Entre Terre et Mer

Entre Terre et Mer

Entre Terre et Mer

Cécile Chevallier

 

Note de lecture

Il s’agit de la perte d’une maison aimée dans le sud, guérie par une maison de l’île…

 

Je suis dans la lumière et le vent. Balayée par le mistral qui s’engouffre dans la plaine, je me donne aux pluies torrentielles, au gel et à la grêle bien que l’ardeur du soleil soit ma compagne la plus fidèle.

Tu es partie, toi, l’enfant que j’aimais. Tu m’as quittée. Tu as dit adieu aux arbres et aux chemins pierreux. Tu n’es jamais revenue. Pas même cet hiver ; pourtant tu étais si proche. Je ne t’ai jamais oubliée. J’entends tes pas crisser sur le gravier, le son de la pierre qui éclate les pignons, le frottement de la roue sous le hangar, au retour du village. Je me souviens. Je n’ai rien oublié : la paillote, la gariasse, les figues croulant sous le pont, les lectures à haute voix, le murmure de tes siestes. Tu es partie pour ne jamais revenir.

Tu avais promis. Par fidélité. Par amour.

Les étés ont passé. J’ai su que tu en aimais une autre. J’ai accepté. Il n’y avait aucun choix. L’autre était difficile à atteindre et tu l’as rencontrée.

Au large, elle t’a souri. Tu es entrée. Tu t’es assise et tu n’as plus rien dit. Tu savais. Tu l’aimais déjà. Différent, dis-tu ? Tu n’as pas osé la décrire.

Et pourtant.

Je sais qui elle est.

Il y a un figuier, un olivier, des lauriers blancs bordés de murs en pierres sèches. Il y a même un cyprès de l’autre côté. Comme ici, sauf que tu as dû traverser l’inconnu. Un vélo parcourt le chemin qui te sépare d’elle. Je n’avais rien de semblable à t’offrir.

Tout était différent. Tu le sais. Tu te souviens.

Tu n’oublieras jamais. Je le sais.

À travers les prunelliers et les ajoncs, le triangle bleu de la mer apparaît. Il se rapproche et t’aveugle. La pente se fait plus précise, les cailloux plus nombreux. La roue se fraye à travers les creux. Tu ne peux plus la regarder. Tu t’approches et tu t’accroches pour ne pas tomber.

L’air s’engouffre. Tes yeux brûlent. La voilà. Tu y es.

Je suis ici, écrasée par le soleil. Je ne t’attends pas. Tu ne viendras plus, plus jamais. Tes yeux me parlent d’elle, de la lumière, des champs que tu croises avant de la regarder. Elle, elle attend que tu viennes. Elle sait que tu vas venir.

Tu disais toujours que la chaleur a une odeur. Elle a même un goût et parfois un arrière-goût. Celui de l’arrière-pays.

La journée avance, la chaleur s’abat, se dégage de la pierre et franchit l’épaisseur des murs. Elle épaissit. Vaincue, elle devient fournaise. Laisser couler. Se laisser couler dans la suffocation, devenir chaleur. Là-bas, il y a toujours de l’air et tu te coules en elle, matin et soir. Il y a du sable, des rochers, des coquillages veinés de rose et de beige, des oiseaux qui poussent des drôles de cris.

Entre terre et mer.

Et toi, entre nous deux.

La marée vient recouvrir le bruit incessant des cigales, submerge l’odeur de la colline. Quand elle se retire, tu entends encore le bruit de leurs ailes frottées. Quand elle est haute, tu sens toujours l’odeur du thym sauvage vaguement mêlée à celle des algues brunes. Tu ne m’as jamais quittée. Elle t’a prise par surprise. Quand tu ne l’espérais pas. Elle t’a caressée. Tu as coulé tes cuisses et ton ventre en elle. Ses anses t’ont recueillie.

Tu étais blessée. Tu disais que tu m’aimais, que tu étais perdue sans moi.

Je suis ton enfance, ta jeunesse, enracinée dans la pierre calcaire. Elle ne t’appartient pas.

Moi, je suis en toi.

Elle, est au monde.

J’étais arrivée là en avril, sachant que rien, ni aucune autre ne la remplacerait. Jamais. Tout était vivant, au bord de la déchirure tant la brûlure était vive.

Ce jour-là, je traversai l’inconnu vers ce lieu imaginé dont je ne connaissais que la distance, l’éloignement et la différence. La mer était en dessous de moi et ballottait les souvenirs tenaces.

Le creux des vagues ne faisait que renforcer la crainte de rencontrer ce désir redouté. La peur de la haute mer éloigna la mémoire et me ramena peu à peu à la peur du gouffre. Cette eau si puissante, je ne la maîtrisais pas ; elle était souveraine et pouvait me réduire à un corps flotté. Seul le désir d’atteindre la rive opposée m’habitait. Enfin, dans le crachin d’avril, les mâts du port sont apparus. La lumière était si grise et plate que ma joie en fut ternie.

C’était donc elle, l’île si convoitée, le port et sa forêt de mâts dressés vers le ciel, dépouillés de leurs voiles. Les oiseaux blancs et gris escortaient le bateau jusqu’au quai. La lumière de la maison que j’avais quittée voilait mon regard.

Pas de volets verts ni de crépi rose. Bleu. Blanc. Les maisons alignées en arc sur le port affichaient des façades marines. Avais-je navigué si longtemps que j’étais arrivée dans le pays où les oliviers descendent jusqu’à la mer, où les ânes braient au coucher du soleil, où l’orgeat apaise les gorges desséchées ?

Très vite, je fus au bourg et les roses trémières de la maison blanche aux volets bleu orage m’indiquaient l’entrée. La pièce était sombre, la cheminée obscure. Les seaux de chaux révélaient le degré d’humidité. Le jardin clos bordé de murs en pierres sèches m’enfermait et ne me laissait pas envisager, qu’une fois franchis, ces mêmes murs me conduiraient à des plages immenses et sablonneuses.

La nuit se chargea d’achever le voyage.

Le matin, je regardai le rebord blanc et carrelé de la fenêtre de la cuisine. Je caressai la bouteille d’huile où trempaient, la tête en bas, des tiges de fenouil sauvage. De grands paniers ovales, tressés serré, étalaient des légumes familiers, colorés ; le bois de la planche à découper ne m’était pas inconnu. Puis ma main plongea dans la boîte à sel, un pot en céramique verte, cannelée avec un couvercle. C’était le même que celui que j’avais subtilisé à la maison disparue, avec lequel j’avais fait le dernier voyage, retenu contre mon ventre. J’effleurai les striures du pot et reconnus l’émail brillant de la céramique.

Le jardin clos n’avait pas changé depuis la veille.

Le ciel s’était déchiré pourtant et la porte entrouverte laissait voir l’argent des feuilles de l’olivier tandis que le tronc dénudé du figuier affichait sa difformité prometteuse.

La porte de la venelle se referma. C’était une très vieille porte, abîmée par le sel. Son loquet retombait de tout son poids avec le son définitif qu’ont les vieilles portes de partout et de toujours. Elle était verte, vert amande. La seule qui ne soit pas bleue.

Quelques mois plus tard, je retournai dans l’île et retrouvai la porte écaillée de la venelle, les murs de pierres sèches, le pot en céramique vert olive. Je retrouvai avec bonheur des objets déjà familiers dans ce lieu lointain, inconnu et distant.

Je montai à l’étage. Le rideau blanc de la chambre remuait doucement et ombrait de façon régulière les murs blancs. En l’écartant légèrement, j’apercevais les tuiles des maisons voisines.

Les pieds ronds de la chaise paillée au bout du lit étaient posés sur les lattes de bois brut du plancher.

Je sortis de la venelle saluer le cyprès derrière le mur et me laissai glisser dans la pente qui menait à la mer. Entre les ajoncs et les prunelliers se découpait le triangle bleu. La lumière était aveuglante. Mes yeux brûlaient et l’effort ressenti dans les mollets et les cuisses m’empêcha de voir que la marée était basse.

Le bruit des cigales n’arrivait pas à couvrir le cortège des mouettes ni l’odeur du thym sauvage celle des algues brunes.

L’eau s’était retirée et les rochers moussus offraient un spectacle de désastre. La plage mise à nu n’était plus la même, la Baie Profonde n’était plus une baie et le sable déserté semblait misérable. La mer était-elle donc si changeante ?

Je remontai lentement en poussant mon vélo par la selle. Les muscles de mes jambes ne répondaient plus à l’effort demandé. La fatigue et l’inquiétude m’envahissaient et je me laissai tomber sur le banc adossé au mur. Contre la cabane à outils, des lauriers roses. Etaient-ils seulement roses ? Ou blancs ? Oui. Blancs comme le blanc des maisons et des murs chaulés, blancs comme la gorge des goélands.

Ma mère disait  » c’est la maison qu’il nous faudrait « . Elle regrettait tant et tellement. Dans la maison de l’île, tout est simple, et le plaisir, la seule contrainte.

Il me faut du temps pour m’ancrer dans l’île. Je ne suis pas chez moi, ici. Mes pas cherchent le gravier, mes yeux la lumière et mon visage le vent chaud. La nuit a effacé les traces du continent. La journée s’annonce fertile en événements minuscules. Le vent serait-il en train de tomber ?

Ici, l’essentiel, plus la beauté absolue. Je promène matin et soir mon regard sur les murs de pierres sèches. De la maison, on ne voit pas la mer, sauf à l’étage où l’on distingue une masse horizontale, linéaire, laiteuse, parfois argentée, étincelante, ponctuée de mystères.

La mer, à elle toute seule, occupe et préoccupe : les heures de marées, l’orientation du soleil, les plages abritées du vent, la pente de la baie. La mer est vivante. Et moi, je suis sous le figuier qui étale son ombre, refuge de l’odeur si chérie, captive d’un souvenir violent.

Derrière la maison, de l’autre côté du mur, il y a un cyprès. On en plantait là-bas à la naissance de chaque enfant. Journée solennelle. Tous y étaient. Parfois il y avait du renfort. Le sol éclatait sous la charge de la dynamite. On remplissait le trou avec de la terre grasse et brune puis on arrosait, un peu. On les encourageait de la voix, on leur rendait visite, on flattait leurs jeunes crinières vert tendre. Alors les jeunes florentins s’élançaient, se fortifiaient. Des cyprès pour les garçons, un olivier et un noyer pour les filles.

Les cosmos, ici, on les arrose. Ils sont blancs.

Là-bas, des chardons bleus si ronds et si parfaits, de grands bruns et des petits jaunes piquants. Aussi les fenouils sauvages au bord des chemins. Mettre la tige la tête en bas, un jour suffisait, puis remplir les pots en terre cuite. L’odeur des fenouils séchés dans la maison. Ici l’huile d’olive, on la voit à peine à travers les tiges du fenouil.

L’été est bien avancé. Il y a du raisin à la treille. Des grains serrés, du raisin blanc, bien sucré. Que sont devenues les longues rangées touffues bordées de chênes verts et de pins ? On dit que les vignes arrêtent le feu. Pourtant les sirènes criaient tout l’été.

Ici aussi, il y a des sirènes. C’est pour les noyés.

Bonheur simple que de sentir l’eau salée sécher sur le corps grâce au soleil et au vent. Étrangement, à chaque brasse coulée, je pense légèrement à des choses graves. Je sais qu’en remontant je pousserai la porte de verte de la venelle.

Puis je monterai dans la chambre au lit bleu et je regarderai les ombres sur les murs blancs.

J’ai posé les pieds sur le sable. La corne du talon adhère aux particules humides. Je me rappelle, il y a longtemps, à la rentrée, début octobre, quand les chaussures de ville emprisonnaient la corne des talons.

Debout sur le pont arrière je regarde l’île s’éloigner. Je perçois encore la longue plage des Grandes Conches, celle où l’on cueille tout en nageant d’énormes coquillages, blancs, veinés de rose et de beige. À droite la plage du Caillou Blanc juste avant la côte sauvage, l’Anse des Soux et des Sables Rouis. Encore après, l’Anse des Fontaines, celle qui a la forme d’un utérus. Le soir, aucune ridule ne trouble le délice du contact de l’eau sur la peau, le ventre, les cuisses, le sexe.

L’écume du bateau trouble la vision, je distingue à peine la forme poisson de l’île.

Je m’assoupis. Bercée par le roulis du bateau.

Je traverse la mer et n’entends pas le cortège des oiseaux gris et blancs qui saluent l’arrivée.

Là-bas, le 15 août, un cortège coloré et bruyant grimpe le raidillon de la colline. Le saint du village attend dans sa retraite. Sa statue est en bois doré, barbu, les yeux brillants. Son sourire énigmatique est souligné par des lèvres carmin, charnues.

Sur le chemin du retour, des chants vigoureux accompagnent la statue bringuebalante, juchée sur les épaules de quatre hommes.

La colline échappe doucement à la brume matinale et l’odeur du thym s’extirpe de la nuit dans les fossés. Les enfants trébuchent et rattrapent la procession en courant.

La maison dormait encore. Les volets verts laissaient passer les vents coulis du matin. Assise sur le muret de pierres, l’enfant chantonnait les refrains. Dos au soleil, il regardait un lézard, lui aussi immobile. La journée avait commencé tôt.

Les heures s’étireraient, semblables aux autres, baignées de lumière jusqu’au soir où, bercé par le chant des grillons, l’enfant s’endormirait.

Je l’ai quittée. Elle, et ses volets verts, le muret de pierres, les cyprès dans la plaine balayée de soleil et de mistral.

J’ai traversé l’inconnu.

C’est une journée semblable à toutes les autres dans la maison de l’île. La vieille porte verte de la venelle grince, dégagée de son loquet. Le chemin descend. Les roses trémières s’écartent au passage des roues. Arrivée sur la lande, je regarde la mer déchaînée. Les vagues claquent haut sur la Côte Sauvage. La chapelle tourne sa croix vers l’océan. Lieu de pèlerinage, refuge pour l’égaré. La lande est déserte, l’horizon d’acier. Les mauves se terrent entre les pierres. Seul le blanc de la chaux de la chapelle éclaire le granit des rochers.

 

Je suis là, dans la lumière et le vent. Je suis là. Je n’ai pas changé. Tu es partie, tu as fait tes adieux sans te retourner ni jamais revenir. Tu t’es cachée pour laisser couler tes larmes. Larmes de joie. Tu chuchotais la beauté des arbres argentés, l’odeur des figuiers embaumés, tu murmurais la simplicité et la perfection des murets, les nuits étoilées, tu racontais la lumière du couchant quand la colline en était incendiée. Larmes d’amour et de fidélité, larmes d’arrachement de là où tu avais pris racine, au plus profond du calcaire de la pierre. Tu as vidé ma chair. Tu as conservé mon esprit. Les parents de tes parents n’ont fait qu’amorcer ce que tu as achevé et emporté, tout contre toi. Tu m’as aimée. Tu as aimé la violence et la force du soleil, la fureur du vent, le fracas de la grêle, la colère du feu, la sécheresse des chemins poussiéreux.

 

À travers les prunelliers et les ajoncs, aparaît le triangle bleu de la mer. Et il se rapproche et t’aveugle.

Tu m’as cueillie sans savoir. Tu te rapproches et ton regard brûlé de tristesse s’éclaire.

Je te console mais tu n’oublies pas. Jamais. Je le sais bien. Tu prends l’ombre du figuier, tu observes le lent mouvement des feuilles argentées, tu souris au cyprès derrière le mur chaque fois que le chemin te descend vers la mer. Tu as découvert le bleu. Tu savais l’ocre et le vert, de naissance, par cœur. Je t’ai appris le va-et-vient de l’eau, les coquillages veinés de rose et de beige, la tiédeur du sable fin. Mi-douce, mi-sauvage, je t’apprivoise.

Je t’ai recueillie au large de moi alors que tu dérivais, le corps malmené par les courants contraires. Je t’accueille dans mes anses, je te prends dans leurs bras et tu te coules en moi, faiblement, en silence. Il me prend de rugir et de tempêter. Alors tu entends au loin claquer haut et dru les vagues à la Pointe des Corbeaux. Le vent te courbe sur la lande et lacère ton visage. Et tu ris.

Les mauves se terrent entre les pierres et le triangle bleu se fond d’acier. Les bois flottés disent qu’on ne prend pas racine dans la mer.

Entre terre et mer, j’ai traversé l’inconnu.

J’ouvre la porte de la venelle. Je m’assieds sur le banc. Je promène mon regard sur les murs de pierres sèches.

Et je me souviens.

 

Paris – Septembre 2003