Enracinement – Sylvie Etient

Enracinement – Sylvie Etient

ENRACINEMENT

Elle est arrivée un jour d’été par le bateau du soir.

Elle venait de Paris.

Léa l’attendait à la gare maritime.

Elle l’aperçut la première et lui fit signe de la main .Violette ne la vit que lorsqu’elle arriva à sa hauteur. Elle avait l’air si fatiguée, et ce regard qui ne se pose pas et vous traverse sans vous voir.

Dès qu’elles se sut regardée, elle composa rapidement son personnage et dit gaiement à son amie : « je ne savais même pas que cette ile existait ».

  • Tu restes combien de temps ?
  • Deux jours. Ca devrait être suffisant pour faire le tour de ce mouchoir de poche, n’est-ce pas ?
  • Ca dépend. Moi, ça fait 25 ans que je découvre cette île et je ne m’en lasse pas.

Violette la considéra avec dubitation et ne fit aucun commentaire.

Lorsqu’elle eut récupéré sa valise dans le container à bagages, elle demanda à son amie où était garée la voiture.

  • Je ne possède pas de voiture, ici on vit plutôt à vélo. Ma maison est dans le port, on va y aller à pied, suis moi.

Dépaysement immédiat pour Violette. La voilà en train de rouler sa valise qui fait un bruit d’enfer sur les pavés. Impossible de se souvenir  d’une arrivée où elle n’était pas transférée directement dans un taxi ou une navette.

La traversée en bateau, pourtant brève, lui avait donné l’impression de quitter le continent, de partir loin. Puis le rivage ilien qui apparaît et l’annonce solennelle par la corne de brume de l’arrivée du bateau et de ceux qu’il transporte.

Arriver sur cette ile, ce n’est pas anodin.

Elle avait fait des milliers de kilomètres en avion avec l’impression déroutante souvent, de n’être pas partie.

Et là, à moins de 30 km du continent, remontant la rue principale avec ses maisons  blanches aux volets colorés, elle se sentait au bout du monde. Pour une fois, partie vraiment, et arrivée quelque part.

Et cette émotion lorsqu’elle avait aperçu Léa qui l’attendait. Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas sentie attendue et accueillie.

Elle qui était la reine du self control et détestait laisser paraître ses émotions, elle était émue, n’osant imaginer ce qui se passerait quand elle repartirait. Larmes garanties, la honte !

Tout lui paraissait juste. Les maisons de pêcheur, toutes sur le même modèles mais jamais identiques, les tuiles romaines  et le blanc des murs avivant le bleu du ciel, les couleurs des volets, les roses trémières multicolores, semées au hasard par les oiseaux.

Lorsqu’elles passèrent devant l’église de Port Joinville, Léa lui annonça qu’elles étaient bientôt arrivées.

Le clocher sonna une fois.

  • Le clocher sonne les heures et les demi-heures.
  • La nuit aussi ?

Léa sourit devant la mine inquiète de son amie :

— Non, la nuit il devient bleu et il se tait.

Au bout d’une minuscule allée tapissée de vigne, une petite maison blanche aux volets d’un bleu délavé, on entre par le cellier, sas de fraicheur et de pénombre, au fond, une porte ouverte sur un patio fleuri.

Une table et des chaises de jardin écaillées à l’ombre d’une toile de voile tendue entre les murs, une chaise longue aux couleurs passées, des odeurs de rose et de jasmin, un petit coin de paradis.

  • Ma parole, je crois rêver, c’est bien un bougainvillier qui recouvre ce mur ?
  • Eh oui, tu verras des bougainvilliers des jasmins et des oliviers dans ce coin de Vendée !
  • C’est magique, je ne sais plus où je suis.
  • Les jours sont encore longs et ici le soleil se couche 30 minutes plus tard qu’à Paris, on a le temps d’aller faire une balade.

Les voilà parties sur leurs bicyclettes .Violette se rend compte qu’elle n’est pas montée sur un vélo depuis son enfance. A Paris, c’est auto ou Metro, et en  vacances c’est tout comme, mais au fait, a-t-elle eu droit à de vraies vacances ces dernières années ?

Où qu’elle aille, toujours déçue au fond, même dans les endroits les plus beaux.

Cette impression récurrente de se trouver dans un dépliant publicitaire mais de ne jamais être dans le paysage.

Et là, sur ce vélo, tout à coup, l’enfance ressuscitée.

Pédalant le long du cimetière, alignement des croix de pierre blanches, tournées vers l’Ouest,  puis virage au  calvaire pour se retrouver très vite sur de petites routes puis des chemins bucoliques fleurant bon la campagne.

Tout lui est plaisir, à commencer par ces odeurs champêtres de fin de journée chaude, délices pour son nez, réveil pour sa mémoire, la caresse de l’air  si propre qui lui lave joues, bras, cuisses, cheveux.

  • Le clocher que tu aperçois, c’est l’église de Saint-Sauveur, on y viendra un autre jour, ce soir je veux te monter la mer.

Traversée des ruelles de Saint-Sauveur, l’encastrement des maisons blanches croulant sous les glycines et les hortensias, les frises d’agapanthes qui vous saluent au gré du vent, ah comme c’est joli, comme c’est charmant, quelle poésie.

Et puis la route du sémaphore, la lumière qui commence à s’assourdir et tout à coup changement de décors : mer d’émeraude, falaises dorées moquettées de lande, et l’anse des fontaines en bas, dans son écrin rocheux.

Violette n’a pas dit « c’est beau à couper le souffle », son corps l’a dit pour elle, bouche bée et expiration profonde. Face à la beauté on a le souffle coupé. Puis on expire. Face à la beauté on meurt. Puis on inspire à nouveau.

  • On descend ?

Un raidillon serpente entre les rochers jusqu’à la crique.

Plus personne sur la petite plage.

Un regard échangé et les voilà qui se dépiautent de leurs vêtements sans un mot.

Se suivant à la manière indienne dans un corridor de sable fin entre les algues pour accéder à une petite baie creusée profond dans les falaises. On dirait un lac.

Baptême de l’eau et renaissance. Cœur dilaté. Corps remembré. Tête, poumons, bras, jambes font équipe dans la nage. Sa gorge enfin dénouée laisse passer ses cris de joie.

Plus tard elle dinera dans le patio à la lumière des photophores et restera émerveillée devant la tomate charnue comme un Rubens couchée dans son assiette.

  • Jamais rien mangé de pareil, et ce basilic  poivré!
  • C’est une noire de Crimée. Demain on ira faire le marché, tu verras, c’est un grand moment.

Entre Léa et Violette, c’est plutôt « action » que « confidences », pas besoin de paroles, la sagesse de Léa et sa délicatesse de cœur lui permettent de savoir ce qu’il y a à savoir sans poser de questions, et être présente sans vous envahir par une sollicitude pesante et un programme de bonheur clé en main.

Pas besoin de lui faire un dessin pour savoir que son amie ne va pas très fort, il suffit de voir comme ses épaules se rapprochent, ailes repliées d’un ange déchu, c’est un signe ça, et ce regard absent/présent à son arrivée, et sa voix, qui coince un peu dans la gorge, une voix qui a du chagrin.

Premier matin, Violette émerge d’une nuit dormie sans interruption, sensation inhabituelle d’avoir reçu sa ration de repos. Les cellules de son corps commencent à se décoller, à s’alléger.

Elle a enfilé un vieux short un peu trop grand prêté par Léa, et laissé dans son sac les vêtements qu’elle avait apportés. Rien ne convenait, à moins de passer sa journée à la terrasse d’un café. Le téléphone mobile est resté dans le sac lui aussi, plus de batterie et le chargeur oublié à Paris. Le message « Au revoir » est apparu puis  écran noir. D’habitude elle aurait trépigné, mais là, quelque chose a lâché. Les 88 mails non lus attendront le retour à Paris.

Elle boit son café dans le patio pendant que Léa arrose ses plantes à la fraiche.

La journée s’annonce chaude, et quand le soleil tape, sur l’ile, il fait très chaud.

Pendant qu’il fait encore frais, Léa lui propose une promenade matinale avant le marché.

Les voilà reparties sur leurs vélos.

  • Dis donc, ça monte, je croyais que c’était plat l’île d’Yeu !
  • On est dans le haut de Kerchalon, de certains endroits on peut voir la mer.

Elles arrivent justement au point culminant d’un chemin d’où l’on peut voir au loin une mer bleue et scintillante de carte postale.

Violette met pied à terre pour fixer cette image.

Léa a poursuivi sa route sans se rendre compte de cet arrêt improvisé.

Pour Violette, l’endroit est parfait : en contrebas,  toits rouges, murs et murets de pierre sèche dessinant petits jardins et patios débordants de verdure. Plus loin, en arrière plan, la mer, appel de l’avenir, promesse de liberté.

Dos appuyé au mur de la maison qui se trouve là, elle ferme les yeux pour mieux s’imprégner de l’endroit et le sentir de tous ses sens.

Air marin chargé d’odeurs de jardin, voile de fraîcheur dans la chaleur montante, ce mur épais contre son dos, la terre sous ses pieds, tout lui est délice.

Léa est revenue sur ses pas : « tu prends racine ? »

Violette ouvre les yeux lentement et offre à son amie un regard de nouveau né : « Tu ne crois pas si bien dire ».

La porte d‘entrée de la maison n’a pas de volet et sa partie haute est vitrée.

On peut apercevoir, au fond du couloir traversant, une porte ouverte sur un jardin. Violette colle son nez à la vitre et ce qu’elle aperçoit crée un besoin irrésistible d’aller voir.

Elle frappe, tant pis. Personne ne vient ouvrir.

Elle appuie sur la poignée, comme ça, et à sa grande surprise la porte s’ouvre.

La maison ne fait pas habitée, on sent tout de suite que plus personne n’y vit depuis un certain temps. L’odeur d’humidité marine a colonisé les lieux, et chassé les odeurs domestiques.

Violette fait quelques pas dans la pénombre, hypnotisée par le carré de lumière au fond du couloir damé de noir et blanc.

C’est un jardin fait pour elle. Un jardin à sa maturité, conçu et entretenu avec amour. Espace d’intimité et d’harmonie protégé tout autour de murs de pierre sèche à hauteur d’homme. Espace protégé et non pas isolé. Un vieux prunier sinueux, un eucalyptus majestueux, des hortensias et des roses à foison, des clématites et des solanums, des roses trémières, des altéas et des agapanthes. Un jardin rustique et sophistiqué à la fois. Un jardin intérieur. Le sien.

Elle a un coup de foudre pour ce jardin. Il faudrait s’en occuper d’urgence, trèfles et liserons commencent à l’envahir et l’herbe lui arrive au genou.

Assise sur le muret bas qui délimite la terrasse, elle se sent pousser des racines, sentiment inconnu d’elle, qui n’a exploré que l’errance.

Elle ne veut plus bouger, elle est chez elle.

Léa doit la prendre par la main pour la faire sortir.

Comme une petite fille, Violette s’échappe et s’engouffre dans l’escalier.

La voilà dans la chambre au premier étage, elle va droit vers la fenêtre qu’elle ouvre grand et pousse un cri de triomphe : «  je savais bien que d’ici on voyait la mer ! »

Lorsqu’elle se retourne, le visage d’un homme lui sourit dans son cadre en laiton. Il a le regard clair de ceux qui ont beaucoup scruté la mer, et cette ride verticale, un peu austère mais si virile, qu’elle aimait tant dans la joue de son père.

Lorsqu’elle sort enfin de la maison, elle est sonnée. Léa lui tape alors sur l’épaule  et lui montre un panneau sur lequel on peut lire «  A VENDRE » suivi du numéro de téléphone de l’agence à contacter pour les visites.

C’était la première fois qu’un client téléphonait à l’agence pour signer une  promesse de vente sans  même visiter la maison.

Elle est revenue un jour de septembre par le bateau du soir.

Elle venait de Paris avec un aller simple.

Léa l’attendait à la gare maritime.

Dès que Léa lui a fait signe elle a répondu avec de grands gestes des bras.

—En alphabet sémaphore, tu viens de dire : enfin libre !

— Viens, on file chez le notaire, je signe la vente et je récupère les clés !

— Yes !

C’est pratique l’ile d’Yeu parce que les distances sont abolies. Vous pouvez descendre du bateau et aller chez le notaire à pied en 5 minutes.

Le notaire était une femme. Lorsque Violette voulut s’assurer que le virement lui était bien parvenu pour acquitter le prix de la vente, la notaire lui tendit un chèque en lui disant : « je suis dans l’obligation de vous  restituer les fonds car nous n’allons pas pouvoir signer l’acte de vente. »

Lorsqu’elle entendit cela, Violette sentit les murs bouger autour d’elle, et comme un craquement dans sa tête, quoi, le rêve s’écroulait, son intuition lui avait menti, elle était condamnée à l’errance toute sa vie ?

La notaire poursuivit en souriant : «  nous n’allons pas signer d’acte de vente car cette maison est à vous ainsi que tout son contenu. Nous nous sommes rendu compte en préparant les actes, que vous êtes l’héritière de son propriétaire décédé il y a 6 mois. Monsieur Isidore E. étant décédé sans laisser d’héritiers connus, nous avons lancé une recherche d’héritiers confiée à un cabinet de généalogistes. La similarité de votre patronyme et du sien nous a alertés et nous avons reçu confirmation ce matin par nos généalogistes, que vous êtes sa nièce, c’est à dire la fille de son frère, Héliodore E. votre père ».

— Ca alors, répétait Violette, ça alors, pour une surprise c’est une surprise !

Elle se trouvait dans l’état de sidération des gagnants du loto.

Il fallut lui apporter un cordial pour qu’elle reprenne ses esprits.

— Je n’ai jamais vu l’oncle Isidore, papa nous avait dit qu’il avait disparu et n’avait plus jamais donné de nouvelles. Nous pensions qu’il était mort.

— Cet homme avait disparu en effet et avait construit une nouvelle vie sur cette ile. Il était devenu pêcheur. Il n’était pas loin, mais il avait disparu des radars. Cela arrive plus souvent qu’on ne l’imagine, vous savez, les gens qui disparaissent et sont pourtant bien vivants.

Violette récupéra la clé de sa maison où elle coula des jours heureux.

Dans sa maison qui l’attendait et jusqu’à laquelle elle fut guidée mystérieusement.

Ce qui l’avait guidée jusqu’à sa maison resta un mystère.

Isidore continue de sourire dans son cadre en laiton.