Un réveil brutal

Un réveil brutal

Un réveil brutal

Lucien Arcos

 

Le dimanche matin, sur le port, avait la fraîcheur des premières lueurs de l’aube. La fête du 14 juillet avait duré tard dans la nuit. Musique, lampions, brouhaha de voix joyeuses, n’étaient qu’un souvenir flottant, comme le vent qui balayait négligemment gobelets et papiers abandonnés au fil de rues. Elle fut la première à pousser les volets bleus de la chambre qui ouvrait sur la mer. Belles retrouvailles avec l’île qui scintillait de promesses, le temps d’un weekend avec son ami du moment.

Fatiguée, mais remplie d’une étrange énergie qui lui faisait battre les tempes, comme sous le coup d’une émotion intense, elle saisit son pantalon à tâtons, pour ne pas le réveiller, lové sur lui-même, déjà étranger. Elle voulait absolument sortir, respirer, voir le soleil se lever, entendre le clapotement de l’eau, contempler les couleurs vives des bateaux tout juste rentrés d’une longue pêche au thon en atlantique nord.

Un banc, sur le quai, faisait face à l’infini qui s’ouvrait entre les deux môles et le petit phare vert du bout du quai. Le bois blanc du siège restait humide de rosée. Elle décida de s’asseoir malgré tout, jetant sur le siège le châle rouge dont elle s’était drapée en sortant.

Chassant de la main quelques perles d’eau, elle heurta un objet dur. Gondolé, poisseux d’humidité, l’album photos semblait l’attendre depuis longtemps. Abandonné, mystérieux et totalement incongru dans ce décor. Elle commença pourtant à le feuilleter à la lueur orangée du réverbère toujours allumé, alors que la lumière s’intensifiait, comme sortie des flots, happant la nuit qu’elle grignotait à petites bouchées gourmandes pour mieux irradier la scène d’un jour nouveau.

La jeune femme se laissait capter par les visages figés. De quel droit me plongerais-je ainsi dans la vie des autres, se demandait-elle vaguement, tout en se laissant emporter par les images d’un équipage rieur, jetant dans des caisses de plastique blanc des poissons encore luisants de mer. « La P’tite Sabine » lut-elle sur la proue du bateau, photographié au retour de sa pêche, et déjà amarré. Des tâches de boue, de sang – ou de ketchup de la fête ? – maculaient parfois les pages. La vie du bord continuait néanmoins, joyeuse, maladroitement cadrée. On découvrait un visage de travers, un cliché barré d’un bras, un regard troublé, un groupe aviné. Parfois rien : les vagues, l’océan, un cormoran comme collé à l’écume dessinée par le sillage du bateau. Sur l’une des avant-dernières pages, l’équipage tout entier posait sur le pont.

Au dernier rang, le cheveu embrouillé, l’œil vif, elle le vit, et passa très vite pour éviter de le reconnaître. Puis le souvenir d’un désir très violent lui fit inverser l’ordre des feuillets. Lentement, très lentement, elle revint en arrière. Ajusta son regard sur ce visage-là. Accepta de le reconnaître. Surgi du fond des mers, c’était bien lui. Lui qui, de la même manière totalement imprévue avait, un jour d’autrefois – dix ans déjà- poussé la porte vitrée du Café Maritime où, employée saisonnière, elle essuyait les verres.

Trois jours durant, il était resté près d’elle. Ils ne s’étaient pas quittés d’une seconde, elle n’avait plus travaillé. Le port dormait dans la chaleur, ils vivaient. Le jour, la nuit, ils se découvraient, se retrouvaient, décryptaient leurs formes, leurs désirs, leurs peurs, s’apprenaient en dormant, se cherchaient, chaque minute prenait forme d’éternité.

Les souvenirs en elle se bousculaient, de plus en plus précis… Il avait, lui aussi, pris des photos d’elle : allongée, endormie, cachée sous les draps, reflétée dans la glace du miroir, souriante, moqueuse, étonnée… Ce sourcil bien dessiné, en arc brun, et l’aigu de ce regard, qui, tout de suite, avait cherché le sien, elle l’avait tant appris, et tellement voulu l’oublier, au matin où elle s’était retrouvée seule, qu’elle l’imaginait partout autour d’elle, le cherchant jusqu’à aujourd’hui, tout en haut de cette île qu’elle n’avait plus revue depuis.

Abandonnée, sans un mot d’explication, au matin du quatrième jour, elle était restée perdue pour lui, et pour elle. Elle avait sombré dans l’amertume. Même si de loin, très loin, venu du tréfonds de son être, un léger murmure se faisait entendre : Et si ? Et si ?

Elle se sentit envahie par le désir, soudain, de revoir les lieux d’autrefois, là où elle l’avait si longtemps guetté. Elle quitta le banc et revint jusqu’au pied de l’hôtel où elle avait arrimé le vélo, loué la veille, déposa l’album au fond du panier métallique accroché au guidon et pédala jusqu‘à ce que, hors d’haleine, elle arrive au petit port, sur la côte rocheuse de l’île, qui ouvrait vers le sud. Elle constata que la marée était montante, presque arrivée à l’étale, et cela lui plut. Calme plat. Immobilité sourde. Les cabanes de pêcheurs s’égrenaient le long du quai, comme des jouets, et c’est à l’une d’elles qu’elle adossa son vélo. Puis, retournant sur ses pas, elle s’engagea sur le chemin de terre qui zigzaguait vers une chapelle dominant la mer.

Elle grimpait au milieu des pierres et des ajoncs, attentive à son souffle. Alors qu’elle approchait de la chapelle blanche et fermée, qui ne trouvait vie que pour les processions familiales et pieuses du 15 août – on sonnait même la cloche, en hommage à ceux que l’océan n’avait pas rendus – elle se sentit submergée de rage et de bonheur. Sautant d’un bord à l’autre, cet oiseau de passage s’était approché d’un coup d’aile imprévu, traversant le temps, bouleversant les années grises devenues  « autrefois ». Disparu sans laisser d’adresse, dix ans auparavant, voici qu’il était comme réapparu au matin, sur ce banc blanc, léger comme un fantôme qu’elle sentait tressaillir en elle, se réveiller, régner, déjà, comme autrefois, sur ses pensées les plus profondes. Que pouvait-il faire, lui, ce jour là, le jour de la photo, au milieu des pêcheurs de « La P’tite Sabine » ? Combien de temps était-il resté avec eux?

Elle fut certaine qu’en cet instant, à l’autre bout du monde, dans cet ailleurs dont elle ignorait odeurs et lumière où l’avait conduit « la p’tite Sabine », il avait trouvé le mot glissé dès le premier jour dans la poche de sa vareuse trouée : « Ne me quitte plus, plus jamais ! »

 

Assise sur un rocher, le dos appuyé au mur humide de la petite chapelle, la paume des mains enfoncée dans la terre caillouteuse, elle se mit à guetter les bateaux.

Longtemps, elle attendit, comme si depuis l’un de ceux qu’elle apercevait au loin, un signe pouvait lui parvenir. De sa main droite, posée sur le rocher, elle tenait toujours l’album dont elle marquait de son index la page où il posait, rieur et sûr de lui.

Qu’espérait-elle ? Elle n’en savait trop rien, mais son corps vibrait d’une attente confuse. Une sorte de manque se creusait en elle. Son intuition lui dictait la vigilance, comme si devait se produire l’improbable.

Scrutant l’horizon, le visage tendu et dur, elle continuait d’observer le va et vient des voiliers. Isolée dans sa quête, elle ne voyait que l’océan, devant elle, et l’interminable mouvement des vagues qui venaient se fracasser contre les rochers.

Elle ne remarqua pas la silhouette massive de l’individu qu’elle entendait pourtant souffler bruyamment ; pas avant qu’il n’atteigne la chapelle. Lorsqu’il fut à quelques enjambées d’elle, l’homme s’approcha de la porte près de laquelle elle s’était accroupie. Il lui sembla qu’il cherchait quelque chose.

De longues minutes, il lui resta étranger. Épaissi, il s’était laissé pousser la barbe, ses cheveux étaient striés de gris. Vêtu d’un vieux pantalon de tweed grisâtre et d’une veste de toile verte, il fit un pas vers elle, les yeux fixés sur sa main :

– « Excusez-moi, lui dit-il, ce ne serait pas à moi cette chose que vous tenez là ? J’en ai bien l’impression ! J’ai dû l’oublier la nuit dernière sur un banc du port… »

Elle resta sans voix, et se contenta de lui tendre les pages cartonnées, sans un mot, ne pouvant détacher les yeux de ce visage qui reprenait vie.

Il tendit la main et récupéra l’album, gardant le regard obstinément baissé, comme quelqu’un que la honte ou l’angoisse écraserait. Un peu trop brusquement, il se détourna pour ranger l’objet dans le sac qu’il portait en bandoulière et redescendit aussitôt vers la crique.

Gagnée par une sorte de lassitude, elle éprouva le besoin de fermer les yeux et vit les souvenirs qu’elle s’était plu à égrainer, se transformer soudain en une page de vieux manuscrit fané que l’on froisse avant de la jeter dans la corbeille. Fini, tout cela !

A nouveau elle regarda la mer, se sentit défaillir, comme si son âme s’était atrophiée d’un seul coup et se mit à sangloter sans retenue.

Il flottait dans l’air frais une odeur forte d’homme et de tabac froid. Elle le huma et enroula ses bras, très serré, autour de ses genoux avant de se sentir submergée par un désir étonné : et si tout redevenait possible ? S’ils pouvaient, cette fois, trouver des mots pour se parler, avant de se toucher ? S’ils n’avaient pas cessé, en fait, de ne pas se quitter ? Si son regard pouvait, cette fois, le retenir? Le faire sortir de la honte d’avoir trahi ?

Elle redescendit alors vers la cabane où elle avait laissé sa bicyclette et pédala jusqu’au port.

Arrivée devant l’Escadrille, à deux pas du café d’autrefois, elle s’arrêta, hésita, puis s’installa à une table d’où elle pouvait observer l’entrée du port et la gare maritime. Elle commanda un double express, résolue à attendre, sans savoir quoi précisément.

Piétons et cyclistes passaient et se dépassaient, se croisaient et se perdaient en une valse hasardeuse qui la laissait flottante…

Que pouvait-elle espérer d’une nouvelle confrontation, alors qu’il s’était refusé à la reconnaître ? Que signifiait son indifférence ? Pourquoi était-il resté muet ? Était-elle devenue laide et sans attrait, sans cette robe rouge  qui l’avait autrefois séduit? Le temps l’avait-il transformé en automate insensible ? Honte, regret plutôt que lâcheté et ennui ?

Mais pourquoi avoir donc jeté la robe dont il disait en l’embrassant qu’elle lui allait si bien ? Au moins aurait-il pu la remarquer, maintenant, tâche coquelicot, en plein soleil

***

Après avoir récupéré son paquet détrempé, l’homme s’était empressé de filer à nouveau vers Port Joinville. Au marché, c’était la queue des dimanches matin, ce qui lui donnait le temps de réfléchir : Mais qui donc était cette femme ? Jolie, par ailleurs, le regard éloquent, manifestement touchée par sa rencontre. Elle semblait même l’avoir reconnu là haut, près de la chapelle. Était-ce elle ? Vraiment elle ? Mais comment aurait-il pu la regarder en face, lui parler si elle n’avait pas de nom? En lui, les souvenirs se bousculaient. Il essayait de faire le tri. Et brusquement, il se sentit repris par cet éblouissement, cette sensation fulgurante d’être aimé et désiré. Une joie absolue. Aimé par cette femme là ?

Et la barrière du temps, s’il l’avait autrefois connue, et l’embarras des mots ? Qui était-elle aujourd’hui ? Il retrouvait, intimement, cette parenté profonde et incompréhensible, qu’il pensait liées aux « premières fois » ; l’émerveillement qu’il avait éprouvé ce matin à regarder, furtivement, le dessin de ses pommettes et l’interrogation angoissée de ses yeux. Et pourtant, aucun mot ne lui était venu aux lèvres, en haut, à la chapelle…

 

Bousculé par les passants chargés de sacs remplis de légumes et de fleurs, il avançait lentement, appréhendant le moment où il lui faudrait traverser la place, taraudé par l’idée que cette femme aurait pu ressurgir. L’observer.

Arrivé au Café Maritime, il était toujours perdu dans ses pensées.

C’est alors que, dans ce brouhaha joyeux, elle le vit s’installer à la terrasse et commander une bière rousse. Laquelle ? Il en aimait tellement qu’elle avait oublié le nom de sa préférée…

Abandonnant son café froid, sans même prendre le temps de chercher une pièce de monnaie dans son sac, elle franchit les quelques mètres qui les séparaient, s’assit à côté de lui et demanda, désignant l’album du menton:

«  Il m’a semblé vous reconnaitre là dedans, sur l’une de ces photos? C’est bien de vous qu’il s’agit, là, sur le pont ? »

La fixant cette fois avec le sourire, la main sur sa chope de bière, il ouvrit les pages gondolées qu’il avait posé sur une chaise voisine : «  Là ? Ce type brun ? Ah non, pas du tout ! Erreur sur la photo, c’est pas moi… Mais, je peux peut-être vous offrir un verre ? »