Voiles de galère

Voiles de galère

Voiles de galère

Louis Bertrand Laffour

 

Depuis qu’elle avait quitté le chemin du Petit Clou, sur le goudron son rythme s’était accéléré. Les nuages noirs du coup de vent masquaient une lune presque pleine qui éclairait par endroits la route détrempée. En montant vers Saint Sauveur l’orage redoubla. On n’entendait plus dans la nuit que la pluie et la roue voilée de sa bicyclette, frottant contre le garde-boue. Comme une plainte étouffée.

Il était tard. Elle rentrait. Dans une demi-heure elle serait chez elle. Trempée et triste. Elle se coucherait. En pleurant sans doute. En retenant son souffle pour ne réveiller personne et surtout pas Gaby qui embauchait très tôt. Il avait retrouvé. Au Feu d’Enfer. Il coupait le bois et devait allumer le four pour la fournée du matin. Après trois années sans rien ! Elle bénissait le ciel.

Pour la première fois depuis qu’elles travaillaient ensemble, elle était partie, sans ses amies, abandonnant son service. Sans rien dire à Joëlle, la chef, ni à Michelle et Hélène débordées derrière les buffets. Juste un mot à Marie-Jo qui, depuis la tente de la cuisine, l’avait vue enfourcher son vélo : Gaby n’était pas bien, elle rentrait. « Merci de prévenir les autres, je vous expliquerai.. » avait-elle crié en s’éloignant.

Défoncé par les voitures trop nombreuses qui l’empruntaient, le chemin qui rejoignait la route était à peine carrossable. Sous la pluie, dans la nuit et les bourrasques, sans lumière, elle pédalait d’instinct entre les ornières et les fossés, inconsciente du risque. Sa tête brûlait.

Depuis l’été dernier, son association avec Joëlle, Michelle, Hélène et Marie-Jo semblait bien partie. Après son licenciement et un an de galère, c’était enfin pour elle un rayon de soleil… et ce soir elle les avait trahies et tout détruit.

Arrivée sur la route, elle tenta de se calmer, de réfléchir, de comprendre. Elle ne maîtrisait plus sa respiration. La côte de Saint Sauveur était interminable. A chaque coup de pédale sa tête résonnait. La pluie tournait au grain et dans la nuit les phares des voitures qu’elle croisait l’éblouissaient. La peur l’envahit peu à peu. Pas une peur, des peurs confuses.

La peur de l’accident, de la chute dans le fossé où, blessée, elle pourrait bien passer la nuit. La peur de Gaby, qui ce soir, comme trop souvent, aurait bu. La peur de Joëlle, de Michelle, de Marie Jo et d’Hélène qui demain viendraient lui demander des comptes. La peur de…

Chemin de Versailles, elle s’arrêta. Lunettes embuées, elle ne voyait plus rien.

L’orage qui avait menacé tout l’après-midi avait éclaté, comme souvent après une journée de noroît, en fin de soirée. Juste à la fin du dîner.

Tout jusque là s’était bien passé.

Dans le parc, les invités de Monsieur Langevin semblaient apprécier les buffets qu’avec Joëlle, Michelle et Marie-Jo, elle avait cuisinés toute la journée. Les recettes de l’Ile, comme d’habitude.

Il y avait du monde, beaucoup de têtes déjà vues mais si peu de connues. Un sourire, un clin d’œil parfois complice d’anciens clients. Entre les petits groupes, elle passait avec ses petits fours, ses poissons fumés ou le cocktail d’algues. C’était le truc de l’année. Ils appréciaient… Joëlle, Hélène et Michelle étaient sous la grande tente, trois pour un buffet de seize mètres, ce soir elles seraient mortes.

A l’intérieur, dans un grand salon, un pianiste jouait une musique qu’elle ne reconnaissait pas, mais qu’elle avait déjà entendue, du jazz sans doute.

Personne n’écoutait, mais, sous le ciel de plus en plus noir, cela créait une atmosphère irréelle.

En arrivant à Saint Sauveur, trempée par les trombes d’eau, elle se précipita dans un recoin de l’église, en face du presbytère. Il restait, du chantier de l’année dernière, une palissade qui la protégerait le temps de laisser passer le grain.

Le temps de penser à elle, à cette nouvelle vie de serveuse. Elle ne l’avait pas choisie ; à cinquante trois ans, retrouver un petit boulot, sur l’île, fallait pas faire la difficile. Elle n’en tirait pas grand bonheur. Un peu d’argent, au mois d’Août surtout quand les propriétaires venaient. Propriétaires… elle n’aimait pas ce mot mais c’est comme cela, qu’entre eux, ils s’appelaient.

Elle, elle servait.

Serveuse, après trente années à couper les voiles, à les coudre à les réparer… Trente années pendant lesquelles Henri B., l’ancien patron de la Voilerie, puis son successeur lui avaient tout appris. Elle savait donner le galbe juste à un foc, un creux efficace à un génois.

En arrivant, elle avait vu disparaître de la Voilerie les derniers pêcheurs. Les moteurs modernes étaient assez puissants pour stabiliser les bateaux, les tape-culs, petites voiles arrière et ultime héritage des thoniers à voile, ne servaient plus à rien.

On s’était adapté et même lié d’amitié avec quelques plaisanciers. Pour eux et pour les autres, elle cousait, réparait, surpiquait, ravaudait. Ce n’était pas le même monde, mais, avec la plupart on partageait quelque chose.

C’était bien.

Et puis, en quelques années, tout avait changé. Sur les nouveaux bateaux, les voiles n’étaient plus les mêmes. Made in Viêt-Nam, made in China. Les bonnes voileries de Lorient, de Concarneau, celles qui faisaient gagner Tabarly, Kersauzon ou Florence Arthaud (qui la faisait rêver), fermaient les unes après les autres.

A Port Joinville, « sa » Voilerie ne vendait plus que deux ou trois jeux par saison, vingt fois moins qu’avant. On ne les réparait plus. On les jetait. On en commandait de nouvelles, c’était moins cher. En ligne. En Chine.

La pluie s’arrêta, le vent commençait à chasser les nuages, le front passait. Elle reprit son chemin. Fatiguée. A pied. En descendant la rue du Général Leclerc, elle revivait son dernier jour à la Voilerie.

Les nouveaux propriétaires, s’étaient aussi lancés courageusement dans la déco…ce n’était pas leur idée au départ mais il y a aujourd’hui dans l’île beaucoup plus de maisons que de bateaux. Il fallait bien s’adapter, se diversifier comme disait le banquier. Comment faire autrement ? Ils s’étaient endettés et avaient dû la licencier.

Le jour de son départ, Henri B. était revenu pour l’embrasser. C’est lui qui avait insisté pour qu’elle emporte sa fidèle Adler, sa compagne durant trente ans, une machine à bras libre désormais inutile à la Voilerie. Il n’y avait plus de voiles à réparer, ou si peu.

Elle était partie. Avec sa machine. Avec son métier.

Sur le pas de la porte, Henri B. l’avait rappelée pour lui rendre un livre qu’elle avait oublié.

Elle avait dix huit ans. Elle terminait son apprentissage à la voilerie lorsqu’il était entré. Il rentrait de course et faisait escale à Port Joinville. Blond, une carrure de viking, un regard bleu déjà usé par la mer, plus mûr que vieux, il n’avait pas trente ans. La ralingue de la grand ‘voile de Taurus, son Centurion, s’était arrachée sur plus de 6 mètres, il ne pouvait pas la réparer lui-même, en tout cas pas tout seul.

A bord, puis à l’Atelier, elle avait passé une journée avec lui à recoudre sa voile, une voile comme elle n’en avait jamais vue, si légère, si résistante. Elle regardait ses mains qui croisaient les siennes sur la toile. Contrastant avec sa carrure, elles lui parurent étonnamment fines et agiles. Pas des mains de pêcheur. Il racontait ses courses. Celles qu’il avait gagnées. Celles qu’il allait gagner. Trop pudique, croyait-elle, pour parler des autres.

Elle était en confiance

Elle écoutait.

En partant, il lui avait offert son livre « Voiles de galère». L’amertume d’un barreur qui échoue de quelques secondes après dix jours de course, sa rage aussi et son appétit de victoires. Le refus de l’humiliation comme un défi.

Elle l’a regardé longtemps s’éloigner sur le quai, déterminé et timide, élégant sans doute. Solitaire et ambitieux.

Elle s’est levée. Lentement a porté sa main à son cou.

Elle a rêvé d’ailleurs.

Mais sur l’île on ne part pas, ou parfois pour de méchantes raisons.

Il lui restait, sur la page de garde du livre, cette dédicace : « à Claudie, couturière des vents. Qu’à elle, ils soient tous favorables. Louis Langevin ».

Tout cela était loin, si loin.

Il fallait rentrer. Dormir. Oublier.

Après le chemin de Californie, à hauteur des deux vieilles maisons jumelles de la Bergerie, elle aperçut les lueurs du port. Le vent avait tourné nordet, on entendait presque les drisses cliquer contre les mâts, une illusion ? La lune avait retrouvé sa place. Elle éclairait le vieux moulin et ses pins. Loin derrière… la chapelle. Comme si depuis des siècles rien n’avait changé. L’orage était passé.

Tout était allé si vite.

Louis Langevin s’approche d’elle; sans la regarder prend un verre sur le plateau.

Puis un autre. Il a l’air heureux, seul, au milieu de ses amis et de ses invités.

Elle l’observe. Cette carrure. Ce regard bleu fatigué. Ces cheveux clairsemés. Ces mains…

« Vous avez travaillé à la voilerie, vous aviez très bonne réputation, m’a dit Joëlle, votre patronne. Je vais avoir besoin de vous. Cet après-midi, un équipier a fait une fausse manœuvre en affalant le spi qui a fini dans l’étrave. J’ai encore du mal à les former ces équipiers… on ne peut être bon partout ! Une laize déchirée. Je régate lundi, je n’ai pas le temps d’en commander un autre, il faudrait vite me le réparer. Vous n’avez pas perdu la main j’espère !  Pas faciles à réparer, ces voiles chinoises sont vraiment de la vacherie ! »

Puis en éclatant de rire : « Je ne vais pas m’en plaindre, c’est moi qui les importe et les distribue en ligne pour toute l’Europe ! On ne les répare plus ! On les change c’est moins cher. Et ça marche incroyable. Heureusement ! »

Ajoutant, plus proche : « Vous imaginez… ces maisons, ces fêtes me coûtent une fortune, il faut bien… »

Le plateau de verres qu’il reçut à la figure l’empêcha de finir sa phrase.

Au bruit des verres cassés, des invités se rapprochèrent. Il n’était pas blessé, sentait l’alcool et sa veste en lin écru virait par endroits au bleu curaçao.

Que s’était-il passé ? Une maladresse sans doute ?

Claudie, elle, la serveuse, avait disparu.

Au bout de son allée, il fut surement le seul à l’entendre crier :

« … prévenir les autres… je vous expliquerai … ».

Quels autres ? Quelles explications ?

Sur sa bicyclette Claudie avait dépassé le Loup Blanc et arrivait au rond-point du Ker Chalon.

Devant elle, maintenant, la route était éclairée.

Traverser le port, désert à cette heure.

Rue de la chapelle, rue des usines.

Elle était arrivée.

Ne pas faire de bruit.

Ne plus pleurer.

Ne rien dire.

 

Si Langevin apporte son spi demain…

Elle le réparera.