était tellement mal en point que cela était impossible…

Un moniteur vient de trouver deux places libres pour ses voisines, et il revient vers lui pour le guider vers une table où, effectivement, il reste une place. Une table de filles…

En s’asseyant, il jette machinalement un coup d’œil à son vis-à-vis : Elle est là, en face de lui ! ! !

Le cœur battant une folle chamade, il se sert du chocolat, secoué, étourdi, par l’énormité de toutes ces coïncidences incroyables…

Alors que la veille, il se voyait 30 jours devant lui pour trouver le courage de l’approcher, ce qui était à la fois merveilleux et largement suffisant, il constate que maintenant qu’elle se trouve, non plus à 10 m de lui, mais à moins d’un mètre, il n’osera jamais lui parler, la fixer, l’affronter, être naturel comme avec quiconque. C’en est terrifiant… !

Une conversation court à propos du voyage, du séjour… Patricia demande justement à ses voisines des précisions sur le camp lui-même. Personne ne le connaît.

Christian saute sur l’occasion pour lancer que lui, il y est allé l’année précédente. Mais sa voix est si basse, si mal assurée, que personne ne comprend son bredouillement. Fixé par des regards curieux, interrogateurs, il répète en se forçant au calme. Ouf, elles ont compris ! Il n’en pouvait plus. Patricia le regardait et les mots se coinçaient dans sa gorge.

Ajoutant à son épreuve, elle le questionne sur les activités proposées… Il peut raconter une foule de choses, mais soumis à son visage, à son regard, sa gorge se noue de plus belle. Après quelques détails hachés, parvenu au bout de ses forces, il conclut rapidement que ce camp est bien…

Ce dialogue, tant désiré et si facilement entrepris, qui permettait de lier connaissance, qui pouvait signaler des affinités, tourne au cauchemar.

De plus, il le dessert en donnant de lui une image bizarre, ridicule, timoré !

 

Il ne languit plus qu’une chose, c’est qu’elle arrête de lui parler, qu’elle l’oublie… Il a besoin de se remettre… Effectivement, l’agitation physique et nerveuse qui le secoue tout entier diminue progressivement.

 

L’air est un peu moins vif mais toujours revigorant.

Ils approchent du ponton recouvert de grosses poutres de bois disjointes, au bout duquel leur bateau, « La Vendée », tout éclairé, les attend.

L’embarcadère s’est animé, avec un trafic si important qu’ils ne savent pas où se regrouper, étant toujours sur le passage de quelqu’un.

Des chariots élévateurs vont et viennent, déplaçant des palettes ou des containers de bagages, des camions ébranlent le ponton en s’approchant au plus près du bateau, des voitures de tourisme attendent d’être soulevées par les grues et déposées sur le pont arrière, et partout la foule…

Ils montent les derniers, selon la consigne.

À peine son pied a-t-il quitté la passerelle qu’une bouffée de joie l’inonde.

Il laisse derrière lui ce monde trop grand, trop violent, cette quatrième maudite, et il retourne, plus propre, plus libre, vers ce paradis naturel auquel tant de sensations agréables et de souvenirs chauds au cœur sont rattachés.

Et en plus, il y retourne avec Patricia. Si c’est vraiment elle…

 

Christian regarde s’éloigner Fromentine et ses villas côtières dépareillées, et déjà, la Vendée passe sous le pont de Noirmoutier. Le froid a chassé la plupart des passagers des ponts extérieurs du bateau.

 

À ses côtés, Alice, une adolescente de sa colo, semble mal en point. Elle est seule, en larmes. Christian, touché, commence à lui parler, à la consoler, à dissiper sa honte d’avoir le mal de mer. Il lui ment en lui assurant que lui aussi, la première fois, avait été malade. Elle reprend progressivement des couleurs, lui sourit et ils bavardent gentiment un moment.

Il la quitte un instant pour aller voir Patricia, mais une odeur écœurante le saisit en haut de l’escalier et le fait reculer.

Il revient alors près d’Alice pour renouer la conversation sur l’île, le centre. Avec elle, il n’a aucune difficulté pour détailler, en s’enflammant même, la beauté de son île et les activités qui les attendent.

Il lui raconte les équipées sauvages en vélo sur les chemins caillouteux, la descente, à toute vitesse, vers le port de la Meule au quai encombré de casiers à homards en bois, les gens qui les saluaient de la main sur le pas de leur maison à la Pointe du But, l’exploration du Vieux Château avec la grimpette, pour les plus hardis, sur le mur d’enceinte, élevé, étroit, tout à fait dangereux, l’ascension du Grand Phare, avec encore en tête, la recommandation de la gardienne « Ne mettez pas les mains sur la rampe de cuivre ! », et encore le port avec ses bateaux de pêche colorés qui se retrouvent coincés, à marée basse, entre deux béquilles, les autres se couchant sur le côté, et encore la belle plage de Ker Chalon, et encore les belles pinèdes, et encore la beauté de la côte sauvage… Comme c’est facile avec elle…

 

La traversée a paru bien courte.

Descendus du bateau les derniers, et alors qu’une camionnette récupère les bagages, le groupe prend la route de Ker Babu, l’ancienneté de Christian lui donnant l’envie teintée de fierté de se mettre en tête de colonne.

 

Le camp, situé dans une pinède agréable, est composé de deux bâtiments très simples d’un seul niveau, disposés parallèlement. Le premier abrite la salle à manger, la cuisine et un bureau et le second, les chambres du personnel, mais également, à l’usage des ados, la laverie, l’infirmerie et les douches.

Dix tentes marabouts bleues sur dalle constituent l’hébergement des 60 préadolescents et de leurs moniteurs.

Une grosse tente sur dalle protégeant une table de ping-pong et une autre, fixée à même le terrain, pour abriter les vélos, complètent cet équipement.

 

L’installation faite, les adolescents sont appelés par un coup de trompe à se rendre au réfectoire pour le repas.

Christian repère très vite Patricia, assise de dos au fond et à droite de la salle, entre une carte murale de l’île établie en 1938 et la cheminée décorée de boules de pêche.

Sa position l’oblige à se tourner fréquemment pour avoir la chance de l’apercevoir de profil, et encore, seulement quand elle s’anime.

Elle est belle, magnifiquement, radieusement, merveilleusement belle… Et dire qu’il va pouvoir l’admirer ainsi tous les jours… Le paradis terrestre vient de s’ouvrir à lui.

 

Il reste que la situation est troublante.

Elle, assurée, indifférente, gaie, naturelle, dynamique, en pleine conversation et lui, fébrile, affaibli, attaché à ses pas, à ses gestes, tourmenté, suspendu, emprunté, incapable de s’intéresser à ses voisins de table, prêt à tout sacrifier pour elle, prêt à satisfaire ses moindres désirs, timide, coincé, apeuré, silencieux…

Avec toujours le choc cataclysmique de retrouver la vision déifiée du collège ici, dans son île !

Il sent son corps transcendé, inondé d’un bonheur étouffant, qui le fait presque suffoquer, de sensations nouvelles, comme le premier jour où il l’a vue… Comme toutes les fois où il l’a vue…

 

 

 

 

Dès la fin du repas, connaissant désormais le prénom de sa monitrice, il fait un détour vers le bureau pour jeter un coup d’œil au tableau mural sur lequel des fiches cartonnées de couleur figurent chacun des groupes. Dans celui de sa monitrice, une fiche au prénom de Patricia… Plus de doute maintenant…

Le cœur gonflé de joie, le sourire aux lèvres, rassuré et effrayé, il retourne lentement, songeur, vers les tentes où règne une douce torpeur. La fatigue du voyage et la chaleur commencent à l’abrutir, lui aussi, aussi décide-t-il de s’allonger un peu, afin de se reposer et de faire connaissance avec ses voisins de chambrée.

 

Caressant du bout des doigts l’épaisse toile bleue au-dessus de sa tête, il retrouve l’odeur de la collectivité… Une sensation très agréable, dans l’endroit qu’il aime le plus, qu’il savoure paisiblement…

Mais une paix violemment perturbée par la présence de Patricia, qui donne une autre dimension à ce séjour. Elle perturbe les choses, les complique.

Il en a peur… vraiment peur…

 

Les jours suivants, il aperçoit qu’il ne parvient plus à être lui-même, à se sentir vraiment bien, à jouer, à rigoler de la même façon. Elle le gêne dans tout ce qu’il fait.

Chaque fois qu’il la voit, cela produit le même grand choc, qui le pousse à l’éviter et, dans le même temps, à tout faire pour être avec elle.

Pour les activités manuelles du matin, il se démène pour être dans son groupe, ou au moins dans un groupe voisin, à sa vue, et au gré de ses envies à elle, il se retrouve à tailler des écorces, à faire des émaux sur cuivre…

Quand une balade se prépare, il attend de savoir ce qu’elle décide, et si elle préfère rester au camp, il le préfère également.

Cependant, ce n’est pas toujours possible.

 

Certaines activités, comme les campings ou même les soirées, se font par équipes et il arrive, maintenant que le camp a pris son allure de croisière, que Christian ne la voit pas des demi-journées entières, voire même deux jours, pour les campings.

Il en souffre. Elle lui manque.

Son besoin de la contempler, de voir naître des mots sur ses lèvres, d’entendre le son de sa voix, et, il en rêve, de croiser son regard, d’y faire naître un sourire, l’oppresse, et le pousse fiévreusement à chercher des idées pour entrer en contact.

Il trouve enfin un moyen.

S’apercevant qu’elle adore jouer au volley-ball, il propose à son meilleur copain, après chaque repas de midi, et sans rien lui dire d’autre, de faire des échanges de volley.

Systématiquement, au bout de quelques minutes, d’autres ados les rejoignent avec, parmi eux, Patricia et sa copine. Ce moment de jeu partagé, les exclamations, les rires, constituent un vrai bonheur. À l’abri du groupe, il redevient lui-même, en pleine forme, plaisante, en fait même parfois trop…

Si Patricia vient à quitter le jeu, tout se brise et Christian l’abandonne aussitôt sous un prétexte quelconque.

Il se sent devenir idiot. Son plus cher désir est de lui appartenir, tout entier, simplement, secrètement… Alors lui parler pour lui dire quoi ?

Arrive enfin la soirée tant attendue de la boum…

Il en espère beaucoup.

Avant qu’elle ne démarre, il perçoit des cliquetis métalliques provenant de la tente des vélos, ce qui semble indiquer qu’une balade se prépare…

Comme il adore ces virées nocturnes à vélo !

Quelle excitation que de rouler à toute vitesse dans une demie obscurité, de sauter sur les pierres des chemins, de déraper dans les descentes, de faire les fous, de malmener ces pauvres mécaniques urbaines !

Des cris et des rires lui reviennent en mémoire, comme lorsqu’ils dévalaient un étroit sentier, en contrebas de la chapelle de la Meule, giflés par les fougères et les ronces…

Les télescopages, volontaires ou non, les queues de poissons, le soleil couchant sur la lande, la masse noire du Vieux Château, tout concourait à faire naître en lui un état enchanteur au-delà de l’excitation de garnements en liberté…

Cela le tente énormément de revivre de tels moments, mais son programme, son plan, prévoit qu’il danse avec Patricia…

Jusqu’au moment où il l’aperçoit avec un vélo à la main !

Il accourt avec frénésie, mais trop tard ! Tous les vélos sont pris ! En un instant, ils disparaissent au bout du chemin…

Christian s’assied au pied d’un arbre et attend.

Il pense à elle, dans le silence de la pinède, à peine gêné par la musique assourdie de la soirée dansante qui vient de commencer.

Il songe à son île, à cette nature perdue sur un gros caillou cerné de masses d’eau profondes, il sent le vent léger qui caresse doucement le haut des pins, et il lui semble même entendre le sourd grondement de l’océan… La soirée est belle et douce… Le faisceau puissant du grand phare balaie la cime des arbres, comme une présence rassurante.

 

Il l’imagine à ce moment vivant des moments d’enchantement… sans lui…

Mais, d’un seul coup, tout s’illumine, elle est là, dans les virées de l’année précédente, et ils vivent ensemble ce doux moment…

Des bruits de ferraille viennent interrompre son film intérieur et replanter le décor : la pinède, désormais sombre, le bruit sourd de la boum, et quelques lueurs jaunes qui approchent…

Il entre précipitamment dans le réfectoire. La lumière vive et la musique fortement amplifiée lui sont violentes, mais si elle vient ici, il faut qu’il y soit avant elle…

 

Plusieurs ados pénètrent dans la pièce…

Soudain, la voici…

Revêtue d’une chemise indienne fine, très fine, dans les tons mauves, elle s’immobilise et découvre l’ambiance. Ses traits dégagent une impression de calme, d’assurance, et toujours, et encore, cette beauté oppressante.

Un nouveau slow vient de commencer.

Christian bondit aussitôt, comme catapulté.

« Tu veux danser ? » lance-t-il éperdument, sa respiration bloquée, en attente de sa réponse, au bord de la liquéfaction…

 

Elle pose ses bras autour de son cou… L’émotion monte à son paroxysme… Il ne sait toujours pas si sa ventilation va reprendre…

Ses mains, sur ses hanches envaporées de sueur, sont électrisées. Ce contact avec sa peau veloutée, sur laquelle la transpiration est devenue rosée, à travers ce tissu si fin, si léger, qu’il favorise la perception de son corps plutôt qu’il ne le dissimule, est pleinement intime, comme une communion…

Il touche, il sent, il effleure Patricia, collée à lui pour ce slow.

Pour ne pas laisser deviner son émoi, il n’approche pas trop sa tête de la sienne. À la limite du self-control, il ne trouve rien à dire… tout à ressentir…

La série des slows prend fin. Il n’a pas ouvert la bouche.

 

Il s’éloigne en état de choc, avec le double sentiment d’avoir vécu un moment ultra intime, jouissif, et en même temps, d’avoir gâché une merveilleuse occasion de se présenter, de lui montrer qu’il existait.

Les jours suivants, il reste en état de choc, ressassant cet instant de grâce…

 

Un après-midi, un coup de corne les appelle au rassemblement, signal pittoresque pour annoncer les repas et les départs quotidiens à la plage. Mais, aujourd’hui, il s’agit d’autre chose : un grand jeu sans limites de terrain. L’île comme terrain de jeu ! Cela s’appelle « les poursuivants poursuivis », et les règles leur sont expliquées à l’aide d’un dessin circulaire.

 

Les équipes reçoivent une couleur, à matérialiser par des bandes de peintures sur le visage, un carnet de tickets et les ados doivent s’accrocher une serviette de table à l’arrière de leur short.

Chacune d’elles doit poursuivre l’équipe suivante indiquée sur le cercle, tout en étant pourchassée par la précédente.

L’adolescent attrapé par sa serviette doit remettre un ticket avant de pouvoir à nouveau jouer. Chacun se retrouve donc à la fois chasseur et gibier.

Mais, pour corser le tout, une équipe est multicolore et intouchable : elle peut attaquer tout le monde.

Le nombre de tickets récupérés indiquera le groupe gagnant.

Une grande excitation s’élève dans la pinède. Le comique de la situation (visages barbouillés, serviettes pendues sur les fesses), le terrain illimité et la stratégie à choisir donnent à tous à la fois des ambitions de chasseurs téméraires et des craintes de gibier inquiet.

Le départ va être donné, de manière échelonnée.

Ce jeu promet d’être une véritable aventure, avec une telle variété de végétation et un si grand nombre d’équipes.

Pour celle de Christian, rouge, il faut attraper les bleus en évitant les noirs… et évidemment les multicolores.

Il s’aperçoit, avec un plaisir intense, teinté toutefois de la certitude, amère, qu’il ne pouvait en être autrement, que Patricia, étant bleue, fait partie de son gibier !

Une nouvelle coïncidence incroyable qui le met mal à l’aise… Comme une main tendue que l’on n’arrive pas à saisir…

Ce jeu lui permet cependant de braver l’interdit, de braver sa timidité, de braver sa terreur : il a l’ordre, puisque le jeu l’impose, de lui courir après, sans aucun prétexte à trouver, sans avoir à se cacher, ni à se justifier.

La règle qui lui permet de courir après les bleus signifie pour lui : Trouve Patricia et attrape-la !

Quel jeu génial ! Lui imposer ce qu’il désire le plus au monde !

Malheureusement, malgré des précautions de commando, l’interrogation de passants, des courses effrénées et des attaques surprises, impossible de la trouver !

Le jeu n’a pas permis de concrétiser les espoirs qu’il y mettait.

Peu de temps après, c’est la sortie nocturne pour tous ceux qui veulent assister à la soirée du 14 juillet au port, avec feu d’artifice.

Après s’être assuré qu’elle a choisi de venir, il se laisse aller à l’excitation et aux plaisanteries avec ses copains.

Sur place, les moniteurs leur donnent quartier libre.

Pour jouir du spectacle de tous ces lumières scintillant dans l’eau, sans subir la foule et l’orchestre musette, et dans l’attente du feu d’artifice, Christian et son copain choisissent de s’asseoir sur le muret qui domine la rampe de mise à flot du bateau de sauvetage, tout contre l’abri.

Alors qu’il se laisse gagner par la joie de tous ces gens si gais, si souriants, si heureux, par le côté magique de l’instant, il s’aperçoit tout à coup que Patricia est à leurs côtés ! Elle est seule !

Encore une chance incroyable, encore un signe du destin… mais il y a le copain qui gêne, la peur qui lui vrille le ventre, la timidité qui l’enchaîne, interdit, figé, devant un scénario totalement imprévu, et à la place de toutes les idées possibles qui permettraient d’engager un début de conversation, un grand trou noir !

Pourtant, l’instant est sublime, merveilleux. C’est la pure félicité.

Alors, il décide de le vivre simplement, et secrètement.

Le feu d’artifice éclate brusquement… Il ne lui est pas possible d’être plus heureux…

Mais le temps s’écoule, inexorablement, et Christian s’épuise à échafauder des plans adaptés à des situations vraisemblables de la vie du camp, et surtout à se bousculer vigoureusement pour sortir de son blocage hébété suicidaire.

Un après-midi, cela semble possible.

Un de ses copains est en train de parler à Patricia dans un coin de la pinède. Il le rejoint alors pour un prétexte futile, puis parvient à s’immiscer dans la conversation qui se poursuit à trois.

Appelé ailleurs, le copain s’éloigne. Christian croit rêver…

Il lui raconte alors qu’il l’avait déjà remarquée au collège… tout en regardant le sol, tout en tapant machinalement du pied une racine…

Elle lui répond en riant, sur le ton d’une diva irrésistible, que c’est normal, que tout le monde la remarque… ! Ils en sourient tous les deux…et continuent à bavarder agréablement de choses et d’autres jusqu’au coup de corne annonçant le départ à la plage…

Que ce moment lui a été intense et doux ! Mais, est-ce un pas en avant, ou une nouvelle aide du destin gâchée ?

Les jours passent, avec des départs en camping presque déchirants, qui le privent du bonheur de savoir qu’elle est proche de lui, avec des veillées plus ou moins spéciales, mais l’occasion ne se présente plus. À moins que Christian ne soit épuisé de tant de bouleversements intérieurs, de tant de violences adressées contre lui-même, contre son état contre-productif, de tant de désirs inassouvis, de tant de rêves palpitants déçus, de tant d’espoirs et de tant de peurs…

 

Un nouveau grand jeu est organisé, à base de messages-rébus cachés tout le long d’un parcours. Pour ce jeu, les équipes classiques sont éclatées et de nouveaux groupes sont constitués par un tirage au sort.

Dans sa nouvelle équipe de neuf ados, Christian garde son moniteur, mais apparaissent de nouvelles têtes, dont Patricia…

 

Il en arrive à trouver tout cela normal.

Pourtant, d’autres y verraient des signes répétés.

Non, il est bien, il est heureux et quelqu’un, quelque part, favorise son bonheur.

Le premier rébus les dirige vers la plage de Ker Chalon, puis, après un pique-nique à l’ombre des pins, dans un paysage magnifique, ils longent les plages et atteignent enfin la Pointe des Corbeaux.

L’endroit est très pittoresque avec son joli petit phare et ses cabanons de pêcheurs. Leur moniteur connaît le parcours et les cachettes des rébus, mais il ne donne ses informations qu’avec parcimonie.

Sitôt traversé le village de La Croix, le petit groupe atteint désormais la côte rocheuse, celle que préfère Christian.

Il essaie bien d’échanger quelques mots avec Patricia, mais elle semble fatiguée, car elle ne répond que par des oui et des non…

Le sentier les élève au-dessus et à bonne distance de la côte tourmentée.

Après avoir essayé, comme tous les touristes, de faire basculer dans le vide la « Pierre tremblante », bloc rocheux de plusieurs tonnes ressemblant vaguement à une cigale qu’une poussée peut ébranler légèrement, c’est bientôt l’arrivée à la petite chapelle blanche qui domine le petit port paisible et pittoresque de La Meule.

Ils le traversent et font une pause sous la pinède élevée qui lui fait face.

Encore un rébus. Le petit groupe s’ébranle…

Un peu plus loin, la silhouette du Vieux Château leur apparaît, étrange, presque irréelle… Encastré en contrebas du sentier, le château n’offre à leurs regards que le sommet d’une de ses tours en ruine qui, de loin, semble fichée dans le sol de la lande !

Après un dernier rébus, c’est le retour au camp.

Patricia marche, silencieuse et fatiguée, comme les autres…

 

Il semble que Christian ne puisse plus que profiter de l’instant, le savourer, sans rien attendre d’autre.

Il se sent vidé de toute énergie, comme si cette longue surchauffe émotionnelle l’avait fait disjoncter. Cela lui a tant coûté, cela lui coûte tant qu’il ne peut plus être acteur, mais seulement spectateur dans son rapport à Patricia.

Ce qu’il éprouve, il ne sait le nommer, il ne sait l’expliquer, il ne sait le traduire… Il a besoin de Patricia, constamment, mais il ne sait ni pourquoi, ni comment cela peut exister au quotidien.

Et comment être acteur de quoi que ce soit quand on a 14 ans et qu’on vit dans l’ombre de ses parents… Et elle, Patricia, qui n’a que 13 ans, que pourrait-elle comprendre que lui ne comprend pas, quand lui ressent des myriades d’étincelles qu’elle ne ressent pas… ?

Et ce qui devait arriver, arrive. C’est le dernier soir sur l’île…

Ce que Christian souhaite, c’est passer avec elle cette dernière soirée.

Et, avec fatalisme, il pense qu’il va être exaucé. Le fatalisme qui naît de la certitude qu’un nouveau geste du destin va se produire et, en même temps, de son incapacité à en profiter.

Effectivement, son moniteur et la monitrice de Patricia semblent avoir quelques atomes crochus et, pour cette dernière veillée, ils proposent à leurs deux équipes d’aller passer la soirée à la plage des Sabias.

Christian est heureux, évidemment.

Mais, écrasé d’incapacité à déclarer quelque chose (il ne sait pas quoi, d’ailleurs), violenté par des forces intérieures, fébrile de tant d’émotions inexplicables, il voudrait être lièvre… dans un corps de tortue…

Il n’a que le choix de vivre l’instant savoureux, en oubliant les douloureuses réquisitions de son monde intérieur…

 

La dernière soirée… Certains garde-fous sautent en lui, et il se retrouve à inventer pour quelques ados, dont Patricia évidemment, un jeu de cachette, aidé en cela par la nuit qui commence à tomber, avec, pour les perdants, un gage à base de bisous.

La côte rocheuse, tellement déchiquetée à cet endroit-là, la pénombre, ne rendent pas la recherche facile. Tout le monde s’amuse beaucoup, il fait sombre, Patricia rit… C’est l’ivresse totale…

Christian se rappelait tout à fait l’instant où cette ivresse se brisa… et se transforma en gueule de bois perpétuelle…

Il se réveillait dans le bus du retour, tout endolori, dans un état second, et s’était trouvé soudain saisi par un grand froid, en voyant défiler sur le côté droit des immeubles familiers de la banlieue grenobloise…

Il l’avait vue disparaître dans la Peugeot bleue de ses parents…

Changement d’établissement ? Déménagement ? Il ne l’avait jamais revue.

Et depuis 1972, depuis plus de 40 ans, il revenait et revenait dans son île, il parcourait à nouveau les sentiers, s’asseyait dans la pinède de la Meule, empruntait le chemin du camp, car, malgré plusieurs décennies, grâce à la protection sérieuse de cet environnement magique, pratiquement rien n’avait changé.

Mais que c’était douloureux !

Lorsqu’il y allait avec d’autres, l’île demeurait muette.

Mais lorsqu’il était seul, il se sentait assailli par des centaines de lutins, invisibles, qui venaient le tirer par la manche, dans tous les coins de l’île où il avait des souvenirs, c’est-à-dire partout, pour le narguer, rire de tous les signes envoyés, de toutes les chances offertes, en vain… Rire de tout ce qu’il avait raté… !

Il souffrait alors comme s’il se retrouvait à l’âge de 14 ans, et ressentait alors, subitement, comme dans une régression émotionnelle, tous les signes anciens de sa timidité excessive, de son mal être, tous les signes de ses ratages.

Il se retrouvait alors dans un corps de quinquagénaire avancé à éprouver les malaises d’un jeune adolescent complexé.

Partout, il sentait un doigt inquisiteur et narquois.

Comme si toutes les pierres, les murets, les bâtiments, ne pouvaient supporter la présence d’un être ayant gâché tant de signes du destin, tant d’encouragements… la présence d’un raté qui avait regardé, installé sur le manège, passer 10 fois le pompon au-dessus de sa tête, sans jamais oser le saisir, malgré toute la bonne volonté du forain…

Mais pourtant, depuis plus de 40 ans il revenait.

À la fin du conte de Pouchkine, « Le pêcheur et le petit poisson », celui-ci vient regarder la mer en regrettant amèrement son compagnon perdu.

Christian, lui, revenait à l’île d’Yeu, frénétiquement, parcourant sans fin la côte sauvage, avec en point d’orgue la plage des Sabias, mais aussi méditant devant l’abri du canot de sauvetage, la pinède de Ker Babu, pour ressentir, en leur épicentre, les bouleversements, les fièvres qui l’avaient transformé à jamais, qui l’avaient fait papillon, précocement, et qui se manifestaient à lui régulièrement comme une cicatrice à jamais ouverte, comme une crise de paludisme, sans lui faire grâce des ressentiments violents qu’il éprouvait contre l’adolescent gauche de 14 ans qu’il avait été…

Auquel il trouvait parfois des circonstances atténuantes.

Comment faire tenir un énorme moteur V 10 dans la carrosserie brinquebalante de ses 14 ans, d’ado mal dans sa peau ? C’était saugrenu. Il y avait inadaptation.

Son île avait été le lieu d’une révolution, d’une deuxième naissance en lui, la naissance d’une puissance amoureuse hallucinante et effrayante, qui n’avait donné vie à rien du tout.

Cet enfant mort-né, cet œuf non fécondé, il le portait en lui, et c’était parfois bien dur, parfois bien désagréable. Chaque fois qu’il revenait dans son île, il le ramenait à ses origines…

Il vivait un monde doux amer, à l’image de ces états grippaux qui peuvent être tout à fait jouissifs…

Et puis, au fond de lui-même, ne rêvait-il pas de rencontrer le fantôme de Patricia avec ses 13 ans, puisque lui, par certains côtés, avait toujours 14 ans et qu’une partie de son âme était restée en pause… ?

Après tout, 42 ans plus tard, il pouvait lui arriver la même aventure qu’aux deux Anglaises avec leurs fantômes de Trianon …

En 1901, elles avaient prétendu avoir vu Marie-Antoinette… en 1789… soit 112 ans auparavant… !