Départ en vacances

Départ en vacances

Départ en vacances

Marie-Amélie Sèze

Comme chaque année Elsa s’apprête à se lancer dans les préparatifs de bagages qui lui incombent, les plus lourds, ceux de l’été : va-t-il ou ne va-t-il pas faire beau ? Est-ce qu’il fait froid ? Et si on se retrouvait comme l’été dernier, bloqués sous des trombes d’eau, avec des cirets, sans bottes –quelle idée des bottes à l’île d’Yeu l’été !- et un désespoir sans nom à chaque jour qui passe et que le micro-climat ne bouge pas… Elle avait failli casser le baromètre l’été passé, à force de taper dessus pour voir si l’aiguille bougeait. Elle regarde l’amoncellement de vêtements sur le lit et souffle un soupir de découragement.

 

Pourtant les vacances à l’île d’Yeu, quel mythe ! Quel plaisir ! Le grand voyage en bateau vers de nouveaux horizons ! Les souvenirs de son enfance : l’énorme paquebot qui vous entraîne, entre flots remuants et odeurs de gasoil à vous faire vomir, sur le pont sous le vent, quel que soit le temps, le grand voyage où le stress de l’année était resté à quai, à Fromentine, pour partir à l’aventure…

Ou bien le jour où les vieux amis landais de ses parents étaient arrivés à travers les vagues un jour de gros temps, sur la VIIV, un peu verts d’avoir été aussi secoués, loin de leurs pins et de leurs champs de maïs. Pour cette fois-là, l’apéro avait un peu attendu à leur arrivée, le temps de remettre les estomacs peu habitués en place.

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Elsa se pose sur le lit des chemises à la main qui attendent d’être pliées, et repense deux minutes.

L’île d’Yeu c’est aussi le feu de bois qui crépite dans l’unique cheminée de la maison à Port-Joinville, dans la maison rongée par l’humidité et le salpêtre après l’hiver : une sortie à vélo vers les forêts de pins – aux Sapins ou à la Baie Profonde (on dit « Raie profonde »)- pour récupérer du bois mort : le petit poirier et le figuier au fond du jardin ne suffisant pas à fournir le bois sec qui permet de tenir quatre jours de Pont d’Ascension au chaud devant la cheminée… C’est que quand il pleut ici, ça ne plaisante pas ! Et puis l’Ascension, elle se souvient de cette année-là : tous les deux à se ronger les sangs parce que leur dossier d’adoption, là-bas, a déjà trois mois de retard sur les 7 à 9 mois annoncés . Elle s’est fait attendre leur petite puce !

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Courageusement, Elsa se lève : bon, cette fois, c’est l’été quand même ! Elle ouvre sa valise, y glisse un maillot, une serviette, des rechanges, des sandales, un short, des tee- shirts en tout genre, un gros pull pour le soir- … Il y a du vent le soir ! Surtout si on sort tard sur le port, café après café, jusqu’à la fermeture des bars.

Feu le Café de la Marine, qui avait fini par accueillir tout ce qui traînait d’adolescents, de pré-ados, d’étudiants, de potentiels étudiants et de post-bacheliers, dans un café-concert qui, comme son nom l’indique, se destinait surtout aux marins.

Les soirées aux Balleresses où se cotoyaient – encore ?- Islais et estivants : le souvenir affreux autour d’un conflit qui avait failli dégénérer en guerre Islais contre continentaux un soir où un jeune vacancier avait bu à une bouteille – islaise – restée sur une table, et que les videurs et propriétaires de la boîte de nuit annonçaient qu’en cas de bagarre, leur camp était tout choisi.

Passée la tempête, il fallait ensuite rentrer. Et c’est là que ça se complique : qui n’a pas perdu son vélo, faute de l’avoir reconnu en sortant d’un café, ou pire, n’a pas revu sa monture dans l’eau du port ? Les vieux Peugeot des années 60 entretenus par les parents ont peu à peu disparu, pour laisser la place à d’autres, rachetés en fin de saison aux loueurs de vélos du port Joinville. Les étés passent et ne se ressemblent pas.

 

La liste des choses à emporter s’allonge : pour cet été, il faudra aussi prévoir l’ordinateur – à défaut d’Internet à la maison, il y a le WI-FI dans les cafés du port – le téléphone portable puisqu’il n’y a pas de ligne fixe non plus –grande fierté familiale, pas de téléphone non mais !-. Et de bonnes couvertures en laine les attendent contre l’humidité du soir. Qu’est-ce qu’elle aurait oublié ?

Ah oui, le renvoi du courrier : quelle adresse déjà ? La rue a changé de sens il y a quelques années, le numéro des maisons aussi. Bref, entre le 10, le 12, le 14 et le 16, il y a forcément une chance de tomber près de chez eux… De toute façon, tant que le postier est islais et connaît les vieux noms de l’île, tout va bien.

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Le matériel de peinture pour les vacances : il fait beau, le soleil et la lumière sont magnifiques sur l’île, y compris sur les bateaux du port – les vieux, de pêche, les gros plus récents pour une pêche plus efficace face aux Espagnols, et les petits des nouveaux plaisanciers-. Evidemment des bateaux de plaisanciers comme aquarelle souvenir de l’île d’Yeu, c’est moins vendeur, mais les bateaux de pêche colorés en bois feront bientôt partie eux-aussi des souvenirs de son enfance.

 

Par jour de tempête, elle se souvient aussi des garde-côtes venant vérifier que, cachée derrière son gros rocher face au vieux château, elle ne tombait pas à la mer avant la fin de sa peinture…

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Les bagages bouclés il manque un jean, et de bonnes chaussettes avec de grosses baskets, et un pull marin, et un k-way anorak, on ne sait jamais. Les lunettes de soleil quand même, et la crème, important la crème solaire. Même si on peut en acheter sur l’île. C’est qu’on trouve de tout sur l’île maintenant. Même des voitures. Pas mal de voitures. Qui pourtant restaient beaucoup au garage à Fromentine quand Elsa et ses frères et sœur étaient petits. Ainsi que le stress de l’année parisienne d’ailleurs.

Aujourd’hui, 35 minutes de traversée sur un gros catamaran par temps calme et plat, et un écran pour vous vanter les images carte postale de l’île en essayant de vous dépayser, c’est un peu court pour se mettre dans la peau d’un marin qui navigue vers son île… Alors tout va plus vite : vite, on met les bagages soi-même sur les nacelles qui seront portées sur le bateau, au lieu de les confier jadis aux jeunes gamins, porteurs de bagages improvisés de Fromentine à chaque bateau. Vite, on fait la queue dans le grand hall de la gare maritime flambant neuve – de peur qu’on ne vous oublie, on ne sait jamais !- ; vite, on se pose et on choisit sa place, de peur de ne pas avoir de place assise sans doute, dans des bateaux à moitié vides où les gens sont, de nos jours, tellement peu civilisés vous savez.

A peine entrés au port, vite on se lève et on fait la queue vers la porte de sortie – le bateau pourrait chavirer, il vaut mieux évacuer ! Et à la sortie, vive l’accueil des estivants déjà bronzés venus vous chercher à la sortie du bateau, après quelques effusions on se rue déjà sur les nacelles descendues elles aussi à quai. « Le 14 vert, tu retiens ? On a 6 valises, plus un panier, n’oublie pas le chat ! » Pauvre chat…

Et dire qu’avant il n’y avait pas de taxis et qu’il fallait quand même réussir à aller jusqu’aux maisons à l’autre bout de l’île.

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Mais Elsa s’en fiche : sa maison est au bout de la gare, à côté. Elle sert de halte pour tous ceux qui, la veille, venaient, avant les taxis, leur poser leurs gros bagages à venir récupérer pour le paquebot de cinq heures du matin. Les plus beaux départs de l’île d’Yeu : sortie de boîte, sortie de fête, les premiers croissants du boulanger encore tout chauds et les copains venus chanter leurs adieux avant de sauter dans l’eau glacée de la jetée du port… Et le coup de cafard après tant de désertion de l’île, en allant faire la sieste sur la plage avec les copains restants.

Aujourd’hui, à leur tour, on vient les chercher avec une carriole à l’arrivée, pour les 6 bagages.

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Cette année sa fille fait enfin du vélo. Elle va pouvoir l’emmener pédaler avec elle vers la côte sauvage, voir si la mer est toujours aussi belle de ce côté-là aussi. C’est vrai, y en a marre de rester à Ker Châlon en plein vent. En plus, son mari, en bon breton, refuse la plage, le soleil, le vélo même, si c’est trop loin. Et le mythe à vélo alors, on en fait quoi à part les 18 kilos de sa fille portés à bout de force sur son porte-bagages ces dernières années ?

Heureusement, cette année est la bonne : l’année où l’enfant, autonome, fier de lui, prend son tour à vélo et découvre, à coups de pédales et à force de mollets, les trajets sur cette merveilleuse île. Elle nage aussi, Elsa pense au bonheur de ne plus être obligée de goûter l’eau froide si le courage lui manque. Sa valise est bouclée. Celle de sa fille aussi. Celle de son mari aussi. L’heure du départ a sonné. Il est temps de partir.

L’appareil photo chargé, son sac prêt. Le gaz est coupé. On ferme. Elle a les billets de bateaux : six heures de route pour le bateau du soir. Et Blanchard qui attend leur voiture avant l’embarquement. Son père a même tondu l’herbe du jardin et préparé les vélos en regraissant les chaînes fin juin. Tout est bien.

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Pourtant au premier arrêt au péage, les embouteillages enfin dépassés : « M…. ! J’ai oublié le casque à vélo et de nourrir les poissons ! » C’est dur d’être un parisien en vacances.