Ydille à l’île d’Yeu

Ydille à l’île d’Yeu

Idylle à l’Île d’Yeu

Damien de Callatay

 

Du haut de la falaise, Matthieu contemplait une douzaine de voiliers désœuvrés faute de vent. Un calme plat régnait. Les bateaux mouillaient au-delà des bouées jaunes délimitant la zone des nageurs. Il les regardait sans les voir, absorbé par la perspective d’une journée décisive, un de ces rares moments de l’existence où le destin bascule pour le meilleur ou pour le pire.

Il venait de rencontrer Odile la femme de sa vie. Il la connaissait depuis peu avec cette impression de la connaître depuis toujours. Il la connaissait… sans pourtant bien la connaître. En effet, dès sa première rencontre il lui avait proposé – et elle avait accepté – de s’interdire toute question personnelle sur leur métier, famille ou lieu d’habitation. Ce type d’information sur la vie sociale vous classe aussitôt dans des catégories conventionnelles et empêche votre véritable personnalité d’émerger. De cette façon, Matthieu amenait sa partenaire à converser sur des sujets personnels, à échanger des pensées intimes et très souvent à dévoiler ce qu’elle aurait autrement tu. Il parvenait ainsi plus aisément au cœur de son interlocutrice et à ses propres fins séductrices.

Matthieu ne se rendait pas bien compte de la duplicité que révélait cette manière d’aborder les femmes. Ce stratagème – car il faut bien appeler ainsi cette ruse – l’avait déjà servi dans de nombreuses rencontres féminines. Pouvoir ainsi révéler son intimité, partager ses pensées les plus osées, élaborer en commun les rêves les plus fous, procurait une complicité propre à enchanter les interlocuteurs libérés de leurs préoccupations sociales. Pris à ce jeu, Matthieu et sa nouvelle conquête s’étaient revus, parlés à cœur ouvert, découverts des affinités, enflammés au même feu. Ils avaient malgré tout gardé leurs distances sans quitter ce terrain singulier. Etait-ce pour en prolonger la magie ? Pour en manifester l’importance ?

L’été venant, Matthieu l’avait invitée dans sa maison au bord de la falaise dominant l’Anse des Vieilles à l’Île d’Yeu. Cette anse était gardée au large par deux gros rochers – deux énormes cailloux en forme de dos d’animaux, appelés Ours-des-Vieilles. Ces dangereux brisants, visibles seulement à marée basse, attiraient de nombreux pêcheurs du coin qui y posaient leurs filets, leurs lignes ou leurs casiers.

 

Odile arrivait ce matin du 13 juillet pour quelques jours qui devaient unir leurs sorts. Au port de Port-Joinville, le bateau déchargea sa cargaison de passagers aux visages radieux. Retrouvailles, embrassades, sourires de bonheur, larmes d’émotion… mais point d’Odile ! Aucun message. Son téléphone restait muet. Le vide atroce ! Matthieu sentit son cœur battre, ses membres trembler, ses pensées se dissoudre dans l’eau noire du bassin portuaire.

– Bonjour ! Vous êtes sans doute Matthieu qui attendez Odile ?

– Oui ! Qui êtes-vous ? Où est-elle ? Que lui est-il arrivée ?

– Je suis son amie Cécile. Odile m’a chargée d’une lettre. Pouvons-nous nous asseoir ?

– Bien sûr !

La marée remplissait à ras bord le bassin du port. Les nombreux bateaux semblaient vouloir mettre pied-à-terre pour consoler Matthieu. Assis sur un banc du quai, ils lurent ensemble le message.

“Très cher Matthieu,

J’ai été tellement troublée ces derniers temps que j’ai besoin d’un peu de recul. J’aimerais que mon amie Cécile puisse remplir ce contretemps. Prends soin d’elle comme elle prendra soin de toi à la mesure de ses moyens.

À très bientôt. Je t’embrasse.

Odile.

P.-S. Ne t’inquiète pas si je ne réponds pas à tes appels. J’ai l’occasion de faire une excursion en mer et il n’y a pas de réseau sur l’eau.”

Matthieu sauta en l’air, tapant des mains et des pieds sur tout ce qui se trouvait sur le quai. Jamais il n’avait été traité d’une telle façon, lui le gentleman bien élevé, celui à qui on ne résiste pas. Envahi par des sentiments de colère, de jalousie, de vengeance, il explosa s’adressant au monde entier et à lui-même :

– Couper les ponts comme ça… Quelle honte ! S’imaginer qu’une personne quelconque puisse la remplacer… Quelle humiliation ! Et ce post-scriptum pour me dire qu’un autre homme a pris ma place auprès d’elle… Qu’elle aille au diable !

– Calmez vous, de grâce !

– Et vous, allez-vous-en ! Je ne veux plus vous voir. Messagère de mauvais augure !

– Détrompez-vous, Matthieu. Je ne suis pas la postière. Je suis une amie d’Odile. C’est vous qui l’avez troublée, c’est vous le fautif. C’est à vous de corriger votre comportement. Je suis ici pour vous, pour mettre un peu d’ordre dans vos agissements.

– Merci ! Je suis assez grand.

– Et assez soupe au lait ! Regardez les choses en face et soyez raisonnable. Ne gâchez pas tout pour un contretemps dont vous êtes en grande partie responsable. C’est la fête ce soir. C’est votre anniversaire demain…

Frappé par ce ton décidé, cette voix désarmante et cette référence personnelle, Matthieu regarda Cécile pour la première fois. Il la jaugea d’un coup d’œil.

“Simple en sneakers, pantalon coloré et tee-shirt ajusté, brune, cheveux auburn au vent, yeux verts, la peau mate bronzée, de belles jambes, élancée, gaie, ardente sinon autoritaire”.

Le verdict était positif. Son allure lui plut. Et puisqu’il n’avait plus rien à perdre…

– Bon Cécile ! C’est moi qui décide. Je vous emmène. Vous serez à mon service.

– On se tutoie. Et tu peux me parler de tout sauf de ton amie, ajouta t-il rageur.

– Bien Matthieu ! Tu es un gentleman. Tu fais ce que tu veux ! Mais nous évitons toute question personnelle sur nos métiers, familles ou lieux d’habitation. Notre temps est trop précieux.

Matthieu accusa le coup. Cécile lui renvoyait la balle – le stratagème. Il prit peu à peu conscience de ce qui avait pu affecter Odile. Avait-il été incorrect ? Avait-il usé de duplicité ? L’avait-il trompée ? Était-il en faute ? Quels remords exprimer ? Quelle erreur expier ? Quel châtiment payer ? Il n’était pas d’humeur à se remettre en cause. Son dépit et sa colère l’emportèrent. Odile voulait partir. Cécile voulait rester. Tant pis ! Il se vengerait sur cette amie dont il fallait “prendre soin”.

“Je n’en ferai qu’une bouchée”, se dit-il pour se calmer.

– Allons-y Cécile ! Voici le programme. Tu prépares le repas. Un bain de mer en apéritif. Un après-midi de visite dans l’île. Ce soir la fête au port.

 

Cécile s’installa dans la chambre d’ami. Les effluves chaudes d’une tarte aux pommes la mirent inconsciemment en confiance – un autre stratagème toujours efficace que pratiquait Matthieu. Elle prit possession de la vielle maison, cuisina, rangea, mit sa touche féminine avec des fleurs dans les pièces qui avaient besoin de vie. Elle les égaya de son chant – Sainte Cécile, patronne de la musique l’avait dotée d’une belle voix de mezzo-soprano ! Matthieu fut impressionné par son aisance et son rayonnement sans se rendre compte qu’elle prenait en main la direction des événements. Les rôles s’inversaient. Elle menait la danse. Ils descendirent à la plage et nagèrent jusqu’aux bouées jaunes. Cécile, les seins à l’air – “C’est plus sain !” avait-elle déclaré en riant de son jeu de mot – lui proposa de poursuivre jusqu’aux voiliers à l’ancre. Elle glissait sur l’eau avec l’agilité d’un serpent. Matthieu parvint à lui tenir tête, grâce à sa forte musculature. Quelques canots de pêcheurs amateurs s’affairaient autour des deux gros rochers poissonneux. Matthieu remarqua un voilier qui avait dû s’ancrer assez loin de la côte car la fête du 14 juillet attirait beaucoup de plaisanciers.

– C’est probablement un bateau nordique pour s’appeler Odin, dit-il en réponse à l’intérêt de Cécile pour ces voiliers.

Au retour, ils nagèrent allègrement sous le soleil de midi. La mer à peine irisée atténua la colère de Matthieu. Cécile jouissait de la caresse de l’eau salée. L’ombre des tuiles orange sur le mur blanc de la maison formait un dessin géométrique. Elle indiquait l’heure zénithale à la manière d’un cadran solaire. Sur la terrasse, des lézards se faufilaient sur les dalles de granite gris bleuté à la recherche de fourmis. Cécile fut félicitée pour sa cuisson à l’ail des patagos de l’île.

– Sais-tu que ces coquillages s’appellent aussi “Vénus” ?

– J’essaierai d’être à leur hauteur…

Ils avalèrent une tarte à la confiture de pruneaux – autre spécialité de l’île liée à l’habitude des pêcheurs d’en prendre sur leurs bateaux de grandes quantités en conserve – délaissant la tarte aux pommes refroidie. Matthieu lui offrit un cadeau “en guise de pardon pour son manque d’élégance lors de son arrivée au port”. C’était un parfum floral, assez fort et sensuel, dont Cécile s’aspergea avec un plaisir non dissimulé.

– Me voila prête pour le rendez-vous avec cet Yeu réputé pour son charme.

– L’Île d’Yeu demande du temps pour révéler tous ses charmes. Il faut s’imprégner de son histoire, de sa géographie, de sa nature pour la comprendre.

– Serait-elle avare de ses charmes, de ses richesses ?

– Yeu est un monde clos, voué à l’autonomie et réduit à ses rares ressources. L’île n’a pas connu l’opulence ni la frénésie qui agitent le continent. Ici rien que du roc, du granite, des gneiss, un peu de terre et beaucoup d’eau, de l’eau de pluie dans les puits et les nombreuses mares, sans compter l’humidité due aux embruns. Et surtout l’océan partout à perte de vue pour tout horizon. Une mer amie et ennemie. Une mer nourricière et dévoreuse, matricielle et mortelle, encerclant l’île en une prison et l’ouvrant sur le grand large et le monde entier.

– Bravo ! dit Cécile. Je suis chef coq à la cuisine et toi, coq chef en terrasse. Tu étales tes connaissances, tes théories. Moi je me contente d’agir et de jouir. Je me sens au paradis dans ce beau décor ! Cela me suffit et je n’ai pas besoin de savoir pourquoi.

– Patience ! L’Île d’Yeu amplifie les sensations de béatitude autant que celles de solitude, les sensations vivifiantes comme celles mortifères. Nous finissons tous par mourir mais notre vie se construit avec ce que Dame Nature nous offre. Yeu est plus qu’un décor. À nous de percevoir sa beauté, très éloquente ici.

– Quelle est donc cette beauté dont je pourrais être jalouse ?

– Yeu a gardé une virginité protégée par l’océan qui l’enlace de ses flots. Yeu est un concentré de nature sauvage, proche encore de ses origines minérale, végétale et animale. Ici tout est autre, marqué du sceau de l’île. Il y règne une harmonie secrète. Ici, le temps n’a pas la même durée. L’espace n’a pas les mêmes distances. Même le climat se déroule différemment. Un coup de vent et vient la tempête. Une marée qui s’inverse et c’est toute l’atmosphère qui change

– “Être autre dans ce lieu autre.” Cela me convient. Je me plierai volontiers au génie de ce lieu.

 

Ils pérégrinèrent de site en site à la rencontre des vestiges historiques. Ils visitèrent les lieux caractéristiques de cette nature isolée. Ils virent les dolmens préhistoriques, les gravures rupestres, le château médiéval, la citadelle militaire, des églises endormies. Les vestiges les plus éloquents gisaient dans les cimetières où reposaient les populations passées. Il y avait des capitaines de frégate sillonnant le monde, des capitaines de chalutier et de caboteur responsables d’équipage et de nombreux moussaillons, des armateurs, des aventuriers, des contrebandiers, qui avaient composé une aristocratie locale. Il y avait surtout les populations humbles et anonymes qui avaient bâti durant des siècles ce qui constitue aujourd’hui l’Île d’Yeu avec ses maisons basses aux volets colorés, ses ruelles étroites et ses murs coupe-vents, ses chemins creux et ses moulins, ses jardins fleuris et ses champs, ses potagers garnis et ses vergers, ses rires et ses pleurs, ses amours et ses peines de cœur. Yeu n’en finit pas de se laisser voir.

Matthieu se lança dans des explications sur les nombreux témoins de l’activité maritime : phares, cornes de brume, amers, bouées d’ancrage, môles, ports, bateaux, barques, filets, casiers, sans oublier le principal, les canots et les bouées de sauvetage car “l’océan est souvent meurtrier”.

– Mais pourquoi, diable, veux-tu toujours tout expliquer ? Il n’y a jamais que des explications partielles. Et elles cachent le sens profond des choses. Je suis là avec toi. C’est cela qui fait sens, ici et maintenant.

– J’ai besoin de comprendre…

– Un besoin dû à la peur de ne pas pouvoir toujours dominer ton entourage ? Laisse toi aller Matthieu ! Jouis de ce qui t’est offert.

– Je suivrai ta leçon! Mais mes explications sont aussi ce que j’ai à t’offrir…

– Merci de tout cœur ! En fait ce que je reçois, c’est toi qui parles. Ta façon de discourir. Ton visage qui s’illumine sur une idée originale. Tes yeux qui pétillent lors d’un mot bien choisi. Tes mains qui battent la mesure de ton récital. Ta manière originale de voir les choses. Ton plaisir évident à trouver un lien entre les choses et entre nous peut-être…

À marée basse, ils explorèrent le trou d’enfer, une des nombreuses grottes creusées par la mer au pied des falaises de la Côte Sauvage. Ils allèrent jusqu’à la pointe du Châtelet, là où le monument aux Pêcheurs domine l’océan, ses écueils et ses deuils.

– Yeu a une histoire tragique. La mort y règne en maître. Celle des pêcheurs dont le retour est toujours aléatoire. Celle des habitants pillés par les corsaires ou leurs avatars modernes. Celle des matelots enrôlés de force dans la Marine Royale pour guerroyer au loin. Celle des marins étrangers, pris dans la tempête, cherchant refuge sur l’île et faisant naufrage sur les récifs qui l’entourent.

– S’il y eut tant de morts, c’est qu’il y avait beaucoup de vies. Toi, moi aussi, nous allons mourir un jour. Mais nous sommes ici en vie, profitons-en ! Les caresses de l’océan quand je nage, le spectacle grandiose de la mer, le parfum iodé de l’air marin, le lézard qui lézarde, l’oiseau qui gazouille, les fleurs qui ornent la nature, le regard que tu poses sur moi… tout cela m’excite plus que tes discours, tes explications, tes concepts, tes théories…

– Tes paroles sont elles-mêmes pleines d’explications ! Elles contredisent en fait ce que tu essaies de me dire!

Leur joute oratoire n’en finissait pas. Elle les éloignait quant aux idées défendues de part et d’autre mais elle les rapprochait dans ce jeu joué à deux.

Ils rencontrèrent quelques Islais, un vieux capitaine, un marin, un pêcheur, un jardinier, un éleveur de mouton, des retraités dans leurs potagers. Matthieu les salua respectueusement. Cécile leur parla chaleureusement. Ils furent émerveillés par le doré des pyrites, l’orangé des lichens, le soyeux des lagures, le bleuté des libellules. Ils envièrent les piafs voletant dans le ciel alors qu’eux peinaient sur le sol rocailleux. Des mouettes batifolaient joyeusement. D’autres oiseaux chassaient leur pitance. Les sternes, au manteau cendré, plongeaient en piqué dans l’océan et en remontaient avec un poisson dans le bec. Le faucon crécelle “en vol du Saint Esprit” guettait les musaraignes, plongeait dans les oyats et en ressortait avec sa proie dans ses griffes. À Yeu, Dame Nature se donne facilement en spectacle. Ils découvrirent mille fleurs bercées par la brise, chacune avec sa couleur, sa forme, son parfum. Matthieu repéra les plus belles. Il en fit un bouquet qu’il offrit à Cécile. La beauté des fleurs la charma, la bonté de Matthieu la troubla. Le génie d’Yeu frappait comme bon lui semble.

Matthieu philosopha encore.

– La féminité est un continent dont tout homme cherche à extraire la perle rare qu’il transforme en bijou à force d’attention et d’amour. De même Yeu est un rocher extrait du continent, un diamant taillé par les vagues, un bijou poli par le temps pour tous ceux qui en perçoivent la beauté.

– Matthieu, tu te surpasses ! En quelques mots tu évoques des millions d’années. Ce qui m’importe maintenant, ce sont les quelques heures qu’il nous reste à vivre aujourd’hui. Je les veux joyeuses, festives, dionysiaques.

Cécile le désarmait. Elle flottait dans une autre eau, en permanence inventrice de son présent. Il subissait son emprise. Sa joie de vivre lui rendait le goût de vivre. Il avait du mal à la définir. Or c’était en définitive cela même qui la définissait. Toujours nouvelle, Cécile s’avançait sereine. Rien ne l’arrêtait. Tandis que Matthieu se mouvait avec peine dans ce qui était devenu pour lui un enfer, un puzzle dont la pièce maitresse manquait. L’absence d’un seul être avait créé en lui un vide funeste. Il se raccrochait à Cécile et à son charme de plus en plus prenant. Il n’aurait fait qu’une bouchée d’une inconnue, mais Cécile était transparente et ce qu’il voyait d’elle était trop beau pour être malmené.

– L’origine de ton nom Cécile renvoie à la cécité. La cécité de ceux qui voient avec leur cœur plutôt qu’avec leur raison. Tu n’as pas besoin, comme moi, d’enregistrer tout ce que tu regardes, de tout mesurer, de tout calculer et de s’encombrer en fin de compte d’un savoir envahissant. J’envie ta spontanéité. J’admire ta légèreté.

– Ton nom Matthieu renvoie, lui, aux biens divins. Aux biens qui se donnent d’eux-mêmes, gratuitement. Tu n’as pas besoin, comme moi, de les chercher ailleurs, de dépendre des autres. Tu les as en toi, ils émanent de toi. J’aime ta richesse, ton indépendance. Tu es une île sur laquelle il fait bon se poser.

Cécile touchait du doigt le point sensible de Matthieu. Et Matthieu touchait Cécile par sa sensibilité, cachée derrière son personnage de gentleman trop bien élevé. Elle le regarda avec tendresse. Matthieu de même. Leurs regards se croisèrent. Ils s’y attardèrent malgré eux. Ils pouvaient se permettre cet échange intime – ils n’avaient pas à tenir compte de leurs vies sociales respectives qu’ils ignoraient volontairement. Ici encore le stratagème fonctionnait mais cette fois-ci ni l’un ni l’autre ne l’avait échafaudé pour son intérêt personnel.

Yeu est autre. Yeu autorise cet autre. Matthieu et Cécile se sentirent autres. Cela ne leur déplut pas. Ils contemplèrent le coucher du soleil à la Pointe du But. Une sensation de petite mort les envahit : le soleil qui s’en allait, les couleurs flamboyantes qui s’éteignirent, les nuages mangés par l’horizon, les vagues qui venaient mourir sur les récifs. Cécile, la voyante, eut un étrange pressentiment sans pouvoir cependant y discerner leur avenir qui échappait de plus en plus à leur contrôle.

 

Le dîner fut l’occasion de boire beaucoup de champagne. Matthieu cherchait à oublier Odile, Cécile cherchait à connaitre Matthieu.

“Pourquoi cet homme a-t-il séduit Odile pour jouer ensuite avec le feu, me faire la cour, me séduire, me troubler à ce point ? ”

– Allons à la fête, rire, danser, chanter, aimer ! dit Cécile, résumant ses pensées.

En chemin vers le port, ils surprirent la lune émerger de la mer, toute rouge d’être vue, toute blanche d’être nue. À Port-Joinville, la foule s’entassait sur le môle pour assister au feu d’artifice. Les fusées jaillirent dans le ciel. Le vent de plus en plus violent renvoya sur eux des pluies d’étincelles. Celles-ci se reflétèrent dans l’eau et enflammèrent le chenal. Les cris du public les noyaient dans la liesse commune. Le bouquet final dégagea dans sa luxuriance un parfum de volupté. Cécile se blottit dans les bras de Matthieu. Le spectre d’Odile le taraudait encore.

La fête populaire se prolongea. Un orchestre anima la soirée. Ils dansèrent tous les deux l’un contre l’autre, abandonnés à la magie de la musique. Des chanteurs se succédaient. Cécile monta sur l’estrade et chanta une chanson “pour un ami ici présent” – son gentleman pris dans la tourmente !

Allez venez! Milord

Vous asseoir à ma table

Il fait si froid dehors

Ici, c’est confortable

La chanson de Piaf évoquait la funeste marine :

Dire qu’il suffit parfois

Qu’il y ait un navire

Pour que tout se déchire

Quand le navire s’en va

Elle ravivait cruellement la blessure de Matthieu :

Il emmenait avec lui

La douce aux yeux si tendres

Qui n’a pas su comprendre

Qu’elle brisait votre vie

Cécile s’adressait directement à Matthieu :

Laissez-vous faire, Milord

Venez dans mon royaume

Je soigne les remords

Je ne suis qu’une fille du port

Une ombre de la rue…

Mais vous pleurez, Milord

 

Matthieu pleurait en effet. Il n’était d’ailleurs pas le seul à s’identifier au héros de la chanson. Mais lui se sentait maintenant prêt à suivre n’importe quelle sirène. Cécile était heureuse. Les bulles de champagne pétillaient encore dans leurs esprits saouls. Ivres de tendresse, ils regagnèrent la maison au bord de la falaise. L’esprit du lieu veillait.

– J’ai un cadeau un peu spécial pour ton anniversaire. Je t’explique. À minuit, tu devras être dans le noir le plus complet avec ce seul bandeau sur les yeux. L’ombre de la rue se glissera dans ta chambre. Tu n’auras pas le droit de parler. Au moindre mot, elle s’enfuira. Est-ce bien clair ?

– Euh… Oui ! répondit-il, mi ravi, mi douteux.

La liberté de Cécile, affranchie de bien des convenances, l’emportait une fois de plus. Elle était son propre maître et n’en faisait qu’à sa guise.

Cette nuit-là, la grande marée était particulièrement attendue pour ramener sur la plage des Vieilles le sable enlevé par les tempêtes de l’hiver. Matthieu fit ce que Cécile lui avait prescrit. À minuit, elle entra – ombre de la rue – habillée du seul parfum floral, enivrant. Ce qui devait arriver arriva. Le vent forcit. Les vagues de plus en plus hautes attaquèrent le pied de la falaise. Les sautes de vent firent grincer le volet. Un rai de lumière lunaire sous la fenêtre jetait de brefs éclairs dans la chambre. La porte gémit. L’eau s’avançait entre les roches et pénétrait maintenant dans la grotte creusée au bas de la falaise. Les vagues s’y engouffraient et détonnaient avec un bruit sourd qui faisait trembler la chambre. Les lames puissantes se succédaient au rythme de la houle, toutes les cinq à six secondes. Un vrai ballet ! Un peu avant une heure du matin, à 0.48h, la marée atteignit son apogée et une dernière vague déferlante projeta son écume jusqu’à la maison. Le volet craqua. Le vent se renversa et mollit. Les vagues descendantes se firent plus longues. Matthieu voulu allumer sa lampe mais Cécile avait coupé le courant. Matthieu parla. Il eut le temps de lui dire sa passion… jamais il n’avait connu cela. L’ombre s’enfuit. Des larmes incontrôlables de bonheur inondaient son visage. Mais très vite d’autres larmes d’une infinie tristesse ruinèrent le tableau idyllique.

“Où suis-je ?” se demanda-t-il, dessaoulé un peu tard de ses agapes. “Où est Odile ? Qu’ai-je fait ? J’ai troqué l’apollinien pour le dionysiaque, Odile la Minerve pour Cécile la Vénus !”

Il dormit longtemps avant de retrouver Cécile qui l’attendait devant un petit déjeuner soigné.

– As-tu bien dormi ? demanda-t-elle d’un ton enjoué.

– Ne te moque pas de moi ! plaida Matthieu déchiré, telle une épave.

– Je te dois des explications. Je t’observe beaucoup depuis hier. Tu m’as réellement séduite. Ton élégance, ton humeur, ta culture, ta gentillesse, ton enthousiasme, ton charme font de toi un homme presque parfait. Seule ta manière cavalière d’aborder les femmes pour les conquérir fait désordre et nécessite une mise au point. Odile que tu as traitée de cette façon peu franche, m’a demandée de vérifier l’objet (toi en l’occurrence) de ses sentiments – trop troublée pour y voir clair elle-même. Je lui ai dit tout le bien que je pensais de toi.

– Mais alors pourquoi cette nuit…?

– Cette nuit, c’est Odile qui est venue, habillée du parfum enivrant que tu lui destinais.

– Ce n’est pas vrai !

– Nous pouvons aussi user de subterfuges, surtout face à des hommes qui en abusent.

– Ce n’est pas possible !

– Un dominant n’est acceptable que s’il est dominé par ailleurs. Odile a voulu te le faire savoir par cette mise à l’épreuve. Odile est ma sœur et jumelle de surcroît. Notre lien particulier exigeait qu’elle ait mon sentiment, voire mon assentiment. Voilà le pourquoi de ce test que tu as passé avec un relatif succès – d’après ce que j’ai vu personnellement. Maintenant, va vite ! Elle t’attend sur son bateau, l’Odin

 

Matthieu s’encourut, dégringola sur la plage réduite à une étroite frange de sable car la marée montait haut, poussée par un vent toujours tempétueux. La distance pour rejoindre le bateau avait doublé et les lames déferlantes s’opposaient au nageur imprudent. La traversée à la nage fut éprouvante. Des pensées sombres tournoyaient dans sa tête. Le doute s’insinua.

“Est-ce bien Odile qui est venue cette nuit ? Comment a-t-elle pu regagner son bateau par ce temps pourri ? Qui est vraiment cette amie ou sœur, si différente pour une jumelle ? À quel jeu jouent-elles ?”

Il perdit confiance. Ses bras et jambes ne répondaient plus. La mer était devenue infernale. Arrivé à quelques mètres de l’Odin, Matthieu n’avançait plus. Odile lui faisait de grands signes. Elle paraissait autant excitée par sa venue qu’irritée par sa conduite. Elle criait, riait et pleurait en même temps. Il n’entendait que des bribes de paroles emportées par le vent.

– Courage… ton stratagème… remords… séducteur… mon cœur… bien aimé…

Matthieu fut alors victime d’une hallucination : “Odile et Odin ne font qu’un”. Selon la légende, “Odin est ce dieu nordique de la guerre et de la justice, impitoyable aux fourbes. Il s’entoure de guerriers fantômes, identiques aux esprits de la tempête. Il ne répugne pas à utiliser la ruse et même la perfidie.” C’est cet Odin-là que Matthieu affrontait aujourd’hui. Mais il avait aussi connu l’autre Odin, “Le dieu de la magie qui possède le don de la poésie et qui parle si éloquemment et suavement que tous ceux qui l’entendent pensent que cela seul était vrai.”

Matthieu était à bout de force. Ce mirage l’acheva. Il disparut dans l’océan. Il remonta frappant l’eau de ses mains comme les ailes d’une mouette blessée. Odile réalisa trop tard la situation désespérée. Elle donna du mou à la ligne de mouillage. Le voilier poussé par le vent se rapprocha. Accrochée aux haubans et autres cordages de l’Odin, elle réussit à agripper Matthieu qu’elle déposa inerte sur le pont du bateau.

À 1.18h la marée s’inversa, le courant aussi. Le vent suspendit son vol. Un silence mortel s’installa.

Elle se mit à genoux à son côté, comme sa formation de secouriste le lui avait enseigné. Ses deux mains, l’une sur l’autre à plat sur le thorax, imprimèrent une cinquantaine de rapides et fortes pressions sur les poumons. Elle prit ensuite la tête entre ses mains, l’une relevant le menton l’autre pinçant le nez, et collant ses lèvres à celles de Matthieu, lui insuffla deux grands bols d’air marin. Elle criait.

– Je t’aime, Matthieu, je t’aime !

Elle recommença plusieurs fois. Combien de temps ? Elle ne le savait pas. Le temps à l’Île d’Yeu n’a pas la même durée. Elle l’implora encore.

– Respire, Matthieu respire ! Tout est de ma faute !

Elle recommença une énième fois. Enfin Matthieu bougea. Il respira. Il ouvrit les yeux. Il sourit béat. Il dit, ou plutôt déclara, dans un souffle :

– Odile, veux-tu être ma femme ?

– Oh ! Oui, Matthieu, oui, pour toujou…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Le bateau, loin de son ancrage, se fracassa sur les récifs, ces fameux Ours-des-Vieilles très chers aux petits pêcheurs qui viennent par temps calme y poser leurs filets, leurs lignes et leurs casiers d’osier. Odile resta prisonnière des cordages dont elle s’était servie pour sauver son amour des eaux. Matthieu ne la quitta pas. Les amants se serrèrent fort, unis pour toujours dans la mort.

 

Cécile fit le récit de ces évènements aux enquêteurs qui conclurent au décès des deux infortunés par naufrage. Grâce à son témoignage, que personne ne mit en doute, l’idylle d’Odile et Matthieu à l’Île d’Yeu devint légendaire. De ce fait, celle-ci gagna une immortalité digne de leur amour.

Le génie du lieu règne toujours en maître sur l’Île d’Yeu et sur l’Anse des Vieilles, réensablée par cette grande marée mémorable pour le bonheur de tous les Islais.

Les deux brisants, visibles à marée basse deux fois par jour et si souvent visités par les pêcheurs, furent rebaptisés Odile et Matthieu. Cécile racheta la vieille maison en souvenir de sa sœur et de son amant. Du haut de la falaise sur la terrasse, elle contemple maintenant Odile et Matthieu que la marée montante deux fois par jour pare d’une couronne d’écume blanche, avant de les ensevelir de ses flots ondoyants.